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14 novembre 2009

Le portraitiste

C'est l'été. Soudain je suis peintre : portraitiste.

Je vais sur la place du marché, je m'installe un étal avec mon matériel et des portraits de gens célébres pour montrer que je sais peindre : Dalida, Claudia Schiffer, ainsi que quelques beaux anonymes. Derrière mon chevalet, je fais semblant de finir un portrait à partir d'une photo pendant que les badauds tournent autour avant d'aller chercher leurs poireaux. À part un sourire de temps en temps, je les ignore, me donnant entièrement à mon art.

Vers 11 heures, il commence à y avoir du monde. Enfin quelqu'un veut un portrait, un type de la quarantaine en polo jaune. Je me demande pourquoi il veut son portrait, mais tant pis, j'y vais. Je travaille, fronce les sourcils, étudie la forme du crane, les proportions du visage, l'arrondi des orbites, l'expression : c'est un fonceur, mais il faut lui donner une profondeur que je tente de deviner. Au bout de vingt minutes je lui montre l'oeuvre. Il n'est pas content du tout, me dit que ce n'est pas lui. Il est très en colère. Je regarde, pour comparer. Il a raison, ce n'est pas très ressemblant : je vois que je viens de peindre Adolph Hitler.

Excuses, pas fait exprès, vraiment désolé. Il le prend très mal quand même. Il y a du bruit, il se calme et s'en va.

Les gens partent, d'autres arrivent, curieux. Enfin un client. Je fais très attention, mais cette fois c'est le maréchal Pétain, képi et moustaches. Et tout l'après-midi c'est la même chose : Milosevic, Staline, Laval, Karadzic, Bush Jr., alors que mes modèles sont des gens tout à fait ordinaires. Il fait chaud, l'énervement monte. J'essaye d'expliquer que je n'y suis pour rien, évidemment personne ne me croit. « Ce n'est pas drôle du tout ».

À la fin de la journée mon étal est en miettes, chevalets renversés. Dalida et Claudia déchirées.

13 novembre 2009

L'amour de moi

Pas le temps de faire un vrai billet aujourd'hui, mais le Président de la R. a fait un descours hier qui donne envie de réagir à chaud, ou à tiède tout au moins.

Je prends un morceau avant de continuer (page 2 du pdf officiel, sur le site de l'Elysée) :

Je veux le dire parce que je le pense, à force de vouloir effacer les Nations par peur du nationalisme on a ressuscité les crispations identitaires.

Il le dit parce qu'il le pense. Ah. Puissant, ça.

Effacer les Nations par peur du nationalisme ? Pas parce que l'économie est devenue mondiale, pas par peur de retomber dans des guerres entre pays « civilisés » ?

C’est dans la crise de l’identité nationale que renaît le nationalisme qui remplace l’amour de la patrie par la haine des autres.

Voilà la clé du système : l'identité nationale contre le nationalisme. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ?

A force d’abandon nous avons fini par ne plus savoir très bien qui nous étions.

« Nous » ne savons plus qui « nous » sommes parce que « nous » n'avons plus la Nation pour « nous » le dire. Admettons, par esprit de bienveillance envers celui qui a tant donné pour son Pays. Il faudra donc trouver ailleurs cette fameuse identité. Comme je disais l'autre jour, une bidouille qui remplace.

Mais a-t-on vraiment besoin de MM. Sarkozy, Besson, Hortefeux et Raoult de nous dire qui nous sommes ?

A force de cultiver la haine de soi nous avons fermé les portes de l’avenir. On ne bâtit rien sur la haine de soi, sur la haine des siens et sur la détestation de son propre pays.

L'identité Nationaliste (pardon, nationale) serait surtout un bouclier anti-« détestation de soi », autrement dit : la France a toujours était grande, y compris quand elle a fait des saloperies colonialistes. Interdit de critique, de la même manière que le député UMP Éric Raoult voudrait obliger Marie NDiaye à se taire, puisqu'elle a reçu un prix.

La finalité de la bidouille nationalistique sera donc l'amour des siens ? Je dirais plutôt, et en cela je crois avoir bien compris le message d'Éric Raoult, qui s'inquiétait qu'on puisse dire « monstrueux » et « Sarkozy » ou « Hortefeux » dans la même phrase, qui nous donnait un exemple très réfléchi du futur règne de l'IdentNat, je dirais plutôt : l'amour de soi, ou même, venant de Sarkozy, l'amour de Moi. Nous oublierons notre haine de nous-mêmes et de notre passé et notre manque d'identité dans l'amour infini que nous devons à notre Petit Prince.

1 novembre 2007

Nationalisme creux

L'épisode Guy Môquet, avec en arrière plan les tests ADN pour les candidats au regroupement familial, a cristallisé beaucoup de ce qu'il y a de détestable et délétère dans le sarkozysme. Il a, en même temps, montré l'une des limites du système de communication sarkozyzte, car, pour la première fois, de nombreuses personnes ont osé dire qu'ils n'étaient pas d'accord pour être manipulées ainsi. Le sarkozyzme n'aime pas que ses opposants soient visibles ou audibles, et de ce point de vue l'exercice était un échec pour le Pouvoir, comme je le disais l'autre jour.

L'utilisation UMPiste de Guy Môquet nous vient directement du cerveau de Henri Guaino, et c'est lui qui s'est montré le plus indigné par les réticences des enseignants à qui Nicolas Sarkozy avait confié la tâche d'instaurer une identité nationale tout en larmes et paillettes. Du coup, Guaino a parlé de l'identité nationale et du nationalisme, ce qui nous donne l'occasion d'y revenir.

Commençons par sa sortie la plus bêtement emblématique :

« Cela amène à s'interroger sur ce que doivent être les devoirs d'un professeur dont la nation a payé des études, dont la nation paie le salaire et auquel la nation confie ses enfants», avait avancé Henri Guaino.

Ce serait donc la Nation qui aurait payé les études des professeurs, qui payerait leurs salaires ? Voilà une confusion qui passe très bien, qui ressemble suffisamment à du bon sens pour tromper pas mal de monde. La Nation, au sens des nationalistes ne paie ni études, ni salaires, car c'est une abstraction qui s'oppose à d'autres manières d'organiser, d'imaginer et de symboliser la collectivité. La Nation ne sait pas comment écrire des chèques. Dire que les enseignants, ou quiconque aurait bénéficier de l'enseignement supérieur, ou même de la maternelle, soyons rigoureux, ont une sorte de dette envers la Nation, ou plutôt, envers la cause nationaliste, c'est franchement se foutre du monde.

Pourquoi parler, en effet, de Nation ? On peut aussi regarder à gauche pour trouver une réponse. Je pense vaguement aux chévénementistes, mais aussi à cet article de Raphaël Anglade, paru il y a quelques semaines sur Betapolitique : Les socialistes ont-ils perdu la Nation? L'idée n'est pas neuve, mais l'article a au moins le mérite de poser la question clairement:

Pendant tout le XIXe Siècle, la revendication nationale, dans toute l'Europe, est un combat d'émancipation. Un combat de gauche, une lutte contre la vision patrimoniale, monarchiste, réactionnaire du pouvoir et du fait politique. En fait, derrière la Nation se cachent deux combats essentiels :

  • l'instauration de la citoyenneté,
  • et la construction d'une manière d'être ensemble conventionnelle, culturelle, (la Nation, ethnicité fictive, disait Vidal Naquet, me semble-t-il) et par là même non biologique.

On pourrait se féliciter de cette « ethnicité fictive » et de son caractère « non biologique », s'il n'y avait pas des gens comme l'ignoble Brice Hortefeux pour ramener la Nation à une ethnicité bien biologique. De ce point de vue, on comprend bien, il est vrai, la signification nationaliste de la biologie de Thierry Mariani et ses amis.

Mais surtout, on comprend qu'au XIXe siècle, la Nation, avec sa majuscule, pouvait bien être de gauche, puisqu'il s'agissait d'asseoir la légitimité politique du peuple, devenu propriétaire en quelque sorte de son pays. Faut-il alors regretter, comme Raphaël Anglade, la perte, par la gauche, de la Nation en tant que thème? Faut-il que la gauche se dote d'une réponse nationale au Front National?

Aujourd'hui fragile dans son rapport à la Nation, la gauche manque de balises face aux provocations d'extrême droite, aux turpitudes sarkozystes, à la question européenne... et même au mondial de Rugby !

Je l'ai déjà dit ici, la plus grande erreur politique de Ségolène Royal pendant la campagne était sa dérive chévénementiste, surtout avec la fierté des drapeaux. Et c'est là où l'on revient à Henri Guaino et à la lettre de Guy Môquet.

Heureusement, notre célèbre plume Nationale a le mérite de s'expliquer clairement là-dessus:

Dans un pays où elle s'impose avec évidence, la nation n'est pas un sujet politique. Lors de l'élection de 1974, les Français ne s'intéressaient pas à ce que racontaient Malraux et les gaullistes sur la nation et la résistance. Mais aujourd'hui, avec l'immigration, la mondialisation, la désintégration du travail, il y a un problème identitaire. La nation est redevenue un sujet fondamental de la politique.

Voilà, le problème identitaire. Car, que la Nation soit définie sur des critères ethno-biologique, ou sur des critères simplement culturels, voire, comme on dit souvent, républicains (et je pense à cette épreuve de "citoyenneté" que les futurs candidats à l'immigration vont devoir subir), il reste que la Nation définit un nous qui est à opposer à un eux, que ce soit des immigrés venus nous piquer nos boulots et nos allocations (dans la version FN de ce mythe), ou même les plombiers polonais venus réparer nos lavabos.

En rugby, il n'y a pas trop de problèmes avec une telle opposition, car quand ce n'est pas la France contre l'Argentine, c'est Toulouse contre Perpignan. La distinction entre les camps est intégrer dans le symbolique du sport.

Le problème, à l'heure des fléaux que cite Guaino, "l'immigration, la mondialisation, la désintégration du travail", c'est que le seul nationalisme que ces êtres inspirés arrivent à définir, c'est un nationalisme complètement vidé de sens, un nationalisme purement autoréférentiel. La lettre de Guy Môquet n'est pas, bien sûr, vide de sens, ni lorsqu'il l'a écrite, ni aujourd'hui. Évidemment. Mais le sens de la lettre est simplement celui du sacrifice et du courage. Le choix de cette lettre par Guaino et Sarkozy est surtout significatif, car il s'agit d'un texte dépourvu de signification politique. Dans l'utilisation que l'Etat-UMP cherche à en faire aujourd'hui, seule compte l'émotion de la lettre. Et je renvoie aux excellents analyses d'Eric Fassin (ici et ici) de l'instrumentalisation de l'émotion chez Sarkozy.

Si il y une leçon dans cette histoire de Guy Môquet, c'est qu'aujourd'hui le nationalisme, que ce soit avec les drapeaux, le sport ou les commémorations, ne peut que conduire à quelque chose de vide, et, je dirais, fondamentalement réactionnaire. Deux bonnes raisons pour la gauche d'éviter de rivaliser avec les sarkozystes et le Front National sur ce terrain qui conduit inévitablement à une insincérité que la gauche doit éviter.