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2 juin 2008

Gauchitudes 2 (Boucle locale)

Suite de la série des Gauchitudes.

Boucle locale

Je suis de ceux qui pensent que le marché peut faire bien certaines choses, souvent mieux qu'une planification étatique. Hier je parlais de la confrontation entre le marché et l'Etat, et jmfayard a souligné l'intérêt qu'il y avait à ne pas rester dans la simple opposition Etat/marché. Cette idée me semble essentielle, en effet, pour sortir de certaines des vieilles habitudes qui font que les désirs de la gauche se heurtent à des réalités financières comme le pacte de stablité. Il n'y a pas que la gauche pour s'y heurter, bien sûr... mais passons. D'un côté, l'Etat est l'expression du collectif, et donc le rempart contre la dureté des "fins de cycle", mais d'un autre, l'étatisme n'est pas, en soi, une valeur de gauche. Et pourtant, c'est ce que l'on a souvent reproché à la gauche, parfois avec raison.

Le rapport entre l'Etat et le marché n'est pas seulement une question de bonne gestion, ou d'efficacité, mais une question éminement politique, une "conviction" comme le disais hier Monsieur Poireau. Quel choix veut-on faire entre l'efficacité des marchés et la souffrance humaine engendrée par krachs et autres couacs ? Que vaut cette souffrance?

Reprenons ces arguments d'efficacité du marché, qui dissimule un autre type de problème politique. L'efficacité du privé est devenue une idée reçue, que même la gauche n'essaie plus de renverser. Encore une fois, je ne veux pas m'enfoncer dans l'opposition entre l'État et l'entreprise, mais suggérer que l'avantage de l'entreprise (toujours en termes d'efficacité) sur l'État n'est pas nécessairement une loi économique, mais, en partie du moins, une question d'échelle : les petites structures sont parfois plus efficaces que les grandes. Et l'Etat est l'une des plus grandes structures, avec une mention spéciale pour l'Etat français avec sa prédilection pour la centralisation. Mais même à l'intérieur du monde de l'entreprise, il ne manque pas d'exemples qui montrent la même chose : souvent la très grosse boîte où il faut faire des centaines de réunions pour faire ci ou ça, n'est, comparée à une petite start-up, ni efficace ni innovante, n'arrive pas à s'adapter aux réalités du monde, partage en fait la plupart des défauts habituellement attribuées à l'État, seulement à une échelle différente.

Souvent nos amis libéraux semblent penser que la légendaire efficacité du "privé" est due à la pression des resultats sonnant et trébuchants et au poids des actionnaires, alors que souvent ces supposés avantages sont dûs simplement au fait que l'entreprise peut agir dans une logique plus locale, avec moins de distance entre les instances de décision et l'application de ces décisions. Et quand on dit les choss comme ça, on s'aperçoit que cette efficacité là n'est pas nécessairement réservée aux entreprises, mais peut être partagée des entités collectives.

Voilà donc une valeur de gauche qu'il me semble important, et utile, de défendre. Certes, c'est François Mitterrand qui a lancé la décentralisation, certes le PS est globalement crédité pour être efficace (tiens!) sur le plan local et régional, mais il faudrait encore enfoncer le clou pour en faire une valeur de premier plan. La démocratie participative, est, me semble-t-il, une tentative d'aller dans cette direction, même si pour l'instant le cadre reste celui d'une prise de décision nationale.

Et, bien sûr, ce n'est pas seulement une question d'"efficacité". Le rapprochement entre le citoyen et les instances de décision est un enjeu profondément démocratique, et profondément "gauchiste".

27 mai 2007

Le divin Président

Le discours de Nicolas Sarkozy à l'Hôtel de Ville de Paris est, à première vue simplement sentencieux et cérémonial, rempli de banalités pour faire passer le temps, tout en lançant un avertissement à Delanoë et au PS en général, le PS des municipalités et des régions qui garde encore un peu pouvoir. Toutefois, en regardant de plus près, le discours, malgré sont côté pompeux, contient un condensé du sarkozyzme qui nous attend.

Commençons l'explication de texte par cette phrase où le Président de la République explique pourquoi Paris est si central à la France, et pourquoi la décentralisation est si difficile:

Il y a dans la prééminence de Paris quelque chose qui ne dépend pas seulement de la volonté humaine mais qui est consubstantiel à la façon dont la France s'est construite.
Dans l'interprétation « laïque », la signification de la phrase pourrait être :la « prééminence de Paris » est une réalité historique, culturelle, et sociale difficile à modifier avec les outils dont dispose un Etat moderne. En filigrane, on pourrait même penser que cela veut dire que le gouvernement Sarkozy ne va pas s'acharner à transférer des compétences aux régions gouvernées par la gauche.

Mais pour dire cela, est-il besoin de parler des limites de « la volonté humaine » et de la consubstantialité entre la réalité de la France et le « génie » de son histoire ? Une seconde lecture se superpose à la première, que l'on pourrait résumer, sans vraiment exagérer, par : la prééminence de Paris fait partie du Mystère de la France et de sa Destinée Sacrée. La décentralisation et le transfert de compétences aux régions se heurte donc à la volonté Divine qui a fait que la France est ce qu'elle est aujourd'hui. Car ce « je ne sais quoi » qui échappe à la « volonté humaine » est justement « consubstantiel » à la France elle-même.

Ainsi, Sarkozy peut se réaffirmer dans son rôle de guide spirituel du pays :

Et quand on préside aux destinées de la France, on se doit de connaître l'histoire de France.
Je ne sais pas pourquoi il se sent obligé de nous dire qu'il connaît bien son histoire, ou en tout cas qu'il devrait la connaître... cela doit faire partie des grandes responsabilités morales qui vous tombent dessus, par révélation, quand vous devenez président. « Présider aux destinées de la France » pourrait être, je suppose, une expression assez banale pour un chef d'état, s'il n'y avait pas ce contexte religieux (déjà développé depuis au moins la campagne présidentielle) où le Président se replace encore une fois devant ses devoirs :
C'est pour moi une obligation, mais il faut comprendre, c'est une obligation morale, ce n'est pas seulement une obligation politique.
C'est moral parce qu'il est, en tant que berger du peuple, responsable de cette grande Destinée. Et, très logiquement, c'est tout à fait immoral de s'opposer à ce que veut le Berger de l'Etat et du Peuple.

Encore une fois, tout cela n'est pas théologique ou relgieux, à proprement parler, sauf si l'on reconnaît que Sarkozy cherche à appuyer son pouvoir sur une sorte de « religion révélée de l'Etat ». C'est cela qui me surprend constamment dans les discours de Sarkozy et qui, il me semble, n'a pas été souvent relevé par les commentateurs.

Il y a pourtant une finalité politique à ce jeu, car le Président Sarkozy qui se permet de participer aux meetings de son parti politique, annonce qu'il sera, par l'obligation morale que je viens de citer, intraitable avec les « jeux politiciens ».

Alors même que les Français attendent autant de la politique comme ils l'ont montré en votant massivement aux élections présidentielles, rien ne serait pire que le sectarisme et que l'intolérance. C'est toute la France qui s'est rendue aux urnes lors de la dernière élection présidentielle.

Quant à moi, je n'ai pas l'intention de céder, ni au sectarisme, ni à l'esprit de clan, ni à l'intolérance. Je vais continuer à tendre la main à toutes les femmes et à tous les hommes de bonne volonté qui aiment leur pays et qui veulent le servir.
Toute opposition politique revient à s'opposer aux devoirs moraux du Président, et est donc immoral. En revanche, Sarkozy, en tendant la main « à toutes les femmes et à tous les hommes de bonne volonté » n'a rien à faire que vous soyez de gauche ou de droite, à condition que vous l'acceptiez comme sauveur de la France et que vous vous mettiez de son bord politique.

Ainsi, tout est relié très proprement. La hauteur de la fonction, qu'il avait songé à « habiter » en s'enfermant dans un monastère (mais en choisissant plutôt le yacht...), l'immense poids de la responsabilité morale qui lui incombe, servent à l'élever au-dessus de la politique. L'ouverture à gauche de son gouvernement coïncide avec cet effacement des contours politiques. S'opposer à Sarkozy serait alors s'opposer à cette grande force mystico-patriotique incarnée par l'ancien maire de Neuilly.