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27 mars 2012

La triangulation thématique

Habituellement, quand on parle de "triangulation" à propos de Nicolas Sarkozy, cela veut quelque chose comme l'histoire de la burqa : les droites républicaine, catholique et islamophobe y trouvent leur compte ; la gauche se trouve divisée (ou elle devrait l'être, en tout cas) entre les défenseurs de laïcité et défense des femmes, et ceux des droits individuels et du multiculturalisme. Sarkozy peut tour à tour être xénophobe et faire semblant d'être à gauche, il n'y a plus que lui qui parle et l'affaire est dans le sac.

Il y a une autre forme de triangulation, plutôt thématique celle-ci. La triangulation, en navigation, permet de déterminer un point inconnu à partir de deux ou plusieurs points connus. Dans la comm' sarkozyënne, le point inconnu, c'est plutôt le point indicible, c'est-à-dire la xénophobie anti-musulmane pure et dure. Celle-ci reste interdite pour un candidat, à la différence de Marine Le Pen, qui espère attirer aussi des électeurs non-xénophobes. D'où l'intérêt de la triangulation, une certaine organisation thématique qui permet de suggérer ce qu'on ne peut pas dire.

Le problème, pour le Très Grand Homme (TGH), est de trouver comment tirer un profit électoral des meurtres de Toulouse et Montauban. Dans un premier temps, tout est axé sur la dignité, la présidentialité et, surtout, la très régalienne Sécurité. Jean-François Copé a fait ce qu'il a pu pour saper les deux premières valeurs, et le "Aznar à l'envers" tant souhaité n'a pas eu lieu. Reste donc la sécurité, mais elle n'est pas suffisante, notamment parce que Marine Le Pen double Sarkozy à droite, en voyant dans chaque bateau et chaque avion de multiples Merah en puissance :

"Combien de Mohamed Merah, dans les avions et les bateaux, qui arrivent chaque jour en France ? Combien de Mohamed Merah, dans les 300 clandestins qui arrivent chaque jour en Grèce via la Turquie, première étape de leur odyssée européenne ?"

Alors le TGH, dont l'un des thèmes de campagne majeurs est que son rival dit une chose aux uns et une autre aux autres, alors notre TGH joue le raisonable :

"Dès qu'il y quelque chose d'outrancier à dire, on peut compter sur Marine Le Pen", a jugé M. Sarkozy, qui était interrogé, lundi 26 mars sur France Info, à vingt-huit jours du premier tour de l'élection présidentielle. "Dire 'immigration égale Mohamed Merah', qui est né en France, cela n'a aucun sens."

Mais à peine 24 heures plus tard, le courageux Président cherche à rattrapper Le Pen comme il peut, en accréditant le lien entre terrorisme et immigration :

Nicolas Sarkozy a annoncé mardi une accélération des expulsions des "extrémistes" présents en France et assuré que toutes les personnes tenant des "propos infâmants" contre la France ne seraient pas autorisées à entrer sur le territoire national.

Tout le jeu de la triangulation thématique consiste à charger, clandestinement, la barque. Quand on dit "sécurité", l'électeur xénophobe entend "protection contre les 'Arabes'" ; quand on dit "maîtriser l'immigration", l'électeur xénophobe entend "moins d'Arabes" ; quand on dit "terrorisme", l'électeur xénophobe entend "danger islamiste". Ensemble, tous ces mots forment une phrase. Cette phrase ne peut pas être prononcée par un candidat qui espère encore récupérer quelques voix non-xénophobes. La triangulation permet de la suggérer sans la dire.

23 avril 2009

Je suis une bande de jeunes (deuxième partie)

Hier je parlais de l'inefficacité réelle de la nouvelle loi sur les "bandes". Encore une loi pour rien, du bruit (beaucoup) pour rien. Les ficelles sont tellement grosses, tellement usées (une ficelle peut-elle être usée jusqu'à la corde ?) que l'on se dit parfois qu'il n'est même plus la peine de les relever. Après tout, à notre tout petit niveau, cela contribue à renforcer le bruit, et pendant ce temps là on ne parle pas d'autre chose, comme ce que le pauvre Éric Besson est en train de nous préparer pour débarrasser les honnêtes gens de Calais de ces clandestins que Nicolas Sarkozy avait déjà mis dehors en 2002 pour régler le problème de Sangatte. J'étais tout particulièrement touché par ce représentant (un frère anonyme) d'une entreprise qui voit dans ces clandestins un menace existentiel :

"Si on ne fait rien, nos entreprises n'existeront plus l'année prochaine", a affirmé de son côté le représentant d'European Diesel Card, sans décliner son nom.

Je prolonge ma digression quelques phrases de plus pour inclure cette jolie déclaration de la maire UMP de Calais qui n'hésite pas une seconde à associer, de façon complètement farfelue, les clandestins qui cherchent à gagner le Royaume Uni et le chômage dans sa ville :

De son côté, la maire de Calais, Natacha Bouchart (UMP), a souligné que sa ville comptait 14% de chômeurs et 6.000 Rmistes. "Nous n'arrivons plus à gérer le problème des migrants" a-t-elle dit.

Bref, voilà ce dont je devrais être en train de vous parler aujourd'hui, mais quand je tiens un sujet j'ai parfois quelque mal à le lâcher, et je reviens à nos bandes. De jeunes, à condition que ce ne soient pas des simples "groupes de copains".

Une mesure pour rien (même la police est d'accord), donc, mais à haute valeur symbolique, dans un domaine où le symbolisme est tout, et où la réalité n'est rien. De plus c'est un terrain symbolique de prédilection pour le Chanoine de Latran (CDL, merci à peuples). Et c'est donc symboliquement que cette loi me gêne, car elle est l'expression, de la part des gens bien, de la certitude d'une culpabilité partagée de ces gens là. "Mais Monsieur, je n'ai rien fait, c'est eux..." "T'es copain avec eux?" "Oui mais..." "Dans le fourgon!" Ils sont tous coupables, même s'ils n'ont rien fait. Parce que même si on ne peut rien prouver, nous savons tous très bien qu'ils sont coupables. Alors pourquoi tergiverser?

Heureusement, la justice semble encore exiger des preuves, maintient un certain sérieux. Malheureusement, elle n'a aucun contrôle sur l'instrumentalisation des lois, devenus des sortes de tractes ou des jouets où le Pouvoir peut flatter la xénophobie des honnêtes gens.

22 avril 2009

Je suis une bande de jeunes

Il va donc falloir commencer à défendre "les bandes" ainsi que leurs droits. Tel serait le rêve des sarkozyëns : enfermer la gauche dans une défense "droitsdelhommiste" de ces gens dont tout le monde a si peur.

La machine a yakka s'est donc mise en route, cette fois en mode judiciaire et législative. Une loi, après tout, ne coûte rien, et comme nous le verrons, ne fait rien, à part, toujours, du bruit. Ce qui donne ceci :

Il [le Président de la R.] entend créer un nouveau délit, dans le cadre d'une proposition de loi qui doit être examinée fin mai devant l'Assemblée. Désormais, participer à une bande violente pourrait être puni de «trois ans de prison et 45.000 euros d'amende».

Le problème, ce sont les anonymes dans la bande. On ne sait pas s'ils ont fait quelque chose ou pas, et surtout on ne peut rien prouver, mais on voudrait les incarcérer quand même. Parce que ce sont des gens pas bien. Il faudra quand même prouver qu'ils font partie de la bande. Qu'est-ce qu'une bande au juste ? Un expert répond :

A partir de combien de personnes forme-t-on une bande?

Aux Etats-Unis, c’est à partir de trois personnes. Après, c’est dans l’intérêt de la police de distinguer une bande d’un groupe de copains.

C'est "dans l'intérêt de la police de distinguer une bande d'un groupe de copains" ! Je dirais que c'est dans l'intérêt des groupes de copains que la police réussisse à faire cette distinction. Par précaution, cepedant, il faudrait éviter de faire partie des groupes de copains d'au moins trois personnes si vous souhaitez éviter des gardes à vue inutiles.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Il est impossible de décider qui fait partie d'une bande, la ligne entre "groupe de copains" et "bande de jeunes délinquants" sera bien floue. Rien n'empêchera le soupçon de "faire partie de la bande", ce qui pourra justifier une nouvelle inflation des gardes à vue. Qui seront sans suite, puisqu'on ne peut pas prouver l'appartenance à une bande. "Je vous jure monsieur, les autres c'est une bande, moi je suis juste copain avec eux."

Je voudrais donc proposer un amendement à cette proposition de loi, qui obligerait les bandes à maintenir des listes précises de leurs membres et à leur fournir des cartes attestant leur appartenance. Je laisse aux vaillants députés UMP le soin de décider par exemple à combien de bandes un même déliquant peut adhérer et des autres modalités. Il paraît évident, en revanche, que l'État doit faire respecter l'obligation de donner des noms aux bandes afin de mieux cerner leurs territoires et leurs responsabilités. Le législateur pourrait même aller jusqu'à suggérer certains noms, comme les "Jets" et les "Sharks", même s'il semble probable que la jeunesse de la France pourra très bien inventer ses propres noms de bande. Bien sûr, l'adhésion à une bande ne sera validée par l'État que lorsque la demande d'adhésion sera accompagnée d'un échantillon d'ADN.

De plus, afin d'éviter les confusions, il semble tout aussi nécessaire de créer un Registre National des Groupes de Copains, avec une structure assez semblable à la jurisdiction des bandes (cartes, noms, ADN), ceci pour savoir, en cas de litige, si la peine "bande" doit s'appliquer, ou si au contraire nous sommes dans le cas du "groupe de copains". Tout cela pourrait paraître compliqué à gérer, mais à ceux qui disent ça, je répond : "Tel est le prix de notre sécurité, de celle de nos enfants."

Vogelsong vient d'écrire :

Le sécuritaire est le Fort Alamo de la droite. [...] La lutte contre l’insécurité est un leurre. Pour la droite, c’est le contrôle est l’ordre social qui motive les mesures politiques. La manœuvre consiste à entretenir l’insécurité pour accentuer la pression sécuritaire. Réduire l’insécurité entraînerait le tarissement de la manne élective. C’est dans ce cloaque gluant et empesté, que brasse paisiblement la droite française.

Il a raison.