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20 juin 2012

Une majorité normale : est-ce possible ?

 

Les commentateurs étaient unanime pour dire que l'affaire du tweet de Valérie Trierweiller était le premier faux pas du mandat de François Hollande, et la première entorse à la "présidence normale", cette présidence. Nous l'avons dit aussi, à peu près : les médias ont besoin d'histoires faciles à raconter, la tentation médiatique, la tentation du buzz, celle d'être sur le devant de la scène, est trop forte, pour les médias, les journalistes comme pour les hommes et femmes politiques. François Hollande a été, jusqu'à présent, exemplaire, hormis bien sûr un gravissime dépassement de vitesse sur l'autoroute entre Paris et Caen. Devant la tentation du raccourci qui passe par la personalité, le glamour, l'individu plutôt que la fonction, il faut, pour rester "normal".

14 juin 2012

La tentation médiatique

Juan pose une question intéressante :

Pourquoi certains journalistes parlent autant du #Tweetgate?

Et il répond :

Pour que le buzz médiatico-politique prenne, il faut trois ingrédients: l’affaire doit être (1) simple à comprendre, (2) inattendue, (3) politiquement fort. Le #Tweetgate cochait les trois cases.

[…]

Mais le Tweetgate restait une pépite médiatique: nul besoin d’un grand savoir pour le juger. La documentation requise était minimale. Et chacun pouvait s’en faire une opinion.

Construire un message, expliquer un programme, une politique, des grands enjeux économiques, internationaaux, ce n'est pas facile. Le public dans l'ensemble ne saisit que des grandes lignes, et seulement quand la communication est réussie. C'est pour cela que la droite s'acharne, à chaque élection qu'elle risque de perdre, à marteler le même vieux message : les socialos vont augmenter les impôts. C'est un message facile à comprendre, et comme dirait Juan, "la documentation requise [est] minimal".

20 mai 2012

Apprenez la communication politique avec Jean-François

 

La semaine dernière nous avons proposé deux leçons de communication politique à partir d'exemples fournis par ce maître du Verbe et de la Logique, Jean-François Copé. Aujourd'hui nous nous demandons s'il ne faudrait carrément lancer une longue série de billets, tellement l'activité de Monsieur Copé est riche en enseignements pour les communicants débutants.

La semaine dernière, les élèves ont surtout retenu le principe du "c'est celui qui le dit qui y est", ce qui est, certes, un excellent point de départ. La communication copéïste dans sa riche complexité, pourtant, ne saurait en rester là. Nous allons étudier cette fois le principe philosophique des inversions de réalités, qui est présent dans "c'est celui qui le dit qui y est", mais qui a un champ d'application bien plus large.

16 mai 2012

Copé François-Jean L'envers au monde

 

Petite leçon de communication politique de la droite droitisée prodiguée par Monsieur Sincérité lui-même, le magnifique Jean-François Copé. Aujourd'hui nous allons regarder deux petits exemples survenus récemment qui montrent bien comment il faut s'en prendre à son adversaire politique.

29 avril 2012

Difficile de faire campagne quand on n'a rien à dire

Ce sera bref.

Depuis vingt-quatre heures, ou un peu plus, Nicolas Sarkozy semble soulagé d'avoir un sujet sur lequel il peut railler la gauche. DSK est parfait, car bien sûr il y a du sexe, ou il y en avait, et donc les médias relaient, les gens écoutent. Un bon sujet pour quelqu'un comme Sarkozy. Le fait que la réalité de l'affaire, c'est qu'une sorte d'entretien a été publié, plus des bonnes feuilles qu'un entretien d'ailleurs. En somme, il ne se passe rien, ou presque, mais cela n'empêche pas la campagne Sarkozy de réagir : fortement, vivement, déspespérément, maladivement.

18 avril 2012

Sarkozy défait par l'excès de sa propre puissance

Échec et excès se trouvent bizarrement associés, dans ce qui devraient être les derniers jours du règne du "Monarque". Le paradoxe de Sarkozy, c'est aucun président jusqu'à présent n'a amassé autant de puissance politique, médiatique, financier, autant de réseaux. Le principal parti d'opposition a passé la plus grande partie du quinquennat affaibli par "l'ouverture" et engagé surtout dans des querelles et des luttes internes. L'UMP, malgré quelques petites rivalités inévitables, est restée globalement unie derrière son futur candidat. Le rival chiraquien fut neutralisé par l'affaire Clearstream. Le principal danger à gauche se retrouve embourbé dans de sombres histoires éroto-judiciaires. De bien de points de vue, c'était le paradis sarkozyste sur terre.

Cette situation aurait dû garantir une réélection facile. Tout était boulonné. Je me souviens d'avoir dit, à de nombreuses reprises, "certes Sarkozy est impopulaire maintenant, mais c'est parce qu'il n'y a personne en face". En plus des ses énormes avantages stratégiques, on savait que Sarkozy était un excellent tacticien électoral.

Le fidèle sarkozyste, lisant ces mots, objectera, hagard : "mais la crise ! mais la crise ! Vous oubliez la crise, espèce de sale gauchiste à la mauvaise foi grande comme le trou de la Sécu !" Cela n'a sûrement pas aidé, je reconnais, mais une fois que le fidèle sarkozyste aura réussi à se maîtriser, je lui ferai juste remarquer que l'impopularité de son champion date d'avant les subprimes. Ses Ray-Bans et ses fiancailles à la hussarde avec un top', son "pov'con" et autres fautes de goût avaient déjà commencé à plomber son image.

Pour montrer à quel point je voudrais être bienvieillant envers le Chef de l'État, je dirais que malgré Carla, les Ray-Bans et la crise, tout pouvait encore être rattrapé. Il avait le temps, trois ou quatre ans pour se "représidentialiser" ou encore trouver une nouvelle manière de séduire la France. Il avait le temps et les ressources, même si on oublie l'ombre des 50 millions (80 millions de dinars) de l'ami Mouammar.

Qu'est-ce qui s'est donc passé ?

Pour une partie importante de la population, y compris beaucoup des "braves gens" qui étaient la cible principale de Sarkozy en 2007, le Très Grand Homme (TGH) est devenu parfaitement, définitivement imbuvable. Ce mouvement de foule peut s'expliquer de diverses façons, et je suis sûr que les historiens s'interrogeront longuement là-dessus.

L'extrême personalisation de l'action politique, ainsi que la centralisation du pouvoir sont, ensemble, responsables de son échec. La personalisation expose chaque petit défaut, et le projete sur l'écran géant du pays entier. Combinée avec le poids du pouvoir, la personalisation fait que quand le Président est léger, il paraît lourd et trop léger à la fois ; quand il est lourd, le bonhomme n'est pas à la hauteur du personnage qu'il voudrait incarner. Il voudrait dominer en fascinant, mais la fascination conduit vite ridicule des moindres gestes.

Tous les avantages du Président-Candidat et du Candidat-Président ont finit par l'écraser. Dans un système sans contre-pouvoir, Sarkozy a réussi à en créer un, un contre-pouvoir populaire, le refus d'une majorité des français d'être dominés par le système médiatico-politique. Plutôt que de mettre en cause tout le système, ils en veulent à celui qui se glorifie d'en être le marionnettiste-en-chef. Sarkozy s'est finalement écrasé lui-même, sous le poids du trop plein des pleins pouvoirs.

4 avril 2012

Une passion populaire

Pour défendre l'exploitation par son camp des thèmes xénophobes, Henri Guaino disait : "Ne pas prendre en compte les passions populaires expose à la colère". C'est bien la seule "passion populaire" que la droite peut citer pour pousser les "électeurs populaires" à voter contre leur propre intérêt. Mais, pour l'instant, laissons-le dans ses tentatives desespérées de rallumer la xénophobie. Guaino se trompe de passion, et de colère.

Nicolas Sarkozy est assez doué pour trouver une expression "populaire", un emballage "café de commerce" pour faire passer un programme plutôt Medef. Depuis quatre ans, cependant, il y a un sujet très populaire qu'il est difficile pour le TGH d'exploiter : l'anti-sarkozysme lui-même. Qu'il soit primaire ou populaire, ce sentiment lui a effectivement explosé à la figure, avec pour resultat ces sondages têtus, qui jusqu'à présent résistent à tous les efforts de la machine de l'Union Médiatique du Pouvoir.

Le sarkozysme est une outrance de la communication. Je pense qu'aujourd'hui nous sommes, les pro- comme les anti-, tellement dedans, encore, qu'on a du mal à se rendre compte du caractère exceptionnel de cette hystérie collective. Je sais que si, à la place de Nicolas Sarkozy, une sorte de deuxième Chirac avait été élu en 2007, je n'aurais jamais même songé à créer un blog. Je n'aurai pas été atteint de cette passion populaire. La pratique sarkozyste des médias et du pouvoir est une sorte d'excitation permanente de l'ensemble de la sphère publique, et la projection des agissements d'un seul bonhomme sur une scène démésurément grande.

S'il reste quelque chose du gaullisme chez Sarkozy, c'est la démesure mythologique. Chez de Gaulle, si l'on veut, la mythologie était censée assurée la cohésion et la fièreté de la Nation. Chez Sarkozy, elle est autoréférentielle et ne sert que les intérêts de Sarkozy lui-même. Un narcissisme médiatique et euphorie communicationnelle qui, finalement, se sont même retournés contre l'Arroseur en Chef.

Même quand il est purement négatif, ce buzz assourdissant risque de noyer les opposants à Sarkozy. Le pari de François Hollande est de battre Sarkozy sans faire du Sarkozy. On lui reproche, Sarkozy le premier, de ne pas susciter une grande vague d'adhésion populaire. À gauche, seule Ségolène Royal pouvait rivaliser avec Sarkozy en termes de comm', de dimension mythologisante, d'adhésion populaire. Cette ligne-là, à gauche, comporte certains risques. De toute façon, François Hollande ne pouvait pas l'adopter. La passion anti-sarkozyste peut lui permettre d'en faire l'économie.

Refuser d'être comme Sarkozy pourrait être la meilleure réfutation du sarkozysme, et pourrait signifier que Sarkozy n'aurait été un accident de parcours, une erreur démocratique qui aura duré cinq ans mais qui n'aura pas de suite, la rencontre malheureuse des dérives mythologique de la Ve République et l'avalanche communicationnelle du XXIe siècle. Hollande, en président "normal" serait une manière de fermer la parenthèse.

30 mars 2012

Compétence ?

En 2007, quand aucun des candidats à l'élection présidentielle n'avait déjà exercé la fonction présidentielle, et que le futur Très Grand Homme (TGH) avait réussi à se délester de son passé chiraqien, la question de la compétence avait joué en sa faveur, ainsi qu'en faveur de François Bayrou, et au détriment Ségolène Royal. C'était un argument difficile à démêler : Sarkozy était encore nimbé de son temps passé aux Finances et à l'Intérieur ; le passé ministériel de Royal était plus lointain, et les téléspectateurs avaient surtout retenu l'image de l'ancienne ministre à la maternité, ce qui avait contribué à rappeler le fait que c'était une femme, à la compétence, donc, intrisèquement discutable et à qui il fallait poser des intérros sur les sous-marins nucléaires. Passons.

En tout cas, cette fois, sans trop réfléchir, je pensais que la compétence allait naturellement disparaître en tant que critère. C'était oublier de compter sur le vide idéologique du camp de droite, sur le fait que Jean-François Copé entend préserver toute son intelligence et ses idées géniales pour 2017. Donc la compétence ressort. Pourtant, je croyais, naïvement je l'accorde, que sur ce point Sarkozy s'était complètement grillé. La plupart de ses "réformes" économiques les plus emblématiques, à l'image du Paquet, ont dû être abrogées, il s'est montré particulièrement malhabile en politique étrangère, ce qui aurait dû être, à en croire l'instinct des "gens" qui se méfiaient de Royal et sa capacité à "représenter la France à l'étranger".

C'était donc oublier que la comm' n'a pas besoin d'avoir d'attache dans le monde réel. Ainsi, la compétence revient, d'abord avec le fameux off, où le Président de la R. décrète que François Hollande est "nul". Ensuite, parmi d'autres, on retrouve cet édito de Philippe Tesson qui tacle le peuple français, coupable d'avoir atteint la conclusion inverse, après cinq années d'observation. Il s'agit d'un sondage BVA/Le Parisien du 27 mars, sur la "crédibilité" des candidats. Sur 13 catégories, Hollande bat Sarkozy onze fois ; sur "l'insécurité" ils sont à égalité et sur "l'Europe" Sarkozy devance Hollande de 2% (33% à 31%).

Le peuple est, bien sûr, incompétent pour juger de la compétence des hommes politiques. C'est du moins la conclusion de Philippe Tesson, qui déborde d'ironie.

De même s'agissant de la santé, par exemple, où il recueille 41 % contre 22 % pour l'actuel président ! On ignorait qu'il eût tant de compétences, tant de talents sur tant de sujets. Le peuple a vraiment de l'instinct.

Oui, vous avez bien lu : "le peuple a vraiment de l'instinct". Il faudrait d'abord noter le petit glissement de langage, de la "crédibilité" du sondage à la "compétence" de Tesson. On voudrait que la compétence soit une valeur quantifiable, nombre de diplômes, nombre d'années d'expérience. Le TGH n'a pas beaucoup de diplômes, mais il a été Président pendant cinq ans, donc il gagne. Il a sûrement appris des choses, pendant ce temps, c'est vrai, et je ne parle même pas de tous les sujets de pathos qu'il a évoqués à Villepinte. Mais surtout, ces cinq années ont servi à lui ôter toute crédibilité sur ces sujets.

Et voilà le vrai problème du TGH : quand il dit "je vais résoudre problème X ou Y", tout le monde a désormais assez d'"instinct" pour savoir que sa compétence se limite à sa capacité d'utiliser les différents sujets pour communiquer dessus. L'instinct du peuple n'est pas si mauvais, pour une fois, car il a finit par comprendre que le fait de soumettre systématiquement l'intégralité de la politique aux besoins de comm' du moment nous conduisait inévitablement hors sujet.

Et l'ironie, si nous pouvons nous permettre d'emprunter cette arme à Monsieur Tesson, en toute modéstie, c'est que, quand Nicolas Sarkozy dit : "Hollande est nul", on comprend aujourd'hui qu'il ne parle que des capacités à communiquer et à jouer le jeu politique. Pour le cas Sarkozy, le peuple, avec son instinct, a finit par se rendre compte depuis longtemps.

29 mars 2012

Frapper Sarkozy sur ses points forts

Hemingway, sur l'excellent Ze Rédac (qui est arrivé sur la scène pendant l'une de ces périodes où ce blog dormait sur ses deux oreilles), dit quelque chose d'important : il faut "porter le fer sur les faiblesses de Sarkozy".

Dans un moment où le match est serré et se tend, François Hollande a besoin autour de lui d’une équipe qui n’hésite pas à monter à l’assaut pour son chef tenu à un rôle au dessus de la mêlée. Et c’est aux poids-lourds, à ceux que l’opinion entend, de jouer ce rôle. Plus on se rapproche de l’échéance et plus François Hollande a besoin que les éléphants barrissent et chargent, comme Ségolène Royal l’a fait avec son sens du moment opportun la semaine dernière en accusant Nicolas Sarkozy d’avoir peur de perdre son immunité présidentielle et d’être ainsi rattrapé par la justice.

Nous avons, ici, déjà souligné l'efficacité des interventions de Ségolène Royal. Elle a réussi, en quelques mots, à arrêter net tout une ligne importante dans les éléments de langage des sarkozystes dans les premiers jours suivant "l'annonce" de candidature, à savoir François Hollande "léger avec la vérité". Et comme le souligne Hemingway, en remettant les "affaires" sur la table, elle a frappé fort, et s'est montrée la seule, ou presque, au PS, à savoir cogner fort quand il fallait. (De là à dire que ça n'aurait pas fait de mal d'avoir quelques seconds couteaux cogneurs en 2007…)

Taper sur les points faibles de Sarkozy est important, mais il ne faut pas non plus oublier les points forts. Regardez ce que fait le bonhomme : il ne se contente pas d'exploiter les faiblesses de Hollande, il passe presque plus de temps sur les points forts de son adversaire, en miroir plus ou moins de ses propres points faibles (s'il perd, Sarkozy pourra enfin entamer une psychanalyse). Le mensonge est un bon exemple, le "flou" du programme un autre, puisque Sarkozy n'avait même pas de programme.

S'il est possible de gagner la bataille des images et des idées, dans un système médiatique pour qui Sarkozy reste le coeur même de l'actualité et la source ultime du buzz, c'est en anéantissant les points forts du candidat. Là, on se heurte bien sûr à un nouveau problème : quels sont, en effet, ces fameux points forts ? Il ne serait pas très intéressant d'expliquer que Sarkozy n'est pas assez xénophobe, par exemple. Je ne vois que le sauvetage de l'Europe. Si j'étais un second ou même troisième couteau au PS, c'est là-dessus que je concentrerais mes munitions. François Hollande a lui-même ouvert la voie, d'ailleurs, avec sa promesse de revenir sur le travail du Très Grand Homme (TGH) et de réaffronter Merkel. Si cette forteresse rhétorique pouvait tomber, je ne sais pas ce qui resterais de Sarkozy.

27 mars 2012

La triangulation thématique

Habituellement, quand on parle de "triangulation" à propos de Nicolas Sarkozy, cela veut quelque chose comme l'histoire de la burqa : les droites républicaine, catholique et islamophobe y trouvent leur compte ; la gauche se trouve divisée (ou elle devrait l'être, en tout cas) entre les défenseurs de laïcité et défense des femmes, et ceux des droits individuels et du multiculturalisme. Sarkozy peut tour à tour être xénophobe et faire semblant d'être à gauche, il n'y a plus que lui qui parle et l'affaire est dans le sac.

Il y a une autre forme de triangulation, plutôt thématique celle-ci. La triangulation, en navigation, permet de déterminer un point inconnu à partir de deux ou plusieurs points connus. Dans la comm' sarkozyënne, le point inconnu, c'est plutôt le point indicible, c'est-à-dire la xénophobie anti-musulmane pure et dure. Celle-ci reste interdite pour un candidat, à la différence de Marine Le Pen, qui espère attirer aussi des électeurs non-xénophobes. D'où l'intérêt de la triangulation, une certaine organisation thématique qui permet de suggérer ce qu'on ne peut pas dire.

Le problème, pour le Très Grand Homme (TGH), est de trouver comment tirer un profit électoral des meurtres de Toulouse et Montauban. Dans un premier temps, tout est axé sur la dignité, la présidentialité et, surtout, la très régalienne Sécurité. Jean-François Copé a fait ce qu'il a pu pour saper les deux premières valeurs, et le "Aznar à l'envers" tant souhaité n'a pas eu lieu. Reste donc la sécurité, mais elle n'est pas suffisante, notamment parce que Marine Le Pen double Sarkozy à droite, en voyant dans chaque bateau et chaque avion de multiples Merah en puissance :

"Combien de Mohamed Merah, dans les avions et les bateaux, qui arrivent chaque jour en France ? Combien de Mohamed Merah, dans les 300 clandestins qui arrivent chaque jour en Grèce via la Turquie, première étape de leur odyssée européenne ?"

Alors le TGH, dont l'un des thèmes de campagne majeurs est que son rival dit une chose aux uns et une autre aux autres, alors notre TGH joue le raisonable :

"Dès qu'il y quelque chose d'outrancier à dire, on peut compter sur Marine Le Pen", a jugé M. Sarkozy, qui était interrogé, lundi 26 mars sur France Info, à vingt-huit jours du premier tour de l'élection présidentielle. "Dire 'immigration égale Mohamed Merah', qui est né en France, cela n'a aucun sens."

Mais à peine 24 heures plus tard, le courageux Président cherche à rattrapper Le Pen comme il peut, en accréditant le lien entre terrorisme et immigration :

Nicolas Sarkozy a annoncé mardi une accélération des expulsions des "extrémistes" présents en France et assuré que toutes les personnes tenant des "propos infâmants" contre la France ne seraient pas autorisées à entrer sur le territoire national.

Tout le jeu de la triangulation thématique consiste à charger, clandestinement, la barque. Quand on dit "sécurité", l'électeur xénophobe entend "protection contre les 'Arabes'" ; quand on dit "maîtriser l'immigration", l'électeur xénophobe entend "moins d'Arabes" ; quand on dit "terrorisme", l'électeur xénophobe entend "danger islamiste". Ensemble, tous ces mots forment une phrase. Cette phrase ne peut pas être prononcée par un candidat qui espère encore récupérer quelques voix non-xénophobes. La triangulation permet de la suggérer sans la dire.

25 mars 2012

Retour au village

Il y a quelques semaines, j'essayais d'expliquer, dans la communication politique de Nicolas Sarkozy, l'usage d'un trucage d'échelle :

L'un des fondements du sarkozyzme, ou plutôt de la communication sarkozyzte, consiste à profiter du fait que les gens ont du mal à imaginer 65.350.000.000 personnes en même temps. Il est préférable d'imaginer la France comme une sorte de petit village idéal

Depuis j'ai appris qu'il n'y a pas 65 milliards de français, mais seulement 65 millions. Je continue néanmoins à soutenir qu'il est difficile d'imaginer autant de monde, et que les communicants en profitent pour transposer des grandes questions de société sur le plan d'une France imaginaire, où l'on peut raisonner en termes moraux, à partir de quelques figures emblématiques : le chômeur (fainéant, tricheur), le pédophile (récidiviste), l'"Arabe" (communautariste), l'immigré (voir l'"Arabe"), le terroriste (qui vient d'arriver au village ; voir l'immigré). J'en oublie sûrement.

Aujourd'hui, au village, dans le rôle du "prof" nous avons celle qui a offerte une minute de silence à Mohamed Merah. Roman Pigenel montre bien qu'elle ne représente que "0,00012 % des enseignants français. Dans le village, en revanche, elle les représente tous. Telle est là réalité du village.

C'est une technique à bonne résonance communicative, car les téléspectateurs suivent plus facilement quand il y a un nombre limité de personnages, tout comme pour les émissions de télé-réalité. Le changement d'échelle permet de procéder à d'autres manipulations aussi, comme le retour aux années soixante (période de référence pour l'électorat des retraités). Ce qui est chouette avec ce système, c'est qu'il permet de proposer des mesures qui auraient peut-être (ou peut-être pas) un sens il y a cinquante ans.

Alors que Marine Le Pen imagine des "Mohamed Merah" arrivant quotidiennement par centaines, le délire de Claude Guéant est encore plus malsain :

Face au « terrorisme islamiste » qui s'est exprimé lors des tueries de Toulouse et Montauban, il y a « deux fronts » selon Claude Guéant : « le front extérieur », celui des commandos venus de l'étranger, mais aussi « le front intérieur, ce terreau dans lequel on recrute des extrémistes ».

Le "terreau" où l'on recrute les terroristes de demain, ce n'est, à suivre sa logique, que l'ensemble de cette population "d'origine musulmane" qui reste socialement exclue. Que ce "terreau" constitue un "front intérieur" signifie en somme que la Guerre des Civilisations a déjà commencé et que l'ennemi (même sous forme de "terreau") est déjà présent dans le quartier d'à côté.

Malgré l'interdiction présidentielle de "toute amalgame", le raccourci est en train de se faire. Dans le village, jusqu'à la semaine dernière, le rôle de l'"Arabe" était assuré par un jeune délinquant brûleur de voitures impliqué dans un trafic de fausses cartes Vitale. Celui-là vient d'être remplacé par Merah, ou par un "Merah potentiel".

16 mars 2012

Produit médiatique

Hyperprésidence, omni-président : il est certainement pertinent de voir en Nicolas Sarkozy un symptôme des deséquilibres du Ve République, surtout sa version quinquennassée. Sarkozy estime que son rôle est de "résoudre les problèmes". Mettre les "corps intermédiaires" dans le viseur, c'est un pas de plus vers cette vision de l'Etat où seul le Chef prend les décisions, tout le reste étant une émanation de cette volonté exécutive.

Je ne regarde pas souvent les émissions politiques, mais celle d'hier soir, Des Paroles et des Actes me fait penser que Nicolas Sarkozy n'est pas seulement un produit des dérives de la Constitution, mais aussi celui d'une culture médiatique qui existe en symbiose avec l'idéologie du super-héro, celle de l'Homme Provi-télévisuel.

Hier soir, François Hollande n'était pas à l'aise. Pourtant il avait des réponses à toute les questions, même si la plupart du temps il n'avait pas le temps de développer suffisamment sa pensée. (Et là je ne parle pas encore de la séquence de l'insupportable Jean-François Copé.) Le téléspectateur bienveillant comprenait le réalisme et la mesure de Hollande, mais les "joutes" du plateau politique ressemble de plus en plus à des jeux vidéo où la rapidité du réflexe et l'habilité avec la manette priment sur toutes les autres qualités. Réalisme et mesure passaient pour faiblesse et indécision. La machine n'admet pas que la réalité de l'exercice politique est plus complexe que ce qui peut être exprimé en une phrase de moins de six mots.

La séquence Copé – je ne dis pas "débat", car ce n'en était pas un ; "confrontation" si vous voulez – était proprement pitoyable. Le Monde résume ainsi :

était venu avec – semble-t-il – une stratégie établie : ne pas laisser parler M. Hollande et le pousser dans ses rentranchements. Ce qu'il a fait avec brio, mais au détriment de la compréhension de l'émission. Les deux hommes se sont coupés sans cesse, s'envoyant des chiffres à la figure, dans un brouhaha souvent pénible.

C'est assez généreux de parler de "brio" et de dire que les "deux hommes se sont coupés sans cesse". La stratégie de Copé était effectivement de détruire toute possiblité de "débat", c'est-à-dire utiliser le format de l'émission, en le subvertissant, afin d'arriver à son objectif : débiter les éléments de langage de l'UMP ("indécis", "plaire à tout le monde", "dépensier") et priver François Hollande de trente précieuses minutes de temps d'antenne.

Que Copé ait "réussi" n'est pas tout à fait évident, malgré les félicitations du Très Grand Homme (TGH) ("Mes premiers mots seront d'abord pour dire à Jean-François Copé combien on a été fiers de lui à la télévision"). Bernard Cazeneuve a peut-être raison quand il dit que "Copé s'est blessé avec sa tronçonneuse". Espérons. Toujours est-il que son comportement est révélateur de cette tendance qui devient de plus en plus la marque de l'UMP sarkoyën, cette tendance à tout fonder sur la manipulation médiatique, le coup de comm', l'attitude. (Comment, sinon, en effet conduire une campagne, comme Hollande le disait très bien, "sans bilan et sans programme".) Quand Sarkozy lance "en tant que Président, ça je peux pas l'accepter", le journaliste n'ose pas pousser plus loin pour voir qu'elle foudre divine le TGH déploierait si sa volonté n'est pas respectée. François Hollande, en revanche, explique patiemment, mais s'il était un peu crispé, mais trop patiemment pour les journalistes qui doivent bousculer leur interlocuteur si la réponse définitive à tel ou tel problème complexe n'arrive pas au bout de quatre ou cinq seconds.

Je reste donc avec le regret que François Hollande n'ait pas pu faire la démonstration justement que c'était justement là ce qui le distinguait de son adversaire, ce refus de rester dans l'illusion et la facilité, son refus de masquer la complexité et la difficulté des problèmes, son refus d'entretenir l'illusion de la toute puissance du Président. Pour cela, il aurait fallu plus de quatre seconds, hélas.

13 mars 2012

Brouiller pour mieux règner

La prestation du Très Grand Homme (TGH) sur TF1 hier soir, ainsi que le croisement des courbes (du premier tour) laissent une abondance de sujets à traiter. Pour repartir sur l'episode Paroles de candidat d'hier, je voudrais revenir à ce que je disais hier :

En 2007, Sarkozy, aidé beaucoup je crois par Emmanuelle Mignon, réussissait à se placer sur chaque question en créant la confusion sur la répartition gauche/droite.

C'était un peu plus tard, mais avec la burqa la technique marchait bien : les droites républicaine, catholique, souverainiste et xénophobe trouvaient forcément leur compte ; à gauche, les arguments de laïcité et droits de femmes semaient le doute également, prenant le dessus sur les considérations des droits individuels, des réalités d'une société, oui, multiculturelle moderne.

[…]

Aujourd'hui, on a quand même l'impression que cette méthode de brouiller les pistes est moins efficace, ou même plus efficace du tout.

Et je donnais comme explication le succès relatif depuis deux ou trois ans de Marine Le Pen, qui, grâce à ce que les communicants appelleraient sa "pédagogie", a rendu visible, lisible, compréhensible les ficelles des brouillages de piste de Sarkozy.

Hier soir, j'ai vu que Sarkozy avait retrouvé le chemin du brouillage. L'idée était sans doute lancée déjà à Villepinte, mais elle est devenue claire (dans toute sa confusion) pour moi hier, et encore plus claire ce matin quand j'ai observé des "vrais gens" en train d'essayer de démêler tout cela.

Nous avons donc les éléments suivants :

  1. Les étrangers viennent en France pour bénéficier de nos minimas sociaux.
  2. Les comptes sociaux sont en déficit à cause des étrangers.
  3. La mondialisation est dangereux, avec risque de délocalisation. La finance aussi.
  4. La frontière entre la Grèce (pays représentant la faiblesse) et la Turquie (pays représentant l'Islam et tous ses dangers).
  5. Le "Buy European Act" va protéger l'Europe des étrangers. (Le Japon n'achète que l'eau.)
  6. Revenir sur Schengen va nous protéger des étrangers.

Je dois oublier une ou deux pièces dans cet non-argumentaire, mais déjà on peut voir comment ça marche. Fondamentalement, il y a un mélange de l'économique (délocalisation, mondialisation, déficits) et de la petite cuisine xénophobe (trop d'étrangers). Sans vraiment le dire, Sarkozy distille l'idée (idée totalement absurde, bien entendu) selon laquelle en fermant ses frontières, la France s'enrichit et se protège des Chinois.

Jamais Sarkozy et les siens ne le diront aussi clairement. La technique consiste à multiplier les juxtapositions de ces idées. À force, les thématiques se concrétisent dans la tête des gens qui finissent par croire que le TGH a résolu tous leurs problèmes.

10 mars 2012

Aidez-moi Obi-Wan Kenobi. Vous êtes mon seul espoir.

Depuis quelques semaines, ou plus longtemps encore, on note cette thématique de la victimisation chez Sarkozy. Romain Pigenel montre bien que cette tendance à la victimisation est une corde sur laquelle la droite n'hésite pas à tirer. Avec Sarkozy, c'est, comme toujours, beaucoup plus poignant encore. Dagrouik s'interroge sur cet "Aidez-moi, aidez-moi" sur lequel le Très Grand Homme (TGH) termine ses meetings. Carla Bruni suggère même que Son Mari serait en train de se tuer, littéralement, avec son boulot : “Il travaille 20 heures par jour, donc j’ai peur qu’il (rires) meure, qu’il tire trop sur la corde”. A la télé, Sarkozy parle de ses malheurs personnels : Cécilia qui l'oblige à aller au Fouquet's, sur le yacht de l'autre. Et maintenant l'hystérie du jour, c'est qu'il songe à prendre chemin de Lionel Jospin en cas de défaite.

Je suis d'accord avec Romain : ce n'est pas de la bonne comm', c'est suicidaire, en effet. Pourquoi, alors, se montrer si faible, si fébrile. Veut-il incarner la précarité que tant de français vivent au quotidien, leur persuader qu'en lui rendant son boulot à lui, qu'eux aussi retrouveraient, quelque part, un peu de la stabilité qui leur manque ? C'est sans doute un peu tiré par les cheveux.

Ça se joue sur le terrain affectif. Comme s'il était persuadé qu'au fond, les Français ne pouvaient pas se passer de lui. Comme le type qui menace sans cesse de quitter sa copine, ou de se jetter dans la Seine si elle le quitte. "Tu verras quand je ne serai plus là. C'est toi qui va regretter, pas moi. " (Pardon : "tu verras quand je serai plus là", la suppression du "ne" fait partie des réformes réussies du quinquennat.)

Comment, en effet, pourrions-nous nous passer de notre Petit Père du Peuple ? Il rêve encore d'avoir un surnom affectif comme "Tonton" (et pas "Povcon"), d'être l'homme providentiel. Il ne comprend pas que politiquement, il est tout sauf protecteur et tout sauf rassurant. Il ne comprend pas qu'il a grillé toutes ses cartouches après un an de mandat et que son narcissisme, ce narcissisme qui le pousse justement à vouloir être la synthèse des aspirations de son pays, est devenu trop visible en tant que tel pour une grande majorité de ses sujets.

Les véritables hommes providentiels et petits pères du peuple, du moins ceux qui réussissent à se faire passer pour tels, ne demandent pas au peuple de leur venir en aide. Cela paraît évident. Le problème pour notre Très Grand Homme (TGH), c'est qu'à force de vivre dans et pour la scène télévisuelle, et d'encourager notre voyeurisme admiratif, de nous intéresser à lui plus qu'à ses politiques (pour lui faire confiance), il s'est mis à croire lui-même à son propre feuilleton, au point qu'il pense devoir "faire appel au public", comme dans la téléréalité. Le public veut (d'après les analyses du TGH) prolonger la saison de la Star Ac' encore plus qu'il ne veut traiter de ces tristes sujets comme le chômage qui n'ont pas d'existence télévisuelle du tout.

Cette élection va être la lutte entre la réalité et la téléréalité ? Pas tout à fait, parce que pour gagner, il ne faut pas non plus sous-estimer le poids de la téléréalité.

8 mars 2012

On veut quelqu'un d'autre

Sarkozy dans le poste, (Des Paroles et des actes), n'a pas fait l'exploit qu'il lui fallait pour tout bousculer et renouer avec les shadow électeurs du "sarkozysme honteux" (ils veulent piquer même ça au Front National ?). Le compte-rendu dans Mediapart est assez juste, je trouve :

On pourrait considérer l’exercice comme relativement réussi si l’on s’en tient à des standards pourtant devenus largement obsolètes. Après tout, le Sarkozy sortant n’a-t-il pas démontré :

  • une pugnacité à toute épreuve, jusqu’au vindicatif
  • une capacité à faire une fois de plus d’habiles mea-culpa […]
  • une stratégie de premier tour visant à rassembler droite et extrême droite (la lutte contre l’immigration en porte-étendard) ; et une stratégie de second tour annonçant l’élargissement au centre […]
  • […]
  • et enfin, une capacité à se battre pied à pied et par tous les moyens possibles (jusqu’aux plus inélégants) avec celui qui est considéré comme l’un des plus redoutables débatteurs de la gauche, Laurent Fabius.

Pour rester dans le pur commentaire télévisuel, retenons le premier et le dernier points : pugnacité et "capacité à se battre pied à pied avec" Fabius. En effet, Sarkozy n'a jamais pas été démonté, desarçonné, humilié ; il n'a jamais été à court de mots. Pourtant, ce n'est plus suffisant, et j'imagine que les sarkozystes convaincus (ils sont parmi nous, quand même un quart des électeurs, théoriquement) étaient contents, mais que le reste de la population n'a pas dû beaucoup s'émouvoir.

François Bonnet, dans le papier que j'ai cité, résume bien le problème : L’essentiel tient en une immense lassitude et une parole dévaluée. Au terme de dix années d’omniprésence médiatique, nous connaissons trop Nicolas Sarkozy.

Tout cela m'a fait pensé à une scène dans Tootsie (1982) avec Dustin Hoffman. J'ai cherché mais je ne le retrouve pas le clip. Ma narration va devoir suffire.

Hoffman, pas encore tranvesti, passe une audition, est rejeté et proteste.

– La lecture n'est pas la problème. Vous n'avez pas la bonne taille.

– Je suis trop petit ? Je mettrai des talonettes.

– Non, vous êtes trop grand.

– Ce n'est pas grave, j'ai déjà des talonettes. (Hoffman commence à enlever sa chaussure.)

– Nous voulons quelqu'un de différent.

– Je peux être différent !

– Nous voulons quelqu'un d'autre.

3 mars 2012

75%

Sur France Inter hier matin, l'un des commentateurs disait, en somme, que François Hollande, avec la tranche à 75%, "faisait du Sarkozy" en sortant une mesure qui n'était pas dans son plan pour la fiscalité (d'où les gémissements du Président sur "l'improvisation"), et qui a surtout un impact symbolique et médiatique. Effectivement, les socialistes doivent toujours se comporter comme des sages petits écoliers, tandis que Sarkozy se réserve toute la gamme d'effets de manche, manipulations et distorsions, ce à quoi il s'entraîne depuis tant d'années. L'espace politico-médiatique, en somme, appartiendrait à Nicolas Sarkozy.

Non, ici à la Pire Racaille, nous admirons cette peau de banane lancée sous les talonettes de la droite. Nous admirons comment les grandes figures de cette droite, même Juppé, s'y sont engouffrées : "racisme financier", "confiscation fiscale", etc.

La vraie "révolution" fiscale, c'est plutôt ceci :

Deuxième mesure : une tranche exceptionnelle d’impôt sur le revenu à 45 % sera créée pour les revenus supérieurs à 150 000 euros par an et par part. Un peu moins de 0,5 % des Français sont concernés par cette disposition.

Ce genre détail n'a presqu'aucune existence médiatique, même si au final il va rapporter bien plus que les fameux 75%. L'annonce de cette nouvelle tranche permet de représenter, médiatiquement et avec une belle séquence de réactions, ce qui était déjà dans le programme.

Ce qui, finalement, me fait le plus plaisir dans cet épisode, c'est que, pour une fois, une véritable mesure très symboliquement "à gauche" puisse produire de tels effets. Il faut savoir doser, et Hollande a l'air de savoir le faire, mais c'est un reversement important : plutôt que de courrir après la droite en proposant des versions allégées du programme de l'UMP, le PS réussit un coup jusque dans les sondages avec de la vraie gauchitude.

1 mars 2012

Nicolas Sarkozy, son combat

Le sarkozyzme n'est pas une pensée politique mais un style de communication. J'ai lu ça quelque part, mais je ne sais plus où. Plus encore, la particularité de ce style de communication politique, c'est d'inverser la relation entre communication et politique : plutôt que de communiquer pour défendre une action politique, l'action politique est soumise aux besoins de la communication. L'État, autrement dit, est un excellent outil de communication. On pourrit la vie à des milliers de Roms pour renforcer une partie de son image, sans le moindre souci des effets non-télévisuels.

Si on arriver à faire, brièvement, abstraction de tout le bruit et des manipulations, la vision politique de Sarkozy se résume à la vieille guerre de la droite contre l'État Providence et plus généralement contre toute entrave à la puissance économique (contre les impôts, les "assistés", les syndicats, les profs, les cheminots, la justice… etc.).

"Ensemble, tout est possible" voulait dire ça : tout faire péter pour "libérer la croissance". Tout le monde n'a pas compris, dès 2007, que "ensemble" signfiait : "Moi, Nicolas Sarkozy, avec les pleins pouvoirs". C'est une conséquence du narcissisme d'état et d'une sorte de léninisme néo-con pour mener l'assaut contre la solidarité et les autres vieilleries qui nous plombent.

Mais derrière tout cela, toujours l'obsession : moins d'impôts, moins de charges, moins de retraites, moins d'assurance chômage, moins de sécu, moins d'éducation. Aucune mesure sarkozyënne, même la plus clivante, n'échappe à cette règle.

Le problème aujourd'hui, c'est que Sarkozy ne peut plus rien proposer de neuf : non seulement les tentatives des cinq dernières années n'ont rien donné, mais toutes les nouvelles "Idées" ne peuvent être que des nouvelles variations sur le même vieux thème. Le combat contre le social, c'est un combat du toujours moins.

Il est souvent dit que la mondialisation avec ses menaces de délocalisation va tuer le modèle social français, mais sa première victime a été en réalité la formule magique de cette droite : "moins de charges, plus de thunes, plus de bonheur pour tout le monde". La boucle entre "patrons" et "ouvriers" passe aujourd'hui par l'Asie. Le célèbre "étatisme" du Très Grand Homme (TGH) n'est qu'un cache-misère idéologique : son système économique et idéologique ne fonctionnant pas, Sarkozy a vite compris que le seul moyen de le sauver était de mettre la main à la poche.

Donc, pour 2012-2017, les étagères de la boutique à idées doivent être bien vides. Toute véritable intervention nouvelle, comme par exemple de renforcer réellement l'éducation et la recherche, est idéologiquement interdite. Du coup il ne reste plus que les mesurettes symboliques (référendum contre les chômeurs et les étrangers) ou les bricolages allant dans le même sens que tout ce que nous avons déjà subi (augmentation des heures des enseignants). D'une certaine façon, cette élection presidentielle va être l'occasion de voir si la communication pure, et la soumission totale du politique à la comm', peut suffire à faire élire le bonhomme.

24 février 2012

L'aplomb

Il paraît que Sarkozy a été mauvais à la télé, l'autre soir sur France 2. Je ne l'ai pas vu, mais je n'ai pas de mal à le croire. J'ai même l'impression que la contre-offensive du PS sur la question de la "Vérité" (voir mes deux derniers billets) a un peu calmé l'UMP sur cette lancée de la Vérité Forte. Quand on veut faire un concours de crédibilité, il faut y venir avec assez de billes, surtout quand on est le candidat sortant. Vu du Web, la crédibilité de Sarkozy semble atomisée, en miettes, évaporée depuis des lustres.

Mais à écouter Sarkozy parler, dans des reportages plutôt flatteurs sur France Intox par exemple, parler avec des gens – genre : Ah, c'est comme ça alors qu'on fabrique les jambon-beurre ! D'abord le beurre, et après le jambon… –, l'impression est tout autre. Pour l'amnésiaque récemment guéri, Sarkozy a l'air d'être encore un maître du monde, en pleine confiance. Ce n'est pas pour rien qu'il a réussi à monter à l'intérieur de l'UMP et qu'il a finit par se faire élire : il a un aplomb à toute épreuve. Enfin, presque : il paraît qu'il a bafouillé hier à propos du Fouquet's. Sa capacité à projeter une image de maîtrise de la situation, tandis qu'en réalité il ne maîtrise pas grand'chose, et ne se maîtrise pas si bien que ça non plus, est proprement hallucinante.

C'est une qualité nécessaire chez les personnages politiques, bien sûr, et ils l'ont tous à des degrès différents. Le cas Sarkozy est particulier dans la mesure où il semble qu'il y ait un déconnexion totale entre la réalité de ce qu'il veut nous vendre, que ce soit son bilan ("c'est la faute à la crise") ou ses fameuses "Idées", une déconnexion totale donc entre la réalité et son air à mi-chemin entre le vendeur de bagnoles ou de politiques d'assurance vie, et le gendre idéal un peu obséquieux.

Et tout cela n'aurait d'importance particulière si ce n'était que cette posture passe très bien dans le poste. C'est du petit lait pour l'énorme caisse de résonance médiatique qui, depuis cinq ans, a l'habitude. Les critiques sont molles et timides tandis que tout ce qui va dans le sens du poil du TGH est assuré et heureux. Sarkozy est un excellent produit médiatique. Les médias préfèrent le spectacle aux réalités et Sarkozy joue bien son rôle, fournit des bons morceaux qui passent bien dans les tuyaux. La presse le lui rend bien.

Pour un anti-sarkozyzte primaire, comme moi, la défaite de Sarkozy devrait passer par la destruction intégral de son discours, y compris sur TF1. J'imagine un monde où chacune de ses paroles serait mise en pièces aussitôt énoncée. Cela ne passera pas ainsi, malheureusement. Du moins pas à l'écran. Dans les urnes, oui.

22 février 2012

Tu nous cherches ?

Nicolas Sarkozy et les siens cherchent à ouvrir une brèche sur le caractère de François Hollande et établir un fondement sémantique pour la campagne où la Vérité serait de leur côté, tandis que l'Illusion, le Flou et le mensonge seraient du côté du socialiste. Ce dernier a eu le bon goût de ne pas répondre, mais de dénoncer la manoeuvre ce qui est, à mon avis, une bonne tactique pour le court terme, mais qui ne suffira pas par la suite, car le Pouvoir a les moyens de faire beaucoup de bruit, "vacarme" dirait Juan, et de faire passer, par force presque, des messages simples dans l'inconscient de l'électorat.

Le but de l'opération est aussi de mettre Hollande sur la défensive, rôle qu'il a raison de refuser. Il faut bien, cependant, faire quelque chose. Hier, donc, Ségolène Royal a mis à profit son statut de non-candidate pour cogner un peu :

"Il ne va pas là ou les français souffrent. Concernant des sites industriels ou des entreprises en péril. Elle explique que ”Tous ces sites ont reçu soit la visite du candidat de l’UMP soit celle d’un ministre et, derrière, il ne s’est rien passé”.

Et puis elle ajoute cette phrase :

"Quand on ne tient pas ses promesses, c'est une forme de corruption de l'action publique", a-t-elle martelé.

Le message est clair : si Sarkozy veut s'imposer comme propriétaire de la parole Vraie, il va falloir qu'il assume tout ce qu'il a dit.

Pour un public averti, c'est en effet époustouflant d'entendre le Très Grand Homme (TGH) tenter d'accaparer un monopole de la parole sincère, lui qui, depuis cinq, dix ans ne cesse de "communiquer" en tordant le moindre fait à son avantage. Dans la publicité, le message est d'abord destiné à couvrir les faiblesses du produit. Le fait même de tenter de se représenter comme celui qui parle "Le Vrai" montre à quel point son propre discours est devenu publicitaire.

La phrase de Royal a cette petite pique supplémentaire, un petit excès qui est un peu sa marque, qui répond à la dimension morale de l'affaire : "corruption". Le même jour, l'affaire Borloo-Véolia pointe son nez. Voilà de la sémantique.

L'efficacité des mots de Royal aura en plus servi à abîmer encore davantage la réputation d'intelligence et d'intégrité de Nathalie Kosciusko-Morizet qui, après avoir affirmé que la "pire violence" était le flou (si si, elle a vraiment dit ça), a cru bon de dénoncer "une volonté des socialistes de criminaliser le débat politique", montrant par là que la "responsabilité" et la moralité, si chères au TGH, ne doivent s'appliquer qu'à gauche.

20 février 2012

Elements de langage : la vérité arrive bientôt sur vos écrans

La sémantique de la campagne de Sarkozy commence à prendre forme. Le schéma fondateur, c'est l'opposition "vérité/mensonge", "le vrai/le faux", "la réalité/l'erreur". Depuis une semaine, les communicants sautent sur les paroles de François Hollande au Guardian : Fillon, Raffarin, et Nathalie Kosciusko-Morizet, qui a définitivement quitté son rôle de ministre très 2.0 pour la pratique du cynisme politicien le plus pur :

"Et le mensonge, c'est ce qui est pratiqué par François Hollande qui dit le matin des choses différentes de ce qu'il dit l'après-midi et qui surtout entretient le flou sur ses propositions", a poursuivi Nathalie Kosciusko-Morizet.

[…]

"Je peux faire la liste des sujets sur lesquels on ne sait pas aujourd'hui ce que pense ou ce que propose François Hollande. La vraie violence, elle est là", a-t-elle encore dit.

La vraie violence, c'est être flou ? C'est franchement très fort. Fort comme la France.

Mais laissons de côté les saints pour en venir au TGH et son discours de Marseille. (Le pdf est là.)

Revenons à la logique de l'exposition. En gros, si Sarkozy n'a pas de bilan à défendre, c'est la faute à la crise. À partir de là, tout est question de vérité et de mensonge. Le mensonge des socialistes serait de nier l'existence des crises financières et économiques :

Je veux le dire calmement mais aussi fortement : ceux qui font comme si rien de grave ne s’était passé depuis 3 ans dans le monde, ceux qui font comme si les risques auxquels la France s’était trouvé confrontée n’avaient pas été dramatiques, ceux-là mentent aux Français, ceux-là ne rendent pas service à la France.

Ces fameux "ceux qui font comme" sont vraiment des saligauds parce qu'ils veulent vous cacher la vérité, ils occultent la crise, ils l'ignorent, ils font comme si tout allait bien, apparamment, alors que, oui, tout va mal.

Occulter la crise ce n’est pas seulement malhonnête, c’est dangereux, parce que l’on ne se défend pas contre des périls dont on nie l’existence, parce que l’on ne protège pas contre des menaces que l’on fait semblant d’ignorer.

C'est tellement mauvais de faire comme cela, que Sarkozy doit le dire plusieurs fois :

Si on refuse la réalité, on ne peut pas comprendre les efforts qu’il nous faut faire. Et si on ne les comprend pas, on ne les fera pas. Et si on ne les fait pas alors ce sont tous les Français qui souffriront.

Nous avons compris, il faut dire la vérité : il y a bien eu des gros, gros problèmes économiques depuis trois ans. Si on ne le dit pas, on veut tuer la France. Qui ne le dit pas, au fait ?

L'élection sera donc la lutte entre la vérité et le mensonge. Il le dit, presque avec les mêmes mots :

Cette campagne doit être une campagne de vérité.

Cette vérité, les Français la méritent et la France en a besoin.

Les catastrophes auxquels nous avons échappé, par la grâce de Sarkozy, sont du côté de la vérité :

La vérité, c’est que la France n’a pas été emportée par une crise de confiance qui a ravagé tant d’autres pays dans le monde.

La vérité c’est que l’État n’a pas fait faillite.

La vérité c’est que les salaires et les pensions de retraite n’ont pas baissé.

La vérité c’est que le chômage n’a pas explosé comme ailleurs.

La vérité c’est que des milliers de Français n’ont pas été chassés de chez eux.

En revanche, chez les autres là, les ceux qui disent que, on manque gravement de vérité. Il n'y a même pas du tout :

Où est la vérité quand on explique en même temps que l’on veut punir les voyous et abroger la loi sur la récidive et abroger les peines planchers ?

Où est la vérité quand on ne dit pas la même chose selon l’interlocuteur auquel on s’adresse, où est la vérité quand on dit tout et son contraire ?

Où est la vérité lorsqu’on est d’un côté de la Manche ou de l’autre, quand on fait semblant d’être Thatcher à Londres et Mitterrand à Paris ?

Entre ces propos, et les déclarations qui ne cessent de s'accumuler à propos d'un seul papier dans la presse anglaise, la stratégie sarkozÿenne commence à se dessiner : non seulement des "valeurs" pour occulter la vérité économique (justement), mais un ensemble assez complexe, malgré tout, associant un argument politique ("c'est la faute à la crise ; j'ai sauvé tout le monde") et une attaque morale sur François Hollande. On a tendance à dire que c'est son côté "consensuel" qui est visé, mais c'est ne pas voir la visée réelle de la tactique, qui est véritablement morale. Les sarkozyztes cherchent la faille dans la personalité du candidat socialiste, et vont bâtir toute leur campagne là-dessus, en essayant d'introduire, petit à petit, le doute.