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21 juin 2007

Le sélectionneur de la République

L'entretien, hier, du Président de la République, sur TF1, avec les très complaisants Claire Chazal et PPDA (qui suggère des mots lorsque Sarkozy hésite), est assez étrange à regarder. Je suis surpris par un décalage chez le Très Grand Homme (TGH) entre un ton très solonnel -- Qu'est-ce que c'est grave d'être Président de la République -- et un langage très peu soigné, du genre : "Mais bon, voilà, c'est pas possible" ou "je dis pas que j'ai réussi". Dans mon souvenir, son langage était beaucoup plus soigné lors du débat avec Ségolène Royal; j'irais jusqu'à le créditer d'une certaine clarté pédagogique (sans parler de la validité du contenu, bien sûr) qu'il semble avoir laissée de côté. L'entretien d'hier mélangeait bizarrement les genres : le solonnel avec la mise en scène du "Bureau Oval" de Sarkozy, le familier lorsque Claire Chazal se permet de couper la parole du Président; le Très Grand Homme d'Etat et le type sympa, franc. Avec Chirac, on était censé deviner le type sympa derrière l'orateur crispé. Avec Sarkozy, les deux se superposent.

La première remarque de fond je voudrais faire sur cet entretien (j'y reviendrai si j'ai le temps...), concerne la métaphore sportive. C'est très loin d'être une nouveauté : nous avons été suffisamment abreuvés des "match Ségo-Sarko", des "en finale" pour le second tour, et ainsi de suite. Et bien sûr, il y a eu le jogging (un peu moins maintenant, d'ailleurs). Hier, dans son entretien au Parisien, Sarkozy parlait de l'élaboration du nouveau gouvernement:

La soirée électorale de dimanche, il l'a passée à la Lanterne, comme la précédente. Les résultats tombaient ; lui dînait avec son épouse et deux couples d'amis. Nicolas Sarkozy se surprend presque lui-même d'avoir passé ces soirées folles si sereinement, loin de son bureau et de l'excitation générale. « Comme cela, quand je suis arrivé lundi ici, j'étais frais, raconte-t-il. J'ai appelé François (NDLR : Fillon) pour qu'on prenne tout de suite les décisions. » (C'est moi qui souligne, o16o.)

"J'étais frais", comme un basketteur qui arrive dans le match au moment décisif, qui joue vite, etc. (Plus frais qu'au G8, où il a été de monter un escalier.)

Maintenant, on voit la composition du gouvernement comparée au travail du sélectionneur qui doit créer son "équipe A". Et là j'en viens à la nomination de Bernard Laporte en tant que Secretaire d'Etat. Nicolas Sarkozy admire la "pensée structurée" de Laporte, et surtout:

J'ai toujours beaucoup apprécié la façon dont il expliquait victoire et défaite, problèmes et réussites.

Je dois m'arrêter là pour l'instant, mais permettez-moi de rire un bon coup. Je ne suis pas le rugby, donc je n'ai jamais vu les interventions de M. Laporte, et je ne doute pas une seconde de leur très grande pertinence. Mais quand même : s'il y a un exercice suprême de la langue de bois, c'est le commentaire d'après-match : "J'avais de bonnes sensations", "on n'a pas été assez percutants", "des problèmes de réussite", "les jambes n'ont pas suivi", etc. etc. A priori, cette nomination me semble assez anodine, même si Lilian Thuram aurait mieux incarné l'ouverture ; ce qui n'est pas anodin, en revanche, c'est le fait d'élever le langage du commentaire sportif au rang du discours politique. Ou plutôt: de le placer au dessus du discours politique.

20 juin 2007

Le cigare du pouvoir

Je commence juste à lire l'entretien du Très Grand Homme (TGH) dans Le Parisen quand je tombe sur ceci:

Il se dit « détendu ». La preuve : il fume un cigare. « Si je ne le suis pas, je ne fume pas, explique-t-il.

La droite n'a plus peur de s'emparer du symbole (phallique) traditionnel des grands patrons. Voilà la rupture que nous attendions tous.

Mais quand le TGH n'est pas détendu, que fait-il ? Du jogging ? Pour effacer les effets du cigare. Et le cigare, pour effacer les effets du jogging. C'est tout de même bizarre. Il prépare son public à avaler toutes les contradictions.

Plus sérieusement : ces déclarations sur le cigare sont clairement là pour encourager les Français à se laisser aller dans la fascination du grand homme. "Ah bon! Il est détendu. Ah bon! il fume des cigares."

Le cigare, c'est une version portable du yacht de Bolloré : je suis un grand, un puissant, je fume des cigares.

22 mai 2007

Tout l'UMP court

Dans mon souvenir, c'est à Jimmy Carter que l'on doit l'image du président-joggeur:

Les présidents Clinton (qui a même fait un tour à Paris lors de sa visite en 1997) et Bush Jr. ont confirmé la tendance. Mais chez nous, pouvoir et jogging sont devenus des enjeux politiques depuis l'inoubliable séquence 100% UMP à la Baule en 2005:

On se souvient de la dernière université d’été de l’UMP à La Baule, où le duo Villepin-Sarkozy a tenu la vedette, fomentant plus d’un climax. L’épisode dit du jogging est de ce point vue éloquent dans le processus iconologique. Villepin invite Sarkozy à un jogging au petit matin sur la plage. Ce dernier y répond d’abord favorablement, puis se rétracte sous les conseils de ses proches, lui suggérant que l’image présentant un athlétique Villepin à ses côtés irait à son désavantage.

Le président de l’UMP invoque alors une maladie diplomatique, mais accepte de prendre le petit déjeuner avec le Premier ministre au terme de ses exercices matinaux. L’« événement » filmé par une kyrielle de caméras montre alors un Nicolas Sarkozy visiblement affecté devant le spectacle d’un Dominique de Villepin sortant de l’onde, courant sur la plage entouré d’une nué de journalistes. Avantage : Villepin.

Beaucoup de commentaires sur notre joggeur national (ici et ici pour commencer).

C'est bien sûr, comme beaucoup l'ont déjà dit, une manière d'envahir l'espace médiatique, d'exister chaque jour.

En s'affichant ainsi en jogging avec son nouveau premier ministre, Sarkozy insiste, je trouve, un peu lourdement sur la chose. (Il fallait sans doute réparer l'insulte de La Baule.) Normalement, pour être efficaces en termes d'image, les entraînements des chefs d'états doivent apparaître comme très spontanés, sans arrière pensée.

Courir avec son premier ministre est certes très Ve République, et cette nécessité de montrer les numéros un et deux de l'Etat en train de faire du sport ensemble est une bonne démonstration de l'invasion de l'image dans le fonctionnement même du gouvernement. Je veux dire : désormais, les relations politiques, relations très sérieuses, doivent trouver une expression en image. Je suis sûr que l'exercice du pouvoir sarkozien suivra fidèlement le principe de ce mélange permanent d'un Sarkozy "people" et un Sarkozy qui « habite sa fonction ».

Toujours entre le yacht et le monastère...

Je n'ai pas le temps de poursuivre la réflexion aujourd'hui, mais il y a aussi quelque chose à explorer du côté de cette culture du corps. On y reviendra.