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28 juin 2012

Pauvre NKM...

 

À droite, les regrets laissés par la campagne de Nicolas Sarkozy s'expriment en fonction des vues des uns et des autres sur la tête de l'UMP et l'élection présidentielle de 2017. Nathalie Kosciusko-Morizet a sans doute dépassé la plupart de ses camarades en souplesse, ce qui est une qualité essentielle en politique. Déjà, dans son rôle de porte-parole, elle avait signé des performances qui ne méritent pas l'oubli dans lequel elles sont déjà tombées. Ma préférée, au tout début de la campagne de Sarkozy, était quand elle disait :

"Je peux faire la liste des sujets sur lesquels on ne sait pas aujourd'hui ce que pense ou ce que propose François Hollande. La vraie violence, elle est là"

C'est une sorte de trouvaille dans la langue de bois trop enthousiaste de quelqu'un qui n'a pas encore acquis le vernis un peu luisant d'un Jean-François Copé, pour qui respirer la mauvaise foi n'entrave l'apparence de logique.

12 juin 2012

Front National : Que l'UMP continue

 

On s'énerve beaucoup aujourd'hui. Surtout autour du tweet désastreux de Valérie Trierweiller. Des voix s'élèvent pour dire que cela nous distrait des marchandages entre le Front National et l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP), qui arrangent tranquillement leurs désistements dans l'ombre médiatique.

C'est donc l'heure des distinctions. Je ne serais pas choqué par l'entrée d'élus frontistes à l'Assemblée Nationale. J'encourage l'UMP d'assumer pleinement sa dérive droitière, pas dans l'ombre mais en plein jour. Allez-y les gars. Profitez.

11 juin 2012

Mélenchon, l'échec d'un discours

 

Les commentaires se multiplient sur la défaite de Jean-Luc Mélenchon à Hénin-Beaumont. Prenons par exemple Laurent Joffrin :

Son aventure reposait sur un postulat : pour ramener à gauche les classes populaires détournées par le vote FN ou l’abstention, il fallait radicaliser le langage, la tactique et le programme. […] il fallait en tout point déclarer la guerre au réformisme. Pour séduire les ouvriers déçus par la gauche, il fallait être beaucoup plus à gauche. C’est ce raisonnement, plus que le candidat Mélenchon, qui a échoué à Hénin-Beaumont.

Sur ce point, je suis d'accord : on a trop souvent expliqué le passage d'une partie du vote populaire de la gauche à l'extrême droite par le positionnement trop timide du Parti Socialiste. Comme si les "prolétaires" étaient naturellement à gauche, voire à l'extrême gauche, et qu'il suffisait de poser son filet au bon endroit pour les ramasser. Le double échec de Mélenchon montre que ce n'est pas le cas. Le discours traditionnel de la gauche révolutionnaire ne prend plus, en dehors du peuple de gauche, cette petite dizaine de pour cent des électeurs très politisés, qui restent fidèles à la radicalité communiste ou trotskyste.

24 mai 2012

Exploiter la xénophobie

 

L'autre jour je parlais du problème que nous avons aujourd'hui pour communiquer ce pour quoi la xénophobie politique n'est pas acceptable. Jusqu'à la prise de fonction de Nicolas Sarkozy en 2007, il y avait Les repères historique et moraux qui servaient encore récemment pour fonder un consensus qui plaçait le Front National et ses idées dans un hors champ politique. Depuis le fameux "siphonnage" des électeurs du Front National, et la poursuite d'une politique xénophobe censée garder ces électeurs dans le giron de l'UMP, et depuis que Marine Le Pen a mis en sourdine l'antisémitisme et négationisme qui étaient les marques de fabrique de son parti, ce n'est plus une évidence, pour une partie significative des hommes politiques de droite, ainsi que pour une partie signficative de l'électorat, qu'il est repréhensible d'exploiter politiquement et de valider la xénophobie.

13 mai 2012

Défaite du bonhomme, de ses idées et des idées des voisins

 

Depui la défaite de Nicolas Sarkozy, avec sa sortie presque réussie, une idée ressurgit par-ci par-là, selon laquelle la victoire de Hollande n'était pas écrasante, et que si on corrige le score pour prendre en compte l'anti-sarkozysme, lié à la seule personne de Nicolas Sarkozy (Fouquet's, pépettes, talonettes) et sans lien à sa politique, la victoire serait en réalité pour la droite. Les votes blancs en fournissent la preuve irréfutable.

9 mai 2012

Une majorité UMP-Droite Populaire : quand on y réfléchit, c'est Sarkozy

 
Jean-François Copé, qui n'a aucune difficulté avec les idées du Front National si cela peut servir une campagne présidentielle, ne veut pas du Front National dans des alliances pour les législatives. Il met les points sur les i.
La ligne de l'UMP "est très claire, il n'y aura pas d'alliance électorale ni de discussion avec les dirigeants du Front national" et si localement, certains engagent de telles démarches, "on en tirera toutes les conséquences au niveau national, car ce sera contraire à la ligne de l'UMP", déclare le secrétaire général de l'UMP.
Il y a pourtant la Droite Populaire, sorte de Front National interne à l'UMP. Et à la Droite Populaire, on ne comprend pas cette logique, surtout depuis Marine Le Pen a lâché l'antisémitisme (hors Autriche). Jean-Paul Garraud, député Droite Populaire (Gironde) se demande s'il ne faut pas être "pragmatique" plutôt que de rester "dans les blocages idéologiques".

4 mai 2012

L'Axe du Mal

À Nicolas Sarkozy, en briseurs de digues, en dépuceleur de pudeurs Républicaines (on ne dit plus "droite décomplexée" mais "droite dépucelée"), il ne manque que du temps, le temps d'aller assez loin pour atteindre enfin le coeur de l'électeur xénophobe. Sûrement il y a quelque part une formule magique qui débloque le Niveau 9 du jeu, où soudain le compteur explose et enfin tous les électeurs de Marine Le Pen l'acceuillent bras ouverts, le couvrent de bisous et le portent en triomphe vers l'Élysée. Il fait siffler les journalistes, les élites, mais ce n'est toujours pas assez. Que faut-il dire ? Quel bouc émissaire ? Quelle formule pour enfin être assez droite ? Il cherche. Buisson cherche. Guéant cherche. Ils n'ont plus que quelques heures.

27 avril 2012

Trop d'étrangers ? Répondre à une question piégée

Avez-vous arrêté de battre votre femme ?

Euh… je n'ai jamais…

Oui ou non ! Pas d'esquive !

Pujadas, hier soir, pose encore à François Hollande la question : "y a-t-il trop d'étrangers en France ?" Hollande dit, une fois de plus, qu'il n'expulserait pas les étrangers en situation régulière, mais expulserait ceux en situation irrégulière. Pujadas le presse sur sa "conviction" ou son "sentiment" intime : "trop d'étrangers ?"

François Hollande ne veut pas répondre "non, il n'y en a pas trop", sachant qu'aussitôt la droite l'accusera de vouloir les portes à "toute la misère du monde". Il ne va pas quand même dire "oui, il y en a trop", justifiant ainsi tous les fantasmes xénophobes de la majorité anti-républicaine de l'UMP. Et le format télévisuel, les exigences de la communication ne permettent pas à Hollande d'expliquer que la question est terriblement biaisée, piègée et sortie tout droit de la rhétorique sarko-mariniste. (Voilà un concept : le sarko-marinisme. Seulement cinq réponses sur Google pour l'instant.)

Bien évidemment, la question, débarrassée de sa fausse naïveté, est plutôt : "est-ce que notre problème, ce n'est pas l'excès d'étrangers ?" En poussant, on remplace "étrangers" par "immigrés" (la question c'est "l'immigration" après tout), on ajoute un peu de "halal", un peu du "vote communautaire", une dose de "Tariq Ramadan" et la triangulation thématique s'enclenche. Plutôt que parler des flux migratoires nous sommes en train parler, encore une fois, de la place de l'Islam dans la société.

Hollande répond effectivement en refusant la question, sans pour autant dire qu'il la refuse. Il essaie de prendre de la hauteur, il parle en homme d'État : expulser ou ne pas expulser ? Le téléjournaliste veut de l'émotion, du sentiment, veut finalement qu'il se place dans la dimension sarkozyste, ce monde imaginaire, celui du petit village français, où tout est symbolique et où la réalité importe peu. Hollande évite de se laisser entrainer sur ce terrain et c'est tant mieux. Le prix à payer, du moins aux yeux des journalistes, c'était de sembler "esquiver" la question, et de tomber dans l'un des autres éléments de langague de l'UMP.

La journaliste du Monde sur le plateau n'hésite pas à enfoncer le clou, et c'est ce qui apparaît dans le résumé que le journal publie ce matin :

Le candidat PS, qui passait le premier, s'est efforcé de se poser en opposition à son adversaire et d'apparaître aussi "présidentiel" que possible, même s'il a parfois donné l'impression d'esquiver.

Si c'est le prix à payer, tant pis. Je garde le regret, cependant, que le candidat n'ait pas explosé la question elle-même. C'est toujours plus facile de trouver des réponses après coup. Voici la mienne :

Trop d'étrangers en France ? Vous voulez dire : est-ce le problème de la France qu'il y a trop d'étrangers ? Le candidat sortant, comme d'ailleurs la candidate du Front National, voudraient nous faire croire que les "immigrés" sont la cause de tous nos problèmes, le chômage, les déficits de nos comptes sociaux. C'est une manière de nous détourner des vrais problèmes et des vraies solutions. C'est ça l'esquive.

Edit: Voir le billet de Dagrouik publié presque simaultanément.

25 avril 2012

Les électeurs du Front National et la gauche

Depuis longtemps, sur ce blog, je fustige la xénophobie et son exploitation par le pouvoir sarkozyste. Puisque je parlais de Sarkozy, de l'UMP, d'Hortefeux, Besson et Guéant, et surtout de la communication et des idées, je ne me suis pas préoccupé de ceux qui vote réellement pour Marine Le Pen. Ce qui m'interessait, c'était la responsabilité des responsables politiques qui exploitaient certains sentiments.

Et avant de commencer, il faut savoir que je crois beaucoup à la dimension pédagogique des discours politiques. Sarkozy et Le Pen ne s'alignent pas sur une xénophobie qui est simplement là déjà ; ils apprennent à leurs électeurs à être xénophobes, à comprendre l'ensemble des questions sociales et économiques à travers la lentille de l'islamophobie, qui a remplacé l'antisémitisme dans les rouages du populisme de droite.

Cela ne veut pas le racisme et la peur de l'autre n'existeraient pas sans Sarkozy et la famille Le Pen. Le rôle est de valider, d'encourager ce sentiment, de le nourrir et d'enrichir son application à une vision du monde. Ainsi va le trafic des raccourcis habituel : insécurité ? immigation ; chômage ? immigration ; déficits ? immigration ; Europe ? fermer les frontières (ou sortir de l'euro). Tous les bouleversements des vingt dernières années -- mondialisation, désindustrialisation, deuil des Trente Glorieuses -- sont remplacés dans ces représentations par un équivalent en carton-pâte où tout tourne autour de la figure de l'immigré et la nostalgie d'un passé d'avant la décolonialisation. (Car, comme je l'ai dit tant fois déjà, "l'immigré" qu'on voudrait empêcher de penétrer dans l'espace Schengen, est en fait ce Français dont les grand-parents sont nés au Maghreb.)

Mais les électeurs eux-mêmes ? Et Hollande et le PS, que doivent-ils faire devant ce 19% ? Aujourd'hui Marc Vasseur touittait ceci :

à la louche FN : 1/3 fachos (un peu moins je pense) 1/3 réac droitards 1/3 déclassement/oublié (un peu plus)

Cela me paraît assez raisonnable. (Voir aussi ZeRedac.) Ce qui voudrait dire que la différence entre un FN à 12% et un FN 19%, c'est ce gros tiers qui, si tout était transparent et logique, ne serait pas à sa place chez Le Pen.

La démarche de Hollande me semble parfaitement claire et justifée à cet égard :

Sur l'immigration, j'ai dit ce que j'avais à dire. Je m’adresse à ceux qui ont fait le choix et qui l'ont fait par colère, par frustration, souvent des ouvriers, des employés, à ceux qui connaissent le chômage. Et quand vous regardez une carte sur le vote FN et une sur le chômage, vous avez parfois coïncidence. Je ne dois pas les laisser de côté.

Mais le message peut-il passer ? C'est là que revient le problème "pédagogique". Hollande a beau dire : si on combat la précarité, vous allez être mieux, vous aurez moins peur de l'Islam. Celui qui a ainsi succombé aux mystifications du Front National ne peut plus comprendre les choses ainsi, et ne croit pas de toute façon à la capacité des instances politiques de résoudre ses problèmes concrets. Reste donc l'immigré comme "problème" fantasmatique, dans une immédiateté qui prend le dessus sur les subtilités de la macroéconomie.

Il y a donc un effort à faire envers ceux que Marc désigne par "déclassement/oubliés", un effort de communication, certes, mais c'est seulement sur le long terme. L'État Français et le Front National, ensemble, font leur propre "pédagogie" depuis cinq ou dix ans, pour le premier, et des décénnies pour le second. Il sera difficile d'effacer cela rapidement.

Pour la droite (ancienne droite républicaine), les choses sont plus compliquées encore, ce que montre le très fort rejet de Nicolas Sarkozy, justement chez les électeurs de l'extrême droite. On parle de 44% seulement de report de voix en faveur de ce dernier. C'est faible. Le succès de Sarkozy en 2007 était fondé dans l'illusion qui consiste à faire croire que les défenseurs du grand capital vont améliorer la vie des déclassés simplement en chassant les Arabes. La dérive actuelle du chef de l'État montre que pour maintenir l'illusion, il doit aller de plus en plus loin dans le sens de la xénophobie. Comme un héroïnomane qui sans cesse besoin d'augmenter sa dose. Chantons avec Carla : tu es ma came….

7 avril 2012

"Je comprends votre souffrance"

Les petits gestes, les clins d'oeil, les sourires en coin, les mots doux discrètement lâchés, du pied sous la table… tout cela ne suffit plus. Nicolas Sarkozy se décide enfin de déclarer sa flamme aux électeurs du Front National :

«Aux électeurs du Front national, je dis que je comprends votre souffrance mais le vote FN ne résoudra aucun des problèmes» pour lesquels «vous voulez une solution», a affirmé le président-candidat, ajoutant que «chaque vote FN profitera à la gauche».

C'est vrai que Claude Guéant est parfois un peu trop subtile pour des électeurs habitués au style beaucoup plus direct de la famille Le Pen. Alors le courageux Très Grand Homme (TGH) doit mettre les points sur les "i".

"J-16. Sarkozy appelle les électeurs du FN à voter utile. Jusqu'ici,/ /tout va bien", touittait Brave Patrie. C'est très drôle, et très pertinent, car s'il y a un électorat qui ne vote pas "utile", c'est bien celui du Front National.

Quelle souffrance est-ce qu'il comprend, notre Chef d'État ? Il fait comme si l'on votait Front National parce qu'on s'inquiétait tout particulièrement des effets néfastes des populations juives et Arabes sur la Nation Française, un peu comme d'autres électeurs s'inquiètent pour l'école, leurs retraites ou les déficits.

Pourtant, depuis le temps que Sarkozy, Besson, Hortefeux et Guéant agitent des chiffons rouges de toutes les couleurs (sans beaucoup de succès, j'ajoute), ils auraient dû comprendre que la xénophobie n'est pas un sujet politique rationel. On parle d'"immigrés", par exemple, quand on veut dire "citoyens français issus de l'immigration maghrebine des années cinquante et soixante", et on expluse les uns parce qu'on ne peut pas supporter de voir les autres. La xénophobie ressemble plus à une maladie mentale qu'à une cause, ou à un "problème" auquel un Président pourrait chercher une "solution".

Sarkozy a réussi à "siphonner" l'extrême droite en 2007 parce qu'il promettait de tout faire péter s'il était élu : "tout devient possible". En promenant Hortefeux devant les électeurs FN, Sarkozy a réussi à leur suggérer sans vraiment le dire que, élu, la grande ratonnade pourrait enfin avoir lieu.

Maintenant que Sarkozy a cinq ans de bilan derrière lui, que les xénophobes souffrent tout autant de leur xénophobie, qu'il n'est plus possible de promettre de tout faire péter ("pourquoi ne l'a-t-il pas déjà fait ?"), il ne peut plus générer cette charge émotionnelle qui fait rêver les oppressés de leur race. C'était prévisible, d'ailleurs. Et maintenant, pitoyablement, il doit prononcer les mots : "venez avec moi, on trouvera des 'solutions'". Mais le malade ne veut pas d'une "solution", sinon il ne serait pas malade. Il veut tout faire péter, comme toujours.

Sarkozy s'abaisse, et nous rabaisse en même temps (il est encore Président de la R.). Ce serait comique, surtout l'appel simultané aux centristes, qui normalement n'ont pas la même idée que lui sur les "problèmes" et leurs "solutions", si ce n'était pas si grave. Nous nous rapprochons du "moment Millon", quand on décide qu'il vaut mieux pactiser que perdre sa place. Ce qui rassure, c'est que pour en être là, c'est que les choses ne vont pas très bien.

27 mars 2012

La triangulation thématique

Habituellement, quand on parle de "triangulation" à propos de Nicolas Sarkozy, cela veut quelque chose comme l'histoire de la burqa : les droites républicaine, catholique et islamophobe y trouvent leur compte ; la gauche se trouve divisée (ou elle devrait l'être, en tout cas) entre les défenseurs de laïcité et défense des femmes, et ceux des droits individuels et du multiculturalisme. Sarkozy peut tour à tour être xénophobe et faire semblant d'être à gauche, il n'y a plus que lui qui parle et l'affaire est dans le sac.

Il y a une autre forme de triangulation, plutôt thématique celle-ci. La triangulation, en navigation, permet de déterminer un point inconnu à partir de deux ou plusieurs points connus. Dans la comm' sarkozyënne, le point inconnu, c'est plutôt le point indicible, c'est-à-dire la xénophobie anti-musulmane pure et dure. Celle-ci reste interdite pour un candidat, à la différence de Marine Le Pen, qui espère attirer aussi des électeurs non-xénophobes. D'où l'intérêt de la triangulation, une certaine organisation thématique qui permet de suggérer ce qu'on ne peut pas dire.

Le problème, pour le Très Grand Homme (TGH), est de trouver comment tirer un profit électoral des meurtres de Toulouse et Montauban. Dans un premier temps, tout est axé sur la dignité, la présidentialité et, surtout, la très régalienne Sécurité. Jean-François Copé a fait ce qu'il a pu pour saper les deux premières valeurs, et le "Aznar à l'envers" tant souhaité n'a pas eu lieu. Reste donc la sécurité, mais elle n'est pas suffisante, notamment parce que Marine Le Pen double Sarkozy à droite, en voyant dans chaque bateau et chaque avion de multiples Merah en puissance :

"Combien de Mohamed Merah, dans les avions et les bateaux, qui arrivent chaque jour en France ? Combien de Mohamed Merah, dans les 300 clandestins qui arrivent chaque jour en Grèce via la Turquie, première étape de leur odyssée européenne ?"

Alors le TGH, dont l'un des thèmes de campagne majeurs est que son rival dit une chose aux uns et une autre aux autres, alors notre TGH joue le raisonable :

"Dès qu'il y quelque chose d'outrancier à dire, on peut compter sur Marine Le Pen", a jugé M. Sarkozy, qui était interrogé, lundi 26 mars sur France Info, à vingt-huit jours du premier tour de l'élection présidentielle. "Dire 'immigration égale Mohamed Merah', qui est né en France, cela n'a aucun sens."

Mais à peine 24 heures plus tard, le courageux Président cherche à rattrapper Le Pen comme il peut, en accréditant le lien entre terrorisme et immigration :

Nicolas Sarkozy a annoncé mardi une accélération des expulsions des "extrémistes" présents en France et assuré que toutes les personnes tenant des "propos infâmants" contre la France ne seraient pas autorisées à entrer sur le territoire national.

Tout le jeu de la triangulation thématique consiste à charger, clandestinement, la barque. Quand on dit "sécurité", l'électeur xénophobe entend "protection contre les 'Arabes'" ; quand on dit "maîtriser l'immigration", l'électeur xénophobe entend "moins d'Arabes" ; quand on dit "terrorisme", l'électeur xénophobe entend "danger islamiste". Ensemble, tous ces mots forment une phrase. Cette phrase ne peut pas être prononcée par un candidat qui espère encore récupérer quelques voix non-xénophobes. La triangulation permet de la suggérer sans la dire.

25 mars 2012

Retour au village

Il y a quelques semaines, j'essayais d'expliquer, dans la communication politique de Nicolas Sarkozy, l'usage d'un trucage d'échelle :

L'un des fondements du sarkozyzme, ou plutôt de la communication sarkozyzte, consiste à profiter du fait que les gens ont du mal à imaginer 65.350.000.000 personnes en même temps. Il est préférable d'imaginer la France comme une sorte de petit village idéal

Depuis j'ai appris qu'il n'y a pas 65 milliards de français, mais seulement 65 millions. Je continue néanmoins à soutenir qu'il est difficile d'imaginer autant de monde, et que les communicants en profitent pour transposer des grandes questions de société sur le plan d'une France imaginaire, où l'on peut raisonner en termes moraux, à partir de quelques figures emblématiques : le chômeur (fainéant, tricheur), le pédophile (récidiviste), l'"Arabe" (communautariste), l'immigré (voir l'"Arabe"), le terroriste (qui vient d'arriver au village ; voir l'immigré). J'en oublie sûrement.

Aujourd'hui, au village, dans le rôle du "prof" nous avons celle qui a offerte une minute de silence à Mohamed Merah. Roman Pigenel montre bien qu'elle ne représente que "0,00012 % des enseignants français. Dans le village, en revanche, elle les représente tous. Telle est là réalité du village.

C'est une technique à bonne résonance communicative, car les téléspectateurs suivent plus facilement quand il y a un nombre limité de personnages, tout comme pour les émissions de télé-réalité. Le changement d'échelle permet de procéder à d'autres manipulations aussi, comme le retour aux années soixante (période de référence pour l'électorat des retraités). Ce qui est chouette avec ce système, c'est qu'il permet de proposer des mesures qui auraient peut-être (ou peut-être pas) un sens il y a cinquante ans.

Alors que Marine Le Pen imagine des "Mohamed Merah" arrivant quotidiennement par centaines, le délire de Claude Guéant est encore plus malsain :

Face au « terrorisme islamiste » qui s'est exprimé lors des tueries de Toulouse et Montauban, il y a « deux fronts » selon Claude Guéant : « le front extérieur », celui des commandos venus de l'étranger, mais aussi « le front intérieur, ce terreau dans lequel on recrute des extrémistes ».

Le "terreau" où l'on recrute les terroristes de demain, ce n'est, à suivre sa logique, que l'ensemble de cette population "d'origine musulmane" qui reste socialement exclue. Que ce "terreau" constitue un "front intérieur" signifie en somme que la Guerre des Civilisations a déjà commencé et que l'ennemi (même sous forme de "terreau") est déjà présent dans le quartier d'à côté.

Malgré l'interdiction présidentielle de "toute amalgame", le raccourci est en train de se faire. Dans le village, jusqu'à la semaine dernière, le rôle de l'"Arabe" était assuré par un jeune délinquant brûleur de voitures impliqué dans un trafic de fausses cartes Vitale. Celui-là vient d'être remplacé par Merah, ou par un "Merah potentiel".

13 mars 2012

Brouiller pour mieux règner

La prestation du Très Grand Homme (TGH) sur TF1 hier soir, ainsi que le croisement des courbes (du premier tour) laissent une abondance de sujets à traiter. Pour repartir sur l'episode Paroles de candidat d'hier, je voudrais revenir à ce que je disais hier :

En 2007, Sarkozy, aidé beaucoup je crois par Emmanuelle Mignon, réussissait à se placer sur chaque question en créant la confusion sur la répartition gauche/droite.

C'était un peu plus tard, mais avec la burqa la technique marchait bien : les droites républicaine, catholique, souverainiste et xénophobe trouvaient forcément leur compte ; à gauche, les arguments de laïcité et droits de femmes semaient le doute également, prenant le dessus sur les considérations des droits individuels, des réalités d'une société, oui, multiculturelle moderne.

[…]

Aujourd'hui, on a quand même l'impression que cette méthode de brouiller les pistes est moins efficace, ou même plus efficace du tout.

Et je donnais comme explication le succès relatif depuis deux ou trois ans de Marine Le Pen, qui, grâce à ce que les communicants appelleraient sa "pédagogie", a rendu visible, lisible, compréhensible les ficelles des brouillages de piste de Sarkozy.

Hier soir, j'ai vu que Sarkozy avait retrouvé le chemin du brouillage. L'idée était sans doute lancée déjà à Villepinte, mais elle est devenue claire (dans toute sa confusion) pour moi hier, et encore plus claire ce matin quand j'ai observé des "vrais gens" en train d'essayer de démêler tout cela.

Nous avons donc les éléments suivants :

  1. Les étrangers viennent en France pour bénéficier de nos minimas sociaux.
  2. Les comptes sociaux sont en déficit à cause des étrangers.
  3. La mondialisation est dangereux, avec risque de délocalisation. La finance aussi.
  4. La frontière entre la Grèce (pays représentant la faiblesse) et la Turquie (pays représentant l'Islam et tous ses dangers).
  5. Le "Buy European Act" va protéger l'Europe des étrangers. (Le Japon n'achète que l'eau.)
  6. Revenir sur Schengen va nous protéger des étrangers.

Je dois oublier une ou deux pièces dans cet non-argumentaire, mais déjà on peut voir comment ça marche. Fondamentalement, il y a un mélange de l'économique (délocalisation, mondialisation, déficits) et de la petite cuisine xénophobe (trop d'étrangers). Sans vraiment le dire, Sarkozy distille l'idée (idée totalement absurde, bien entendu) selon laquelle en fermant ses frontières, la France s'enrichit et se protège des Chinois.

Jamais Sarkozy et les siens ne le diront aussi clairement. La technique consiste à multiplier les juxtapositions de ces idées. À force, les thématiques se concrétisent dans la tête des gens qui finissent par croire que le TGH a résolu tous leurs problèmes.

12 mars 2012

L'irresponsable politique

Aujourd'hui je n'aurai pas le temps de faire un vrai billet, mais il y a deux choses que je voudrais dire pendant que nos souvenirs de le discours du grand tournant dans la campagne de Sarkozy sont encore frais. Grand tournant, j'ai dit ? Je voulais dire grand virage, histoire de tourner en rond, ou de retourner en 2007.

D'abord, donc : Schengen.

Ce que je trouve presque triste, c'est qu'une grande figure de l'Europe actuelle – oui, Sarkozy, en tant que Président de la R. F., est malgré tout une grande figure en Europe en ce moment – puisse, même complètement acculé électoralement, se baisser jusqu'à proposer de démanteler l'Europe juste pour avoir quelque chose à dire. Car même si Nicolas Sarkozy est battu pour enfin aller dans son monastère, il restera le fait qu'un Président français a suggéré que chaque pays pouvait revenir sur les traités fondamentaux de l'Union, traités qui ont force de loi, ne l'oublions pas. Sarkozy estime qu'il s'est montré suffisamment européen pour se le permettre. Qu'est-ce qui empêchera n'importe quel pays européen, la Pologne ou l'Autriche avec un nouvel Haider, de faire la même chose. Depuis hier, le vers est dans le fruit.

(Et qu'on ne vienne pas me dire que François Hollande fait la même chose en proposant de renégocier avec Merkel : ce n'est pas encore un traité, mais simplement un accord ; l'accord n'a que quelques mois, et Hollande a annoncé son intention quasiment au moment même où l'accord était formulé.)

Hier, donc, Nicolas Sarkozy a volontairement rendu l'Europe plus faible, uniquement pour sauver un ou deux meubles électoral. Irresponsable. Le petit Louis, avec sa tomate, ne ferait pas mieux.

La deuxième chose que je remarque, et là je vais faire un peu moins le gauchiste qui couine (plutôt que de simplement accepter la domination de la démagogie, de la mauvaise foi et de l'irresponsabilité narcissique), c'est que si on pouvait vraiment revenir cinq ans en arrière, ce discours de Villepinte aurait sans doute marché un peu mieux. En 2007, Sarkozy, aidé beaucoup je crois par Emmanuelle Mignon, réussissait à se placer sur chaque question en créant la confusion sur la répartition gauche/droite.

C'était un peu plus tard, mais avec la burqa la technique marchait bien : les droites républicaine, catholique, souverainiste et xénophobe trouvaient forcément leur compte ; à gauche, les arguments de laïcité et droits de femmes semaient le doute également, prenant le dessus sur les considérations des droits individuels, des réalités d'une société, oui, multiculturelle moderne. La tentative d'appliquer le "travailler plus pour gagner plus" aux enseignants devait être sur le même modèle. Les gesticulations sur Schengen et l'Europe, au delà de leur absurdité propre, sont censées donner une dimension "populaire" à une une politique résolumment anti-sociale, tout en bottant en touche sur les vraies questions : "faute à l'Europe".

Et je dirais même que toute la dérive droitière des dernières semaines suit cette même logique, comme, d'ailleurs, toute la filière Hortefeux/Guéant depuis des années. Aujourd'hui, on a quand même l'impression que cette méthode de brouiller les pistes est moins efficace, ou même plus efficace du tout.

L'une des raisons est bien sûr que maintenant nous avons un vrai bilan, et non plus seulement des annonces et des promesses. Il est toujours possible de promettre d'être à la fois A et B même quand A est le contraire de B, mais il est bien plus difficile de passer au delà de la promesse. En plus, nous avons aujourd'hui le personnage "Sarko" qui s'est avéré, même pour le grand public, bien plus désagréable que ce qu'ils avaient imaginé entre 2002 et 2007.

Mais je pense que la vraie raison de l'échec de cette triangulation paradoxale "droite extrême/gauche populaire", c'est que justement ce qui paraissait paradoxale en 2007 est aujourd'hui limpide. Et ce chez les électeurs. Pourquoi ? Parce qu'entretemps ce créneau a été amplement développé et expliqué par cette Marine Le Pen dite "sociale", qui il y a quelques mois était au dessus des 20% d'intentions de vote. C'est elle qui a véritablement poursuivi le discours, se la approprié. Les petites dérives xénophobes de Besson, Hortefeux et Guéant paraissent un peu vieillotes, retrospectivement.