C'est tout de même énorme.
Depuis les premiers jours après l'élection de notre Très Grand Homme (TGH), j'avais un sentiment, même pas encore un soupçon à vrai dire, mais l'idée, qui ne pouvait pas être tout à fait formulée, que Nicolas Sarkozy devait regarder la série américaine The West Wing, A la Maison Blanche en français, mais quand on est vraiment fan, comme moi, on le dit en anglais. Et puis, tout à fait par hasard, à propos de l'interview du Président chez 60 minutes, j'apprends (ici (en) et ici (fr)) que je partage avec Sarkozy cette admiration pour la série. Un point commun. Etrange.
Etrange, surtout, parce que, pour moi en tout cas, West Wing est, politiquement, tout le contraire du sarkozyzme, de tout ce qui touche, de près ou de loin, à notre Little Big Man à nous. Pour ceux qui ne connaissent pas bien la série, elle raconte les deux mandats d'un Président Bartlet, démocrate, prix Nobel en économie... l'opposé des néo-conservateurs que Sarkozy semble admirer par ailleurs. Bartlet est constamment frustré de ne pas pouvoir faire des mesures suffisamment à gauche, car le Congrès est contrôlé par les républicains. Presque chaque épisode est une illustration de la nécessité des compromises, souvent difficiles. Bref, c'est loin d'être le portrait de Monsieur Sarkozy. On n'imagine pas Bartlet en train de traiter publiquement sa Press Secretary d'"imbécile", par exemple.
Comment avais-je fait pour deviner que Sarkozy s'inspirait de cette émission pour construire sa présidence ? Plusieurs signes : les points presse à l'Elysée de Martinon (l'"imbécile") est peut-être le plus voyant, mais il y avait aussi l'augmentation du nombre de gardes-du-corps (la sécurité du Président est l'une des obsesssions dans West Wing), la création d'un Conseil National de Sécurité qui ressemblerait vaguement au National Security Council américain, et cette obsession avec l'idée de pouvoir s'adresser directement à l'Assemblée. Car, dans West Wing, le discours sur le State of the Nation est toujours l'un des grands moments de chaque saison. On voit toujours les hommes du président en train de se creuser pour fabriquer le discours, puis l'organisation matérielle du discours avec limousines, girophares des voitures de police, les applaudissements du Congrès devant le grand homme. Quelle autre raison pourrait-il y avoir pour pousser Sarkozy, depuis si longtemps, à parler devant l'Assemblée ?
Je me rends compte, en essayant d'imaginer ce que voit Nicolas Sarkozy quand il visionne le West Wing, que la série pourrait l'exciter, malgré son orientation à gauche. L'un des grands thèmes est l'énorme responsabilité du Président et de ceux qui travaillent pour lui, responsabilité qui fait qu'ils sont prêts à tout sacrifier : santé, vie privée, sommeil, carrière. Les hommes et femmes de Bartlet se surpassent constamment parce qu'ils croient si fermement en leur devoir. Et l'origine de ce devoir, c'est l'immense pouvoir du Président. Avec le pouvoir, on a des devoirs. Donc quand la série insiste sur le pouvoir et le prestige du président, c'est toujours pour mettre en balance les sacrifices de ceux qui incarnent et entourent le pouvoir. Mais il est tout à fait possible d'ignorer ces subtilités, et de n'y voir que le clinquant et les signes extérieur de ce qui fait un grand homme.
(PS: je n'ai pas encore vu la 7e saison, ne me dites rien là-dessus, s'il vous plaît!)
Ce matin, après avoir regardé le clip de Sarkozy en train de faire une colère devant les journalistes américains (merci Juan et Dagrouik), je suis tombé sur un article de la très respectée revue américaine The New Yorker, un article sur notre cher petit Très Grand Homme (TGH), Nicolas Sarkozy. Il date du 27 août mais il est assez perspicace et assez drôle.
Ma phrase préférée:
Bonapartism does not mean simply the possession of power by a short, ambitious man.
Et sur l'américanisme de Sarkozy, quelques intuitions intéressantes. Pour le journaliste, Sarkozy n'est pas tant pro-Américain, qu'un "américain manqué", un immigré dont le destin était d'aller jusqu'au bout, jusqu'aux Etats-Unis, mais que le hasard a fait aterrir en France.
But an American manqué is not at all the same thing as someone who is pro-American. He is not reflexively opposed to American interests, as Mitterrand was and as Chirac became. The point of his so-called Americanness, though, is to be able to act the way an American would if he were running France. He is surrounded by people who admire and understand America, but what they have taken from it is the habit of high-spirited enterprise and self-assertion. Sarkozy is a statist, unrepentant and unreformed, and determined to use the levers of government for its own good. By "reform" Sarkozy means growth and a crash course in modernization. By reform, he means, in a nutshell, anything to catch up with London. (C'est moi qui souligne, o16o.)
J'essaie de traduire la phrase que j'ai soulignée :
Le but du style américain de Sarkozy est de pouvoir se comporter comme un Américain à qui on aurait confié la France. Il est entouré de gens qui admirent et comprennent l'Amérique, mais ils en ont retenu avant tout une culture de l'entreprise et une habitude d'affirmation de soi.
Bref, Sarkozy n'est "américain" que dans l'image, quand il chausse ses Nike. L'Amérique pour lui est simplement une attitude que le pouvoir lui permet d'adopter.
Depuis quelques temps, l'hypothèse d'un Nicolas Sarkozy néo-conservateur, sur le mode américain, commence à s'imposer, du moins chez les confrères atteint, comme votre serviteur, de l'anti-sarkozysme primaire. Malgré des ressemblances certaines, il est encore difficile de se prononcer sur la question, tant les contextes américain et français sont différents, et tant la "philosophie politique" de Sarkozy est confuse et opportuniste.
L'un des points de convergence est sûrement la vision du rôle de l'Etat dans l'économie. Là où l'on s'attendait à un Sarkozy libéral, soucieux de réduire les déficits publics, on trouve un Sarkozy interventioniste et dépensier. Cela a été amplement commenté déjà. C'est un point commun avec les neo-cons, qui aux Etats-Unis se font élire en promettant la responsabilité fiscale pour ensuite jeter l'argent par les fenêtres. Selon la philosophie neo-con (néo-conne), la droite doit se servir de son pouvoir pour bousculer la société et la terre entière pour les refaire à l'image de leurs délires autoritaires et religieux.
Cette "grande volonté de réforme" qu'affiche sans cesse le Très Grand Homme (TGH) hésite entre une version responsable, droite chiraco-balladurienne traditionnelle tendance pensée-unique (personne n'ose s'occuper des retraites, nous on le fera), et une version enivrée du pouvoir qui voudrait dégommer tout ce qui appartient non seulement au passé de la gauche, mais aussi la droite catholique - au sens de la démocratie chrétienne, la chretienneté dans ce cas censée agir comme frein (quoique) aux puissances de l'argent. Car, Christine Boutin, le Cardinal Lustiger et la Turquie nonobstant, la véritable rupture sarkozyenne est celle d'avec la tradition catholique. Mais c'est là le sujet d'un autre billet, écrit peut-être par quelqu'un d'autre, car je ne suis pas expert dans les fondements philosophiques de la droite catholique. C'est cette seconde branche du sarkozyzme qui ressemble à l'activisme de droite théorisé outre-atlantique par les neo-cons.
De ce point de vue, il n'y a pas de contradiction véritable entre les positions interventionnistes de Sarkozy, comme GDF-Suez, et un certain libéralisme. Tout est bon pour renforcer ce pôle pouvoir-argent. En effet, pourquoi réduire l'action de l'Etat, quand il pourrait se mettre encore plus directement au service du capital?
C'est en tout cas en ces termes que je comprends cette nouvelle proposition qui consisterait à dépénaliser bon nombre d'infractions commises dans ou par des entreprises, en espérant que des procès civiles suffisent à faire respecter la loi. Le Figaro (merci encore à Juan) la résume ainsi:
Sont plus précisément visées les peines prononcées par les tribunaux qui interviennent après les sanctions administratives décidées par des autorités indépendantes comme le Conseil de la concurrence en cas d'entente ou l'Autorité des marchés financiers en matière de délits d'initiés.
La philosophie de Nicolas Sarkozy ne consiste pas à dépénaliser toutes les infractions, mais à concentrer l'action pénale là où des intérêts publics sont en cause. Pour le reste, dès que des procédures civiles peuvent être mises en oeuvre, la puissance publique n'aurait aucune raison d'interférer dans le conflit opposant deux parties privées.
(Ils me font rire, au Figaro, avec leur "philosophie de Nicolas Sarkozy".) L'idée, sous sa forme la plus abstraite, semble vaguement équitable : laisser les entreprises défendre leurs intérêts, plutôt que de faire intervenir l'Etat. Mais regardez les deux exemples d'infractions proposés : entente entre concurrents et délit d'initiés (ce de quoi on accuse un certain Arnaud L., d'ailleurs). Dans les deux cas, ce n'est pas seulement une entreprise qui est la victime d'une autre, mais tout potentiellement de nombreux acteurs économiques. Si deux producteurs de chaussures à glands se mettent d'accord sur leurs prix pour casser les autres producteurs, c'est tout le secteur qui est lésé. Pour le délit d'initié, c'est encore pire, car de telles infractions risque de compromettre le fonctionnement même de la Bourse (dans un cas comme celui d'Arnaud L., par exemple) et donc nuisent à tout le système.
C'est donc une sorte de libéralisme que Sarkozy entend mettre en place, mais un libéralisme dont l'effet sera sûrement de rendre la vie plus facile aux puissants, qui désormais ne risqueront pas d'aller en prison mais seulement de perdre un peu d'argent. Ainsi on retrouve la véritable philosophie de Sarkozy, qui est de favoriser une caste, la caste bling-bling.
Titre dans Le Monde daté du mardi 14 août: Nicolas Sarkozy, "adopté" par les Bush, affirme que "dans une famille, on peut avoir des désaccords".
En effet, Sarkozy a reçu le traitement familial - femme, enfants, grand-parents -, même si la souffrante Cécilia a voulu gâcher un peu le tableau (l'angine au mois d'août, ce n'est pas tout à fait impossible, mais dans ce cas pourquoi faire poireauter les Bush pendant une heure?). Le Très Grand Homme (TGH) reprend la métaphore pour affirmer justement son indépendance, et accessoirement celle de la France, à l'égard de l'ancienne hyperpuissance, en réponse aux doutes émis par le pas si loyal Raffarin (il faudrait creuser un peu ce rapport-là aussi). Bien sûr il passe à côté de l'essentiel. A dessein, bien sûr.
Le brave Raffarin avait dit au JDD:
Nous avons des valeurs communes avec les Américains, mais soyons vigilants, notre message au monde est différent.
Raffarin ne fait là que réaffirmer la politique à l'égard des Etats-Unis qui est celle de la France depuis de Gaulle, et qui, sous Mitterrand et Chirac dans l'ère post-soviétique, s'est spécialisée pour un monde unipolaire, avec la France se présentant comme interlocuteur alternatif.
Si désormais nous sommes tous dans la même "famille", la France peut-elle continuer à jouer ce rôle?
Quand il sera publié, ce billet sera déjà vieux de quelques jours. On est aujourd'hui le dimanche 12 août. Sarkozy vient de retrouver son futur vieux pôte George W. Bush. Sur la couverture du JDD, que je n'ai pas acheté, j'ai vu la photo des deux pôtes sur le bateau des Bush, avec Bush Sr. au volant.
Dans Le Monde d'hier, daté d'aujourd'hui et de demain, en couverture dans une analyse par une journaliste dont le nom m'échappe pour l'instant, on s'acharne à sonder la "rupture" diplomatique sarkozyste tout en soulignant sa continuité avec les grandes lignes de la diplomatie française. Il semblerait que la rupture est surtout dans le style. De là à dire que la rupture n'est que du style, il y un pas que Le Monde n'est pas près à franchir. Pourtant cela semble logique.
Il y a pourtant quelques petites piques. Le coup de fil de Sarkozy à Poutine à propos de l'accord Total-Gazprom qui aurait été "maladroit", par exemple. L'analyste du Monde insiste sur le refus de Chirac de rendre visite à Poutine et à Bush. En effet, Chirac tenait à cette hauteur de vieux sage que les jeunes Bush, Blair, et Poutine ne pouvaient atteindre. Sarkozy sera actif, mais, visiblement, jamais très sage.
Pour l'instant, je ne comprends pas très bien l'orientation atlantiste de Sarkozy. Mon soupçon (méchant, évidemment) va dans le sens d'un simple amour du pouvoir. Si Sarkozy veut qu'on l'aime parce qu'il est puissant, c'est qu'en même temps il partage cet amour du pouvoir; ne pouvant séduire les Américains pour en faire des fidèles sarkozystes, il s'est laissé séduire (depuis longtemps, paraît-il) par la puissance américaine. Ou encore: il est d'emblée conquis. D'après Le Monde toujours, ce rapprochement avec les Etats-Unis va augmenter l'influence de la France dans des domaines importants : Moyen-Orient, Maghreb, Afrique. Je ne vois pas en quoi, car jusqu'à présent, le principal atout de la France a été d'être une alternative à l'hyperpuissance. Être un rouage de plus dans le système diplomatique américain, alors même qu'il est au plus bas, ce n'est pas forcément ce qu'il y a de plus efficace.
Le "style Sarkozy" en politique étrangère, au-delà des tapes dans le dos, de la vodka de Poutine que personne n'a bue, des bises pour Merkel et des bonnes bouilles un peu partout, est finalement - c'est qui n'est guère surprenant - tout à fait semblable à son style à usage interne. L'essentiel, c'est de plaire à tout le monde, de séduire tout le monde, d'avoir tout le monde dans son camp. Comme il l'a appris (on espère en tout cas) avec l'épisode libyen, ce n'est pas toujours si facile, tant les intérêts des uns et des autres sont divergents. Pour la politique franco-française, il est assez facile d'utiliser le pouvoir de sa position pour séduire : tout le monde (ou presque, il y a toujours des grincheux) veut être du côté du puissant vainqueur. En politique étrangère, en revanche, les interlocuteurs n'ont pas les mêmes besoins. Ainsi, le prix à payer pour séduire peut devenir exorbitant, comme avec Kadhafi, ou même avec Poutine, avec qui Sarkozy aurait assumé, toujours d'après cette journaliste du Monde, une position de faible.
Ainsi, avec Bush Jr., Sarkozy est en train de renoncer à tous les avantages, en termes d'image, de crédibilité, acquis par Chirac, de les vendre en somme afin de s'afficher comme pôte du puissant. J'espère pour lui que Sarkozy s'en sentira grandi. Ce rapprochement des vacanciers est certes moins dramatique que l'aventure libyenne, mais il suit en profondeur le même schéma. Je disais l'autre jour que l'essentiel était de savoir quel serait le "récit" libyen définitif : "Sarkozy l'énergique qui sauve les infirmières en faisant du business en même temps" contre "Sarkozy le médiatique qui s'achète un succès diplomatique au prix fort". Je voudrais en proposer une autre version encore. Dans des négociations avec un vendeur intransigeant, Sarkozy est celui qui se vante de l'avoir fait craquer. "Je sais faire, moi, vous allez voir." Après on apprend qu'il n'a fait que sortir son chéquier. Pour l'Europe, c'était pareil. Se payer l'image de celui qui a sauvé l'Union (du moins pour les téléspectateurs TF1) en donnant à chacun tout ce qu'il veut, ou presque, et en vidant le traité de son sens.
La diplomatie est un jeu sur le long terme. Le style de Sarkozy semble être au contraire de tout claquer tout de suite. On verra plus tard combien ça nous coûtera. L'essentiel est de se hisser au niveau des grands tout de suite. Après avoir fait son tour de bateau avec George W. Bush, l'un des présidents américains les plus impopulaires de l'histoire des Etats-Unis et auteur de l'un des échecs "diplomatiques" les plus éclatants dans l'histoire de l'état moderne, Sarkozy sera-t-il encore capable de s'opposer à une invasion de l'Iran, qu'une bonne partie des néo-conservateurs américains considèrent, contre toute vraisemblance, comme aussi nécessaire et justifié que leur invasion de l'Irak? Sarkozy n'a-t-il pas tiré de leçon de la chute de Tony Blair qui avait, aussi, voulu jouer dans le club des grands?