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19 octobre 2012

Comme la Suisse ? Facile !

 

Il paraît qu'en appliquant le libéralisme à la France, la France deviendrait une sorte de Suisse. La Suisse est un pays "fit", un pays qui fait du fitness (en salle, car les hivers sont rudes). Les libéraux sont fits aussi, car on est responsable pour son corps. C'est une question de volonté. Et cela leur évite d'avoir à se soucier de ce qu'ils deviendraient s'ils n'avaient pas l'assurance maladie de la Sécurité Sociale, car comme ils sont "fits", ils résistent aux maladies, au vieillissement et souvent au décès.

Mais je digresse.

Le problème que nous avons devant nous, c'est comment faire de la France une Suisse.

1 octobre 2012

Autoentrepreneurs : il ne faut pas subventionner la précarité

 

Le titre du papier de L'Expansion est plaisant : "Hausse des cotisations: les auto-entrepreneurs crient à l'assassinat". C'est une question complexe, qui fait ressortir des clivages parfois inattendus. Ainsi, le fait "de relever les taux forfitaires pour les rapprocher de ceux des indépendants", comme l'affirme le ministère du Commerce et de lArtisanat, par souci "d'équité" (les artisans avaient crié à l'assassinat les premiers). Ce n'est pas la première fois depuis la rentrée que nous entendons des cris de "Au voleur ! à l'assassin !", et ce n'est sûrement pas la dernière.

La question devient celle savoir ce qui est la réponse véritablement "de gauche" à la question de l'autoentreprise. Ainsi, Henri Novelli se veut le défenseur des pauvres :

Le père de l'auto-entreprenariat, Hervé Novelli, a pour sa part dénoncé ce week-end " une mise à mort progressive des auto-entrepreneurs", ajoutant que la mesure, "véritable agression contre les travailleurs pauvres", allait faire "revenir le travail au noir". (Du même article.)

(Notons au passage que tout le monde parle de "mort".)

1 mars 2012

Nicolas Sarkozy, son combat

Le sarkozyzme n'est pas une pensée politique mais un style de communication. J'ai lu ça quelque part, mais je ne sais plus où. Plus encore, la particularité de ce style de communication politique, c'est d'inverser la relation entre communication et politique : plutôt que de communiquer pour défendre une action politique, l'action politique est soumise aux besoins de la communication. L'État, autrement dit, est un excellent outil de communication. On pourrit la vie à des milliers de Roms pour renforcer une partie de son image, sans le moindre souci des effets non-télévisuels.

Si on arriver à faire, brièvement, abstraction de tout le bruit et des manipulations, la vision politique de Sarkozy se résume à la vieille guerre de la droite contre l'État Providence et plus généralement contre toute entrave à la puissance économique (contre les impôts, les "assistés", les syndicats, les profs, les cheminots, la justice… etc.).

"Ensemble, tout est possible" voulait dire ça : tout faire péter pour "libérer la croissance". Tout le monde n'a pas compris, dès 2007, que "ensemble" signfiait : "Moi, Nicolas Sarkozy, avec les pleins pouvoirs". C'est une conséquence du narcissisme d'état et d'une sorte de léninisme néo-con pour mener l'assaut contre la solidarité et les autres vieilleries qui nous plombent.

Mais derrière tout cela, toujours l'obsession : moins d'impôts, moins de charges, moins de retraites, moins d'assurance chômage, moins de sécu, moins d'éducation. Aucune mesure sarkozyënne, même la plus clivante, n'échappe à cette règle.

Le problème aujourd'hui, c'est que Sarkozy ne peut plus rien proposer de neuf : non seulement les tentatives des cinq dernières années n'ont rien donné, mais toutes les nouvelles "Idées" ne peuvent être que des nouvelles variations sur le même vieux thème. Le combat contre le social, c'est un combat du toujours moins.

Il est souvent dit que la mondialisation avec ses menaces de délocalisation va tuer le modèle social français, mais sa première victime a été en réalité la formule magique de cette droite : "moins de charges, plus de thunes, plus de bonheur pour tout le monde". La boucle entre "patrons" et "ouvriers" passe aujourd'hui par l'Asie. Le célèbre "étatisme" du Très Grand Homme (TGH) n'est qu'un cache-misère idéologique : son système économique et idéologique ne fonctionnant pas, Sarkozy a vite compris que le seul moyen de le sauver était de mettre la main à la poche.

Donc, pour 2012-2017, les étagères de la boutique à idées doivent être bien vides. Toute véritable intervention nouvelle, comme par exemple de renforcer réellement l'éducation et la recherche, est idéologiquement interdite. Du coup il ne reste plus que les mesurettes symboliques (référendum contre les chômeurs et les étrangers) ou les bricolages allant dans le même sens que tout ce que nous avons déjà subi (augmentation des heures des enseignants). D'une certaine façon, cette élection presidentielle va être l'occasion de voir si la communication pure, et la soumission totale du politique à la comm', peut suffire à faire élire le bonhomme.

24 octobre 2008

Il aime les bulles

Depuis longtemps nous avons compris que Nicolas Sarkozy n'était pas un libéral. Pas un vrai, en tout cas. Il n'a retenu du libéralisme que quelques prétextes rhétoriques qui peuvent être utiles pour s'attaquer aux fléaux véritables que sont l'État providence et sa conséquence, les impôts et les charges sur les entreprises.

Mais quand on a le Pouvoir, il est possible d'aller plus vite, pour donner directement de l'argent aux entreprises, en allant des caisses (inépuisables) de l'État directement aux bilans trimestriels des entreprises, sans passer par la case économie.

Contrairement au libéral, au vrai, qui croit que toute intervention de l'État aura des conséquences néfastes, Nicolas Sarkozy semble croire que l'État n'est qu'un instrument de plus dans la guerre qui oppose l'entreprise (et par là s'entend la grosse entreprise) à tout ce qui n'est pas elle. Et en disant cela, je ne veux pas dire que les entreprises partagent cette vision du monde et de l'économie. J'ai même plutôt l'impression qu'elles aimeraient bien qu'il y ait une économie qui fonctionne.

Même le monde de la finance semble d'accord qu'il est mieux de faire circuler des sous. L'annonce (bruyante) d'un fonds souverain pour gonfler la Bourse française n'a pas empêché que cette même Bourse soit en chute libre aujourd'hui, les investisseurs faisant plus confiance aux règles de la finance qu'aux gesticulations du Mégalomane Nationale (ou Européen). Comme c'est curieux...

Puisque le cadeau de 10 milliards aux banques françaises est passée comme une lettre à la Banque Postale, le Très Grand Homme (TGH) a voulu aller plus loin en soutenant aussi le cours de la Bourse. (Je pense à un sketch des Deschiens : "ah, le CAC 40, je me souviens de quand c'était un tout petit CAC...") Dans la droite lignée du Paquet : vite, du fric pour les riches ! Gonflons artificiellement le cours de la Bourse !

Et c'est l'artifice qui est gênant. Après la bulle des subprimes, il faut d'urgence créer une nouvelle bulle, en balançant, à perte, des sous à droite et à gauche (mais plutôt à droite quand même). Décrochons la Bourse de l'économie réelle ! Faisons croire que l'on doit acheter des titres même si les entreprises en question sont en mauvaise posture ! Une bulle, vite !

Et puis, encore plus vite, une dette. Car si l'on doit donner de l'argent aux entreprises, il ne faut pas leur en prendre. C'est l'autre fondement de la théorie sarkozyënne de l'économie : moins d'impôts, moins de "charges", libérons les entreprises et tout ira bien (jusqu'au krach). Il nous faut donc de la dette. Tant pis pour l'État ruiné, il aura servi la noble cause du maintien du CAC. Il aura été une excellente pompe à fric.

20 octobre 2008

La bulle... (pauvres traders, pauvres libéraux)

Le libéralisme n'a pas le vent en poupe en ce moment, mais cela n'a pas empêché les libéraux de trouver quelques parades. Comme je disais la semaine dernière, le libéralisme a ceci de génial : il ne peut jamais avoir tort tant qu'il existe, quelque part dans le monde, un État quelque part qui intervient d'une quelconque manière dans la vie, et surtout dans la vie économique. Ainsi, tant que cette vision anarchiste ne s'est pas imposée, le libéralisme ne peut pas avoir tort. C'est juste pour vous prévenir. J'ai essayé d'encadrer ce qui est devenu l'un des arguments principaux des apologistes libéraux en ce moment : l'idée selon laquelle la crise des subprimes serait due à un excès de régulation étatique.

Mais il y a un autre argument encore plus savoureux que j'ai plaisir à vous présenter aujourd'hui. Je l'ai trouvé sur le blog d'un libertaire québécois qui, dans un billet tout de même assez intéressant (car les libéraux purs et durs sont tout de même des gens qui réfléchissent, il faut l'admettre), propose cette autre lecture de la situation (je me permets de citer un peu longuement) :

Il faut toutefois garder une chose cruciale à l'esprit: la réglementation — ou l'absence de réglementation — n'explique pas pourquoi il y a eu une bulle et un crash dans le secteur immobilier, mais bien pourquoi la bulle s'est développée surtout dans ce secteur. La bulle inflationniste a été causée par l'expansion monétaire, pas par ces politiques. Avant cette crise par exemple, il y en a eu une dans les marchés émergents (crise asiatique, du rouble, du peso, etc. vers 1996-98) puis dans le secteur des hautes technologies qui connaissait un engouement irrationnel à la fin des années 1990.

Cette fois elle a émergé dans l'immobilier. Mais elle aurait émergé quelque part de toute façon parce que l'argent créé par les banques centrales doit bien se rendre quelque part. Le surplus de liquidités finit toujours par émerger dans un secteur ou un autre même s'il est difficile de prévoir d'avance où ce sera. Sans ces politiques néfastes dans le domaine immobilier (ou avec une réglementation sévère qui aurait empêché toute la spéculation qui a eu lieu), la bulle aurait simplement émergé dans un autre secteur.

Il faut donc garder ces deux types de cause à l'esprit quand on parle des causes de la crise actuelle. La croissance monétaire est la cause fondamentale, alors que les interventions étatiques dans le domaine de l'immobilier ne sont qu'une cause accessoire.

En somme (et pour ceux qui n'ont pas lu la citation), les bulles sont la conséquence de l'inflation monétaire qui est le fait des banques centrales. Cette fois la bulle a eu lieu dans le secteur immobilier, mais elle aurait pu développer dans n'importe quel secteur, un peu comme les buboses de la peste qui peuvent apparaître à différents endroits du corps sans que cela change la nature de la maladie.

Je n'y avais jamais pensé à ce problème. Pour un libéral pur jus, l'argent lui-même est suspect, parce qu'il est "produit" par les états. Sa seule existence fait que le reste de l'économie est, pour nos libéraux bien aimés, corrompu par le vice de l'interventionnisme. Et puis, quand on pense qu'il y a des banques nationales et centrales qui décident de la valeur de l'argent... ça doit donner des cauchemars aux libéraux, se disant que le paradis libéral est encore bien loin. Quelle serait l'alternative, pourtant ? Le retour à l'or ? Le troc ? Adam Smith a pourtant bien montré l'intérêt de l'argent dans le développement des marchés... Voilà des problèmes que nous n'avons pas à résoudre, heureusement.

Donc, pour revenir à notre bulle inévitable, créée par une surabondance d'argent dans le monde, ce qui fait forcément rire, c'est que finalement, la crise n'est pas la faute des individus qui l'ont provoquée. Même si le libéralisme n'arrête jamais de chanter les mérites de la responsabilité individuelle, surtout comme argument contre toute forme de protection sociale, dès lors qu'il s'agit de traders qui s'en mettent plein les poches, soudain la faute est collective, les acteurs individuels sont dépassés par des forces historiques. Pauvres golden boyZ...

Le billet de ce libertaire date du 7 octobre. Entre temps, le Très Grand Homme (TGH) a sauvé la planète simplement en déployant quelques roulages de mécaniques bien dosés, et, suivant l'exemple de Gordon Brown, le véritable inventeur de la solution Européenne, a promis, à coup de centaines de milliards, de soutenir le système bancaire international. L'inflation monétaire créée par la titrisation des prêts immobiliers prédateurs qui avait en effet fabriqué de l'argent qui n'existait pas va être validée par l'ensemble des états du Premier Monde. La bulle de savon va devenir une bulle de marbre. Dans la crise, on avait peur "mais tout cet argent finalement n'existe pas!". Aujourd'hui, les états sont là pour dire "mais si il existe ! tiens, voilà, prends-en !"

Si donc notre libéral-libertaire a raison, les états sont en train de créer une nouvelle bulle qui multiplie par... combien ? dix, cent, mille ? ... la bulle d'hier. Dans quel secteur se fera la prochaine bulle, quand tout cet argent facile créera l'impression que la poule aux oeufs d'or est enfin revenue ?

Tous ces efforts aboutissent donc à éviter la claque qui aurait dû mettre les pratiques financières en phase avec la réalité. On a préféré modifier la réalité plutôt que d'accepter les conséquences de la bulle. L'intervention des états va différer la claque. Pour combien de temps ?

14 octobre 2008

Le libéralisme comme drogue dure

L'une des leçons que la Crise est en train de nous apprendre sur le libéralisme et surtout sur le néolibéralisme, c'est que cette pensée ressemble pas mal à une drogue dure. Les rechutes sont fréquentes, inévitables. On finit par croire que la guérison est impossible, que la pathologie est irréversible.

Hier Dagrouik est allé cherché Alain Madelin (oui : Alain Madelin !). Voici l'extrait du compte-rendu de Télérama :

La crise des subprimes qui a mené à la cata actuelle, c'est tout simple. Une crise de la finance folle ? Pas du tout, tonne Alain Madelin. Très en amont de tout ça, il y avait "les meilleures intentions du monde". Ben oui, le gouvernement américain a exigé des banques qu'elles prêtent aux pauvres. Vous comprenez, "le rêve américain, tout le monde propriétaire de sa maison…". Bref, la preuve que les banques ne prêtent pas qu'aux riches. On a donc fait des lois pour forcer les banques à prêter. Et puis, catastrophe, ça finit en jus de boudin, en crise des subprimes. "C'est pas une crise de la dérégulation, explique prof Madelin, c'est une crise de la réglementation mal adaptée à la finance d'aujourd'hui."

La faute à l'Etat, donc, bien obligé, aujourd'hui de jouer les pompiers à 700 milliards de dollars. CQFD. Yves Calvi, un brin estomaqué : "On n'entend pas ça souvent ! Très intéressant comme analyse. Ça revient donc à dire que c'est à travers des mesures sociales voulues par l'Etat qu'on en arrive à une crise où les gens se retrouvent à la rue..."

Alain Madelin, goguenard, ravi de son petit effet : "Eh oui ! Ca s'appelle le fléau du bien."

"... le fléau du bien". Je n'ai pas de mal à imaginer Madelin "goguenard", ravi en effet d'avoir à nouveau ce rôle qui a toujours été sa raison d'être, celui du franc-tireur libéral en train de fustiger la pensée unique. Au fur et à mesure que le libéralisme devient la pensée unique, on a sans doute un peu moins besoin d'Alain Madelin. On ne va pas pleurer pour lui, quand même. Il paraît qu'il est désormais "gestionnaire de fonds d'investissement" (d'après Télérama). Vous êtes libres de l'imaginer en train de s'enrichir libéralement, et en train de remercier au nom de ses clients et en toute discrétion, les états du monde qui vont fournir du crédit facile au système bancaire.

Mais ce n'est pas vraiment de Madelin que je voulais parler, mais de son "message", qui n'est pas de lui, mais qui fait partie de la réponse officielle des néolibéraux, décidés de protéger leur bout de gras idéologique coûte que coûte, y compris si dans l'un ou l'autre des "coûte" il y a plus de mille milliards de dollars de fonds public qui sera nécessaire pour maintenir en vie le rêve libéral. Voilà le message : la crise des subprimes est la faute des régulations étatiques. Avec encore moins de contrôle sur les traders et les Golden Boys, le monde aurait évité La Crise.

Ce qu'il y a de magnifique avec cette réplique, c'est qu'elle est inépuisable. Tant qu'il existera des états qui se mêlent même de très loin à la vie économique, il sera toujours possible de dire que ce sont eux la source de tous les malheurs. Comme quoi le libéralisme peut conduire finalement à l'anarchisme. Un peu comme un premier joint mène à l'héro si on ne fait pas gaffe.

Pour une synthèse très complète et assez bien argumenté de ce raisonnement, vous pouvez consulter ce billet sur le blog Objectif Liberté, qui semble s'inspirer directement des sources américaines. Pour cet auteur, l'origine du mal est dans le statut mixte des organismes de prêt américains, Fannie Mae et Freddy Mac, censés aider des ménages modestes à accéder à la propriété, et dont on parle tant en ce moment, et il explique comment ces entités, bien qui privatisées (en 1968 paraît-il), ont gardé un fil gouvernemental à la patte, puisque leurs prêts continuaient à être garantis par le état fédéral :

En effet, afin de pouvoir privatiser la FNMAE, dont le portefeuille de prêts comportait un certain pourcentage de crédits de qualité plus que moyenne, le gouvernement dut leur donner un statut sur mesure de "Government Sponsored Enterprise" (GSE, entreprises privées d'état (!)), exempté de certaines taxes et de certaines formalités de présentation de comptes, en contrepartie d'une obligation inscrite dans les statuts de l'entreprise de continuer à avoir pour activité principale le refinancement de prêts immobiliers, et notamment les prêts aux ménages modestes, les fameux prêts subprime.

Notre blogueur libéral fait ici un raccourci, cependant, en assimilant à des subprimes absolument tous les prêts un peu sociaux consentis par Fannie Mae et Freddy Mac. L'une des définitions de subprime est justement un prêt qui est en-dessous des normes de Fannie Mae/Freddy Mac :

In the United States, mortgage lending specifically, the term "subprime" can be applied to "non conforming" loans, those that do not meet Fannie Mae or Freddie Mac guidelines, generally due to one of an array of factors including the size of the loan, income to mortgage payment ratio or the quality of the documentation provided with the loan.

Ainsi, pour être précis, il faut dire que les subprimes sont la conséquence du non respect des règles. Il faut dire aussi que pendant presque quarante ans, le statut presque privé des ces deux institutions de prêt n'a provoqué ni bulle ni crise. Seul un changement de comportement dangereux dans les dernières années peut expliquer ce qui est arrivé.

Pour Objectif Liberté, la responsabilité ultime de la crise des subprimes est dans le fait que la perspective des interventions de L'État, que ce soit pour garantir des mauvais prêts ou pour soutenir l'ensemble du système bancaire, encourage l'irresponsabilité des acteurs privés et conduit le système vers sa perte. Et sur ce plan, et formulé ainsi, je suis à peu près d'accord : le jeu bancaire s'était détaché - et c'est la nature même des bulles - de la réalité, les banques étaient protégées des effets de la Main Invisible. Elles n'avaient d'ailleurs pas tort, puisqu'aujourd'hui c'est à qui va leur fournir le plus de cash pour effacer les conséquences de leur cupidité stupide. C'est pour cela que je souhaite que l'issue de cette affaire soit tout de même désastreuse pour les banques. Même avec un sauvetage, il faut quand même que ça saigne.

En revanche, penser que la solution est de moins réguler le système bancaire, ou de ne plus garantir dépôts ou prêts, c'est s'aveugler à nouveau sur le rôle des banques dans le monde. C'est oublier les effets désastreux d'une perte de confiance dans les banques. J'imagine l'état des comptes du fond de pension géré par Alain Madelin si, en se moment, les Français étaient tous en train de retirer des espèces de leurs comptes pour charger à nouveau leurs matelas. J'imagine la tête collective de nos libéraux si nous étions devant une véritable crise de liquidités.

L'expérience de 1929 a prouvé que le secteur bancaire joue un rôle particulier dans la vie économique. L'exposer à toutes les exigences de la Main Invisible, c'est nous exposer à ces mêmes risques. Supposer que le marché saura toujours évaluer les risques à partir du moment où il y est vraiment confronté (et pas protégé par l'État), c'est, même avec le plus grand optimisme ou même une petite dose de naïveté, faire confiance au moins à la justesse de la perception de la réalité qu'ont les acteurs économiques, nos fameux traders en l'occurrence. Les bulles naissent justement quand les acteurs cessent de percevoir correctement la réalité, en croyant avoir enfin trouvé la poule aux oeufs d'or.

Difficile alors de leur faire confiance, même sur leur propre intérêt. Demandez aux anciens de Lehmann Brothers, ou aux autres, s'ils ont bien réussi leur coup. A force de trop fumer l'herbe néolibérale, ils ont fait n'importe quoi.

12 octobre 2008

Lisez le Monolecte

Un billet pour signaler simplement un magnifique billet du Monolecte. Si pour une raison quelconque vous ne l'avez pas déjà lu, allez-y tout de suite. Ça vaut le détour.

11 octobre 2008

Libéralisme : Marx a-t-il mangé le cerveau de Nicolas Sarkozy ?

Ce qui est presque aussi drôle que le discours de Toulon lui-même, ce sont les réactions de certains supporters de Sarkozy. J'imagine ce que doivent penser en ce moment par exemple les électeurs centristes dont le souci principal est la réduction de la dette.

Ou encore les libéraux. En ce moment, dans la blogosphère en tout cas, il est un peu moins agréable d'être libéral depuis quelques semaines. Raphaël Anglade nous rappelle que les leçons véritablement politiques de cette affaire ont été ignorées, y compris par la gauche. Leçons qui devraient mettre fin à des années de consensus, y compris à gauche, sur les bienfaits pour tous d'un marché régulé par la seule Main Invisible. Dagrouik, de son côté, s'en prend une fois de plus aux contradictions du discours libéral, cette fois à propos des LBO ou leveraged buyouts (où l'on achète une société en empruntant contre la valeur de cette même société, pour ensuite la saigner tout en s'en mettant plein les poches).

J'ai eu un plaisir énorme à dire, l'autre jour, que la droite était enfin en train de se libérer enfin son sur-moi libéral. Il est certain en tout cas que chez les libéraux, la "crise" est la source de bouleversements psychologiques profonds. On ne se débarasse pas d'un sur-moi comme d'une Porsche. Ça se travaille.

Prenez cet édito d'Yves de Kerdrel au Figaro. Le pauvre Monsieur de Kerdrel est déçu. Pire que déçu. Car il se trouve qu'il y a deux Nicolas Sarkozy, le bon et le mauvais. Le "bon" était celui qui allait remettre le travail et l'entreprise au goût du jour, un bon coup de pied au cul collectif des fainéants collectivistes. Le mauvais Sarkozy est l'Etatiste, le volontariste, l'avocat d'"un État paratonnerre, dans l'orage boursier, parapluie dans l'averse de mauvaises nouvelles économiques".

Plutôt que de reconnaître la schizophrénie du libéral qui souhaite malgré tout, malgré lui, l'intervention de l'État pour sauver ses amis banquiers et prévenir l'évaporation de ses biens, le patient préfère projeter la scission du soi sur quelqu'un d'autre. On ne va pas s'en plaindre, puisque la cible dans ce cas est le TGH lui-même.

Pourquoi donc y a-t-il deux Sarkozy ? Ce n'est pas vraiment un défaut du bonhomme, il semblerait, c'est la faute de la France.

Il y a deux Nicolas Sarkozy parce qu'il y a deux France. Il y a celle qui, en votant pour lui il y a dix-huit mois, a voulu voir enfin récompensés l'initiative individuelle, le travail, le mérite, l'audace, la création d'entreprise et de manière générale tous ceux qui se lèvent tôt pour produire de la richesse collective. Et puis il y a hélas - trois fois hélas ! - une France toujours envoûtée par le socialisme qui ne vit que par l'État, qui attend tout de la collectivité, et qui tire plus de la moitié de ses revenus des impôts que seuls payent une minorité de Français. Il y a cette France shootée depuis plus d'un demi-siècle à cette idéologie surannée qui a servi d'opium aux intellectuels germanopratins et d'instrument démagogique à un Valéry Giscard d'Estaing, un François Mitterrand et un Jacques Chirac.

Une infime minorité de Français, vaillants, forts, énergiques, travaillent et produit de la valeur, la majorité fainéante vit à leurs crochets. Bien entendu, les fonctionnaires sont des assistés aussi, à peine mieux que des RMIstes. La tragédie de la droite française, c'est qu'elle a beau occuper le pouvoir depuis tant d'années, elle ne peut le faire qu'en maniant ce même "instrument démagogique" : Giscard et Chirac sont donc tout aussi coupables que Mitterrand.

Ce n'est pas léger, ce dont Monsieur de Kerdrel accuse cette bande de gauchistes irréductibles (mais il faudrait ajouter Pompidou et De Gaulle aussi) : ce sont pour lui carrèment des marxistes, parce que, voyez-vous, le marxisme c'est tout d'abord la religion de l'État.

Que le pays ait pu s'endetter pendant un quart de siècle avec l'approbation de tous les partis sur le dos de ses petits-enfants, pour créer dans le même temps un million de postes de fonctionnaires, constitue une illustration parmi d'autres de ce marxisme qui n'ose dire son nom.

Chirac et Giscard étaient des marxistes ! J'avoue que je ne le savais pas. Car le marxisme se résume à ceci : "l'État est forcément meilleur que les individus." Exit la lutte des classes, le marxisme n'est rien d'autre que l'étatisme.

Il y a quelque chose d'étrange dans cette réaction troublée au discours de Toulon, de la part de quelqu'un qui a visiblement été un supporter inconditionnel du "candidat Sarkozy", séduit par les promesses de "rupture". Qu'un libéral s'inquiète devant les allures volontaristes de l'étatisme sarkozyën, c'est normal. Ou : c'était normal il y a encore quelques semaines, avant que l'ampleur de la crise banquaire devient le sujet politique unique. Ce qu'il y a d'étrange dans cet édito, c'est Monsieur de Kerdrel ne mentionne la crise banquaire qu'en passant : "les excès de quelques-uns et par cette cupidité qui a noyé le monde 'dans les eaux glacées du calcul égoïste', pour reprendre l'expression chère à l'auteur du Capital". Et il n'explique pas du tout ce qu'il ferait à la place du TGH. Car finalement, ce vrai libéral ne peut pas voir cette crise. Elle n'existe pas. C'est bien plus simple de procéder ainsi que de remettre en cause ses idées.

8 août 2008

La grimace

En écrivant mon dernier billet, je savais que je m'aventurais dans un territoire problématique pour la gauche. A vrai dire, c'était le but, tout en me donnant le loisir de rajouter une couche ou deux sur l'incompétence économique du Très Grand Homme (TGH), sa tendance à préférer l'idéologie à l'efficacité réelle.

Ma note a suscitée des réactions intéressantes. J'avais proposé la formule suivante :

Toute proposition de solution politique, économique ou sociale qui, pour réussir, doit être appliquée au niveau européen, voire mondial, risque de n'être qu'une opération de communication.

Et Fer Railleur a répondu :

Soit mais comme aucune solution économique ou sociale ne peut réussir si elle n'est pas appliquée au moins au niveau européen sinon mondial (vu la mise en concurrence généralisée réalisée par l'ultra-libéralisme et la mondialisation), le serpent se mord la queue !

Et on se retrouve à papoter avec notre bonne vieille Tina.

Embêtant, non ?

Oui, c'est embêtant. C'est pourtant le risque quand on cherche à imaginer ce que pourrait être une politique de gauche... comment dire... sinon "moderne", du moins différente de celles qui jusqu'à présent n'ont pas réussi à séduire l'électorat, et qui semblent enfermées dans l'alternative entre une "gauche archaïque" et une droitisation molle. (Notez bien les guillemets ultra-puissants autour de "gauche archaïque". J'assume totalement en revanche pour droitisation molle.) Tout ça part du souci de penser une gauche efficace, d'abord électoralement, ensuite pour améliorer les choses. Il est donc plus important d'imaginer des solutions plutôt que de valider des grandes théories ou pester contre l'état pitoyable du monde actuel. Pour tout dire, ça part d'un souci de simple opposition : pour contrer Sarkozy en 2012, il ne faut pas compter sur la liste des bourdes et des imbécilités du Président pour l'emporter. Il va falloir être efficace. Les blogs servent à avancer des idées et des arguments de façon chaotique, provisoire, expérimentale. Depuis que je m'essaye à la "proposition", je me rends compte de comment c'est difficile. En même temps, c'est amusant de se lancer dans une direction sans savoir où on va atterrir.

Dans un autre commentaire, jmfayard sort la grosse artillerie en voyant dans mes derniers billets une dérive carrément jospiniste.

J'ai un peu l'impression d'avoir avalé surtout des cuillérées de soupe à la grimace pendant la lecture de tes derniers billets. Attention à ne pas virer jospinien, c'est à dire à ne pas aligner les raisonnements rationnels impeccables concluant que surtout il ne faudrait faire ni cette erreur ci, ni celle-là, ni telle autre, ni ... avant de se trouver bien embêté au moment de savoir ce qu'on pourrait faire au juste. J'ai bien conscience que c'est un travail de Sysiphe de sans cesse tenter de réveiller l'espoir tout en se gardant de faire naître des illusions sans demain, mais, allez, un petit effort la prochaine foi :-)

Voilà du commentaire qui décape! D'autant plus décapant qu'il voit juste. Ou presque. Pour me défendre, je dirais tout d'abord que mes derniers billets qui sont, effectivement, assez pessimistes vis-à-vis de certains espoirs de la gauche, n'ont pas vocation de formuler une politique générale, comme on pourrait en demander à quelqu'un comme Jospin, mais à tatonner tout en gardant un esprit critique. Donc si je dis qu'il ne faudrait pas faire ci, ni ça, ni telle autre erreur, c'est quand même sans désespérer d'en arriver au moins à quelques critères qui pourraient servir à évaluer les différentes politiques que l'on finira bien par nous proposer. Le privilège du blogueur par rapport à l'homme politique : le blogueur peut chercher, se planter, évoluer, sans en porter la responsabilité, sans avoir à représenter telle ou telle ligne. Enfin, j'ai aussi cet espoir que l'esprit critique de la gauche envers ses propres idées pourrait susciter l'invention de solutions plus originales, plus imaginivatives. En cela, j'espère aller un peu dans le sens contraire du jospinisme.

Voilà pour la forme. Pour le fond, dans la mesure où il existe, je dirais que pour l'instant l'idée de base dans ces derniers billets est plutôt que l'on a tendance à se tromper un peu sur le cadre de l'action gouvernmentale/étatique. J'entrevois, comme réponse à cette question, la thématique que j'avais dévéloppée dans l'une des gauchitudes qui s'appelait Boucle locale (mais aussi dans Fragmentons) : l'action de l'État devra soutenir justement la fragmentation du pouvoir économique et politique. A la différence des "libéraux" (que Dagrouik vient de dégommer comme il faut ici), je crois qu'un état fort est nécessaire pour maintenir l'égalité des chances, pour protéger la liberté d'action des individus, y compris leur liberté économique, qui sera ce qui nous sauvera du choix qu'on nous présente entre crever et devenir la Chine.

Et pour revenir au jospinisme, je commence à avoir le soupçon que sa faiblesse était justement cette timidité. "L'état ne peut pas tout". On garde une vision assez traditionnelle de l'action étatique de gauche, mais on le restreint pour ne pas interférer avec le marché, réduisant petit à petit les possibilités, et, effet collatéral, affaiblissant la notion même de ce qu'est la gauche. Je suis peut-être un peu sévère, peut-être que quelqu'un viendra m'expliquer en quoi j'ai tort. Mais si on veut réinventer la gauche, je pense qu'il faudrait pouvoir sortir du paradigme d'un éternel réglage entre le marché et l'État.

Le problème, c'est que pour arriver à dire tout ça, autrement que sur le mode du "voilà ce que je veux", il me semble nécessaire d'avancer par petits pas.

1 juin 2008

Gauchitudes 1 (Fins de cycle)

Depuis longtemps, j'ai l'idée de faire une sorte de "Déclaration de principes" personnel, ou un "Billet de politique générale", pour essayer de préciser une pensée autrement qu'en réagissant à l'actualité. Car, au fil des billets, il y a quelques principes qui reviennent :

  • L'efficacité politique : il faut, avant presque tout, gagner des élections.
  • Pédagogie combative : l'efficacité politique ne suppose pas nécessairement une course vers le centre ou vers le consensus du jour, mais plutôt une prise de position facilement communicable.
  • Se méfier des idéalismes politiques : résister à la tentation d'ériger une pensée politique en utopie ou en monde parallèle qui finit par empêcher toute action réelle.
  • Corrolaire de cette méfiance : même un programme parfait risque de perdre face à une communication plus habile. Il est naïf de penser que les idées suffiront à vaincre la com'.

Il y en a sûrement d'autres auxquels je ne pense pas pour l'instant.

En tout cas, j'en étais là dans ma réflexion, quand, l'autre jour, suite à ces discussions passionnées mais finalement un tantinet stériles sur "libéral et socialiste", j'ai eu l'idée de faire un billet de réflexion sur ce que "gauche" pourrait signifier à partir de maintenant, billet que j'aurais publié sur Congrès Socialiste par ses Militants, le blog créé par Marc Vasseur pour essayer de laisser penser et parler les militants PS en dehors des circuits habituels du pouvoir socialiste. Et je me suis lancé, avec la naïveté que l'on tolère, j'espère en tout cas, chez des sympathisants comme moi à qui ont peut-être manqué quelques chapitres dans la théorie du socialisme, mais qui aiment bien songer à tout ça de temps en temps.

L'obstacle, dans la rédaction, auquel je me suis tout de suite heurté, c'est qu'il y a bien trop de choses à dire, même en se limitant à la politique économique, et qu'en plus le bloggage ne vous prépare pas forcément à l'élaboration de théories organisées en grand 1, petit B, troisième alinéas du sous-paragraphe 37... D'où, après quelques pages de rédaction d'un billet fleuve, ma dernière idée géniale en date, qui est de publié ici, en préparation, des bribes du Grand Billet, pour avancer tout doucement en bénéficiant peut-être de quelques réactions.

Donc, je lance une série de billets qui vont s'appeler "Gauchitudes". Et voici le premier billet-fragment:

Fins de cycle

Prenons cette définition de la distinction entre une vision libérale et une vision keynesiènne, dans Introduction à l'économie de Jacques Généreux (4e édition, Points, 2001), un manuel d'économie destiné, paraît-il, aux "lycéens et étudiants" :

Le courant classique fait confiance au mécanisme des prix pour maintenir tous les marchés en équilibre, même à la suite de chocs susceptibles d'entrâiner chômage, récession, inflantion ou déséquilibre des échanges extérieurs. En conséquence, l'intervention de l'Etat n'est pas nécessaire ; le courant classique est donc libéral. [...]

Le courant keynésien estime au contraire que le mécanisme des prix est insuffisant pour absorber les chocs auxquels sont confrontés les différents marchés. L'économie de marché laissée à elle-même peut donc connaître des déséquilibres durables et l'intervention de l'Etat apparaît nécessaire ; le courant keynésien est interventionniste.

Depuis le rachat de Bear Stearns par les contribuables américains et leurs créditeurs chinois, même les anciens "libéraux" sont de facto des interventionnistes, même s'ils ne le reconnaissent pas. Tout sera donc une question de degrés, même si la balance penche en ce moment vers l'interventionnisme.

La véritable question posée, du point de vue politique, par cette distinction, me semble être celle du prix humain qu'une société est prête à payer pour entretenir la "pureté" toute libérale de ses marchés. L'implosion de l'une des plus grandes banques mondiales n'était pas acceptable aux yeux des autorités étatsunisiennes; elles sont donc intervenues.

Et voilà la question véritable : la société est-elle préparée à accepter les souffrances produites par des "fins de cycle", ces périodes entre le moment où quelque chose est cassé, et le moment où le marché pourrait "absorber" les dégâts. Quand le déclin de la métallurgie met un très grand nombre de travailleurs au chômage, que faire si le "retournement du marché du travail" qui devrait "résorber" ces chômeurs tarde à venir, ou ne vient qu'à la fin de la vie de toutes ces personnes qui l'auront passée dans la misère? L'économie libérale est faite de ces cycles de déstruction et création, mais on ne sait jamais quand la phase "création" va revenir, ni qui va en bénéficier. Quel prix faut-il payer? Sommes-nous prêts à accepter que nos métallos vivent dans la misère jusqu'à la fin de leurs vies, ou bien pensons-nous que c'est là un prix trop élévé?

(à suivre...)

28 mai 2008

Jeux de mots

Comment dire...? Je pense qu'il est probable que Bertrand Delanoë ait commis une erreur politique en se déclarant "libéral". En même temps, je pense qu'il est très bien qu'il l'ait dit. Et ce n'est pas parce que je souhaite qu'il fasse des erreurs ou qu'il dise des choses qui lui sont nuisibles.

L'effet positif de cette déclaration, très appuyée, est, ou sera, je pense, double : d'une part, elle crée les conditions d'un véritable débat sur l'identité et l'avenir du socialisme. Car c'est une vraie question : après avoir reconnu tout récemment l'existence de l'économie de marché (je plaisante : n'est-ce pas à peu près la distinction historique et originel entre le socialisme et le communisme ?), le PS doit en effet expliquer sa relation au capitalisme.

Dire que le socialisme est une forme de libéralisme, c'est sûrement aller trop loin. C'était sans doute l'intention de Monsieur Delanoë, qui a réussit, quoi qu'on en dise, son coup médiatique en se plaçant au centre d'une petite tempête sémantique. Et ce n'est pas comme si le PS n'avait jamais réfléchi à sa relation au capitalisme. Il ne pense qu'à ça, en réalité. La question ne se joue pas en termes de profonde réflexion politique, mais en termes de communication, ou encore de pédagogie. Comment expliquer la position du PS ? En s'appropriant un symbole, un mot symbolique. Et c'est là où il me semble que ce mot de "libéral" soit un peu exagéré.

On m'expliquera que le libéralisme, c'est les Lumières, les libertés individuelles, etc. Je sais. Mais la question n'est pas là. Si on ne garde que cette définition là, historique, philosophique, nous sommes tous déjà des libéraux, voire des ultralibéraux, et il n'y avait pas besoin d'en faire tout un plat. Le but de Bertrand Delanoë n'était pas de rappeler ce que tout le monde sait déjà. Cette histoire n'a d'intérêt que parce que Delanoë a brisé une sorte de tabou symbolique. Se dire "libéral et socialiste" c'est un geste, celui des pieds qui vont vers le plat.

Et c'est là où je dis tant mieux. Finalement, le "combat des personnes" va accoucher d'une discussion des idées fondamentales. Ou du moins un "combat" où les idées seront des armes. C'est déjà pas mal : on est en politique, quand même. Et du coup, Ségolène Royal ne sera plus "celle qui n'est pas vraiment à gauche".

22 mai 2008

Libéral... est-ce une si bonne idée?

Betrand Delanoë se déclare "libéral" et veut reprendre ce terme à la droite.

«Ce sont les conservateurs qui l'ont dévoyé au service du laisser-faire économique et de la perpétuation des rentes et des privilèges dont ils bénéficient».

Evidemment, une telle déclaration fait beaucoup de bruit dans la blogosphère de gauche. Des billets fusent de partout, il est même obligatoire de se prononcer sur la question. D'où le présent billet.

"Libéral" est un mot qui ne peut pas être prononcé à la légère. Il a été depuis trop longtemps utilisé comme synonyme du capitalisme sauvage, démantelement de l'Etat Providence, et même comme synonyme d'"ultra-libéral", pour que son usage aujourd'hui soit neutre.

Depuis l'arrivée de Sarkozy, le terme a cependant commencé à prendre de l'eau. D'abord parce qu'on s'est rendu compte que Sarkozy n'était pas un vrai libéral, mais plutôt un interventionniste, parfois néoconservateur, parfois archéoconservateur, au service de l'économie des grandes entreprises, surtout celles dirigées par de potes. (Bigard à la tête de la SNCF, c'est pour quand, d'ailleurs?) Les anciens madelinistes du Nouveau Centre ou de feu Démocratie Libérale ne sont pas contents des dérives déficitaires, et l'on finit par se dire qu'il y a peut-être un lien après tout entre les libertés individuelles, qui n'ont jamais semblé compter beaucoup pour le Très Grand Homme (TGH) qui préfère depuis longtemps le chiffres, et une certaine conception du marché.

Car les spécialistes de la question nous rappellent depuis longtemps déjà que "libéral" n'est pas nécessairement le synonyme de "capitalisme sauvage". Le billet d'Antoine B. nous rappelle tout ça : le libéralisme est, au sens propre et historique, l'héritage des Lumières; nous ne supporterions pas de vivre dans un monde qui ne soit pas "libéral".

Nous, gens de gauche, ne devons pas nous laisser prendre par cette escroquerie intellectuelle, qui consiste à faire croire que le libéralisme n'est que la liberté du patron. Le libéralisme économique vu de cet angle n'est que la liberté du renard libre dans le poulailler libre. L'égalité des termes de l'échange n'est plus garantie, les droits par conséquent non plus. Ce n'est pas un système "politiquement libéral", mais "économiquement dictatorial".

Redonnons au beau, au joli mot de libéralisme (Tocqueville ! Montesquieu ! Benjamin Constant !) le sens qu'il ne devrait jamais perdre, et ne le cédons pas à la droite. Ces gens-là sont incultes et manient les mots et les noms (Jean Jaurès, Léon Blum, Guy Môcquet... ) sans savoir ce qu'ils signifient.

Pour conclure :

Non, "libéral" n'est décidémment pas un gros mot.

Le problème, c'est que, malgré tout ça, si, "libéral" est un gros mot. Je plaisante un peu, mais c'est important de faire une distinction entre l'emploi "savant" du terme -- ou faut-il dire désormais "sachant" ? -- et son usage politique.

Si la gauche est, bien plus que la droite, l'héritière des Lumières, de l'esprit de libération de l'individu des différentes formes d'asservissement, et si en théorie cet héritage devrait donner à la gauche le droit de se réclamer du terme "libéral", la véritable interrogation, aujourd'hui, lorsqu'un homme politique de gauche annonce son intention de reprendre le terme à la droite, porte sur les conséquences politiques de ce geste.

Pourquoi alors faut-il reprendre ce mot? Nicolas J. se demande pourquoi les gaucho-blogistes s'émeuvent autant pour un mot : "Une bataille des mots. Rien de plus [...]. Et ils [mes copains socialos] sous-estiment à quel point les électeurs s'en foutent !" C'est la question qu'il faudrait poser à Bertrand Delanoë : quel intérêt politique ou communicationel y a-t-il à se battre pour que, dans l'esprit des électeurs, libéralisme ne signifie plus dérégulation à tout va et précarisation des travailleurs ?

Vouloir se réapproprier le terme indique qu'il y a un avantage politique à être perçu comme "libéral", même si pour cela il faut faire d'énormes efforts de pédagogie. Mais Bertrand Delanoë ne va pas convaincre Alain Madelin et les siens, et il le sait bien. Se dire "libéral de gauche", ou "libéral humaniste", c'est tenter d'occuper un terrain étonnamment près du centre. Etrange de la part de celui qui a écarté toute alliance parisienne avec le MouDem. Comme le disait hier Dagrouik : "Plutôt que de travailler avec le MoDEM devenons le MoDEM !"

Et c'est là, finalement, que cette histoire commence à m'inquiéter. Je ne suis pas pour un socialisme idéal ou idéaliste, mais pour une pratique efficace : il faut gagner des élections. Tout le reste est secondaire. Mais pour le faire, il ne suffit pas de devenir son rival. Devant la victoire de Sarkozy, Manuel Valls semble s'être dit : puisque Sarkozy a gagné avec ce programme, reprenons son programme. On pourrait penser que c'est ça, être politiquement efficace : donner aux gens ce qu'ils veulent. Le problème, c'est que pour réussir, il faut d'abord exister, et quand on cesse de défendre les valeurs de son camp, on cesse petit à petit à exister, l'identité s'estompe. C'est le danger que courent Bertrand Delanoë, et tous ceux qui pensent marquer des points en prenant des parts de marché idéologique qui devraient leur être hostiles. Le PS ne gagnera pas parce qu'il aura choisi la position juste comme il faut, pas trop à gauche, un petit peu à droite. Un adversaire comme Sarkozy aura vite fait de montrer qu'ils ne sont pas vraiment à droite, en laissant à l'aile gauche de montrer qu'ils ne sont pas vraiment à gauche non plus, et la démonstration est faite : ils ne sont rien, ne savent pas ce qu'ils veulent être. Je ne l'ai pas dit depuis un moment : la politique n'est plus une guerre de position mais une guerre de mouvement. Il faut convaincre, pas juste se conformer à ce que l'on suppose que les gens pensent déjà. Et je commence à m'égarer...

Le problème avec le libéralisme, au sens courant et journalistique, c'est que la liberté de l'individu se heurte rapidement à celle des entités plus puissantes, notamment les entreprises, les grandes sociétés, et le pouvoir économique en général. La liberté du patron et de la rente. Les récents événements économiques, les subprimes et le rachat de Bear Stearns, ont montré la nécessité d'une régulation collective. Même dans le meilleur des mondes, le libéralisme n'est véritablement libéral (au sens historique et rigoureux du terme), que lorsqu'un état ou une forme collective quelconque est prêt à intervenir.

Et c'est là, je crois, le mot essentiel dans ce débat, le mot qui manque et qui pourtant définit la gauche : le collectif. En disséquant l'usage courant de "libéral" et de "libéralisme", on retrouve surtout cette hostilité aux interventions collectives. Et là, enfin, ma question sur la réappropriation de ce terme : est-ce vraiment cette hostilité au collectif que la gauche doit chercher à reprendre à son compte? S'il y a un intérêt à reprendre libéral, c'est que le terme représente quelque chose de désirable. Est-ce l'hostilité au collectif qui est si désirable?

30 avril 2008

Bricoles

Deux bricoles.

  1. Couac (n. m.) : Bruit produit par la collision entre une promesse politique et la réalité. (C'est un peu ce que je disais hier.)
  2. L'idée de gérer l'Etat comme une entreprise plaît à ceux qui n'y réfléchissent pas : faire travailler tous ces fonctionnaires fainéants, arrêter de gaspiller des milliards, etc. Il faut un manager fort pour mettre de l'ordre là dedans, que dis-je ?, un Très Grand Manager.

    Ceux à qui cette idée plaît si bien, s'imaginent comme les clients de cette entreprise hypothétique. Après tout ils paient des impôts et reçoivent des "services". En serrant les vis à cette boîte, ils paieraient moins et recevraient plus.

    Le problème, c'est que la relation à l'Etat n'est pas si simple. Il est difficile, pour un simple citoyen, de faire jouer la concurrence entre états, par exemple. L'individu se retrouve non dans le rôle du client, mais dans celui du salarié de cette grande boîte qu'il ne peut pas quitter. Et quand il vote pour "serrer les vis", le piège se referme sur lui.

28 mars 2008

Une gauche vraiment de gauche, c'est quoi?

Après une élection, on ne peut pas reprocher aux uns et aux autres de chercher à réinterpréter le scrutin, à refaire le match, à tirer la couverture électorale vers eux. L'Etat UMP a été parfaitement ridicule sur ce point, bien entendu.

Benoît Hamon et Henri Emmanuelli publient une tribune pour dire que la victoire de la gauche aux municipales signifie que "les Français" veulent une gauche qui soit vraiment à gauche. Cela dit, moi aussi, je veux une gauche qui soit vraiment à gauche, alors pourquoi est ce que je m'en plains ? D'ailleurs, MM. Hamon et Emmanuelli disent pas mal de choses très censées. D'abord ceci, qui est évident, mais quand même bien dit :

Les 58 villes de plus de 20 000 habitants conquises par la gauche traduisent l'ampleur de cette défaite. Il peut sembler banal de l'affirmer mais cela est nécessaire tant l'impudence, voire l'autisme des ministres et des dirigeants de l'UMP sur les plateaux de télévision confinait au déni de réalité. Le nombre de villes conquises donne une dimension incontestablement nationale à cette défaite.

Ensuite ceci, qui rappelle ce que je disais de Bayrou à la veille du second tour :

En entendant François Bayrou, au soir du premier tour, appeler en vain les électeurs palois à faire barrage aux "socialo-communistes", il nous revenait en mémoire cette définition que François Mitterrand donnait du centre dont il affirmait, non sans humour, qu'il n'était ni de gauche ni de gauche".

En effet, on sait bien que l'opportunisme du MoDem a sérieusement affaibli le parti sur le plan idéologique. Et les résultats ainsi obtenus ne font pas du MoDem un grand parti. Le seul véritable atout de Bayrou et du MoDem, par rapport aux autres petits partis, c'est leur position plus centrale que centriste. En menaçant de quitter la droite pour la gauche, ou la gauche pour la droite, les voix du MoDem comptent double : autant de voix en moins pour les uns, autant de voix de plus pour les autres. Quand un Besancenot ou un de Villiers menacent de lâcher leurs partenaires potentiels, la nuisance est moindre. Mais si c'est là la force stratégique du MoDem, c'est aussi sa faiblesse, car ce positionnement implique une versatilité idéologique qui finit par nuire à la crédibilité de toute l'opération. Surtout en périodes de fortes polarisations, comme c'est le cas actuellement, ce qui nous ramène à Hamon et à Emmanuelli :

La figure classique est celle de la bipolarisation entre la gauche et la droite. Une bipolarisation dont nous n'hésitons pas à affirmer qu'elle est saine pour notre démocratie, qui a besoin d'options différenciées et de confrontations d'idées et de projets.

Mais au fait, qu'est-ce qui nous dit que nous sommes en période de grande "bipolarisation" ? Aux municipales, le rejet massif de la droite ne s'est pas concrétisé par une adhésion massive au programme du PS, du moins sur le plan national. Le rejet de la droite est fort, et la tendance d'une implantation socialiste sur le plan local se confirme d'élection en élection. Et surtout, même en admettant que "les Français" souhaitent une gauche qui soit vraiment à gauche, rien dans les resultats ne permet de dire que la gauche souhaitée soit précisément celle incarnée par des gens comme Hamon et Emmanuelli.

Alors qu'aux Etats-Unis, en Angleterre et, demain, en France et en Europe les dirigeants seront soumis à la nécessité de prendre des mesures radicales de sauvetage du système bancaire et de se tourner vers des formes nouvelles de régulation publique de l'économie, il serait paradoxal que la gauche française, en quête d'une illusoire modernité, "mue" à contresens de l'histoire.

Si l'analyse de la situation financière est encore une pertinente, et presque consensuel, du moins à gauche. Son application au PS est pourtant douteuse : qui, au PS, est pour une dérégulation totale des marchés financiers ? Même les plus strauss-kahniens des DSKïens ne se diraient pas en faveur d'une libéralisation de la finance internationale. Le fait que le libéralisme bancaire se soit heurté si honteusement aux limites de son idéologie ne peut pas constituer un message qui s'adresse au PS. S'il y a évidemment des leçons intéressantes à glâner dans l'histoire des subprimes, elles seront surtout utiles face à la droite et surtout à la droite libérale : "regardez ce qui se passe quand on donne trop de liberté aux marchés financiers : ils reviennent à la maison en pleurs, la queue entre les pattes". Oui, c'est intéressant et important. Non, cela ne permet de choisir "la gauche véritable", et encore moins de dire que les PS doit se concentrer sur son aile gauche. Non, cela ne permet pas de dire que la stratégie de Ségolène Royal n'est pas la bonne.

Tous ses éléments sont intéressants pour le PS : victoire aux municipales, faiblesse du MoDem, lecture de la crise bancaire. Toutefois, ils ne permettent pas de décider quel doit être le positionnement du PS, ou quel courant à l'intérieur du PS doit prendre le dessus. Puisque l'heure est celle de la réflexion, il me semble que tout cela indique surtout que le renouveau du PS ne va pas venir de ce genre de choix - à fond à gauche ou à fond au centre ; 80% gauche, 20% droite, 99% gauche 1% droite, ou tout autre savant mélange, mais dans une réflexion sur ce qui constitue ces pôles. Mais il faudra que ce soit pour un autre billet. Voire plusieurs. Pour l'instant, l'essentiel c'est qu'il n'est pas évident ce qu'est "une gauche qui est vraiment de gauche". Les circonstances actuelles ne permettent pas de le dire, il va falloir effectivement réfléchir.

2 mars 2008

Verrouiller le changement

Avant hier, un peu perdu dans une librairie, je tombe sur un petit livre noir par Edgar Morin, Où va le monde ? Comme c'est tout petit, et comme je ne connais pas grand'chose à la pensée de de ce penseur, je l'achète et je commence à le lire. Je me rends compte, au bout de quelques pages, que le livre a été écrit en 1981 et réédité en 2007, quelques mois avant le lancement, par notre Très Grand Homme (TGH), du thème de la "politique de civilisation" dont je parlais déjà l'autre jour. Autant essayer de voir à quoi ressemble une "vraie" politique de civilisation, non?

Pour tout avouer, je ne sais pas encore ce que c'est, en détail en tout cas. Je n'ai encore lu que les 40 premières pages, qui sont parfaitement abordables, même quand on n'est pas historien-philosophe-sociologue-économiste de formation. Et en fait, ces première pages m'ont fait réfléchir un peu, et j'en suis revenu à notre Lider Maximo à nous.

Il y a quinze jours, Dagrouik publiait la réflexion de l'un de ses lecteurs libéraux, sur la question : Sarkozy est-il libéral? Je me souviens d'avoir lu un édito que je ne retrouve plus dans les Echos ou dans La Tribune qui parlait du désarroi et de la déception des "vrais" libéraux après quelques mois de Sarkozy. Je viens de trouver ce billet (en anglais), écrit pendant la campagne par un vrai libéral londonien pour qui le TGH représente surtout la droite dure ("hard right wing"), bien plus qu'une véritable pensée libérale. Pour cet auteur, Sarkozy est surtout un colbertiste avec une vision "authoritarian and paternalistic" de la politique, qui croit que l'Etat doit protéger certaines entreprises privilégiées contre la libre concurrence, fût-elle européenne. Les positions de Sarkozy sur la pêche et Arcelor-Mittal ont bien montré, en effet, les limites de sa foi en la liberté du marché.

Pour ma part, je reste scéptique quant à l'existence d'une véritable pensée politique sarkozyste, encore moins une pensée économique. Ce qui compte chez lui, ce sont les valeurs (genre "travailler dur"), un système de caste (les gens bien contre les autres), un certain opportunisme politique permanent et versatile, et une soif narcissique de pouvoir. C'est ce dernier élément qui l'empêchera pour toujours d'être un "vrai" libéral. Pour cela il faudrait consentir non seulement d'entreprendre des choses très peu populaires auxquelles les français sont résolument opposés, mais surtout, il faudrait qu'il lâche des bouts de pouvoir. Le "volontarisme politique" est par définition anti-libéral car il est narcissique, centralisant, paternaliste.

La grande transformation de la société, toutes ces "réformes" rêvées et promises qui devaient balayer toutes les choses que tous les électeurs n'aimaient pas dans leur propre pays, grand chantier sarkozyste qui fut si bien vendu aux téléspectateurs pendant la campage, cette grande transformation était peut-être impossible. Car pour "vaincre les conservatismes", il aurait fallu pouvoir briser les systèmes de castes, la domination des très grandes entreprises qui, protégés en effet par l'Etat empêchent l'innovation et la rénovation de l'économie française, autrement dit briser tout ce système de connivence entre le pouvoir et l'argent, ce système dont Sarkozy est l'emblème, la mascotte en peluche.

Et c'est là où j'en viens enfin à Edgar Morin. Le bouquin que je lisais était donc écrit en pleine guerre froide et cherche à montrer, entre autres, comment - si j'ai bien compris - la rigidité du pouvoir et de l'organisation sociale et économique est néfaste pour le développement d'une société. Ses exemples sont l'URSS et les Etats-Unis des années soixante, soixante-dix et quatre-vingts, mais on peut assez bien les transposer vers la France d'aujourd'hui.

La marche de l'histoire, pour Edgar Morin, ne se commande pas et ne peut pas se deviner à partir du passé et du présent, car notre vision même du présent est imparfaite. Du coup, l'image que nous faisons du passé l'est tout autant : nous choisissons le passé qui nous convient au moment. Les "germes" du futur qui sont déjà présents aujourd'hui sont encore invisibles, trop marginales pour qu'on puisse deviner que ce sont elles qui vont tout fixer. Chaque innovation est d'abord marginal, puis déviant, puis tendance, puis nouvelle norme. On voit comment les politiques gestionnaires pour la recherche et la culture, prônées par Sarkozy pour leur "efficacité" sont justement inefficaces : elles sont faites pour répondre à une évaluation immédiate, dans les termes d'aujourd'hui, ou à satisfaire les envies des nos "consommateurs culturels" sans avoir l'audace de vouloir de influencer ou même détraquer ces envies. Tout, dans un monde sarkozysé, doit pouvoir se diriger à partir du pouvoir centre. Devinez qui occupe ce pouvoir central.

Le progrès viendra du marginal, de l'inattendu. Ce n'est pas Lagardère, Bolloré, EADS qui vont inventer le monde de demain, mais plutôt des inconnus avec des idées bizarres. Des petits, des faibles qui vont devoir se battre contre les champions économiques protégés par l'Etat paternaliste. Dans ce que j'ai compris de ma lecture un peu rapide de la notion de "complexité" chez Edgar Morin : on ne peut pas contrôler, maîtriser l'Histoire, on peut juste espérer l'influencer.

Sarkozy s'est vendu comme incarnant le changement, le bouleversement de toutes les vieilleries dont il faut "libérer" le pays. Et pourtant il représente en réalité une nouvelle variante sur le vieux conservatisme qui est encore mieux incarné par François Fillon. La décentralisation semble bloquée, les seules mesures du rapport Attali qui auraient pu aller dans ce sens, comme la suppression des départements, ont été les premières à être écartées. Et pourtant, le rapport Attali est marquée de la même contradiction entre la volonté d'en finir avec le dirigisme à la française et la volonté de décider, de façon dirigiste, la fin du dirigisme...

Le changement viendra quand la décentralisation avancera, quand l'Etat cédera un peu de son pouvoir. La démocratie participative de Ségolène Royal n'était pas assez fignolée pour être efficace dans une campagne électorale. Pourtant, ce n'est que ce genre de changement qui pourrait effectivement ouvrir véritablement les choses.

30 janvier 2008

Relâchement

Hier je parlais de la politique de la recherche prônée par le rapport Attali. J'avais l'intention d'en venir au discours de notre Très Grand Homme (TGH) sur la même question, et puis tout est devenu trop compliqué. Tout à l'heure je me suis replongé dans le discours, et je tombe sur ceci (page 3 de la version pdf):

Je le dis au risque de choquer, mais on ne peut pas dire toujours des choses faciles. De mon point de vue, c'est bien au Parlement, au gouvernement, et particulièrement au ministère en charge de la recherche, qu'il appartient d'attribuer l'argent public et de fixer les orientations stratégiques. Ce n'est peut-être pas le meilleur système, mais tous les autres sont pires. Je ne sais pas, sinon, à quoi servirait un ministère de la recherche.

Ce n'est pas à un organisme, si grand, si respecté, et si puissant soit-il, de définir à lui seul la politique scientifique d'un pays. Ce n'est pas non plus à un collège électif de scientifiques de décider de cette politique, car la science ne doit pas fonctionner en boucle fermée, la science doit rendre des comptes à la société.

Sarkozy, donc, le Très Grand champion de l'"autonomie" des universités, défend ici l'idée selon laquelle seul l'Etat, et surtout le Ministère de la Recherche, est apte à déterminer une politique de recherche. Car, comme il le dit, "la science doit rendre des comptes à la société." Comme je le disais hier, nous sommes bien dans l'optique d'une science utilitaire, soumise aux exigences passagères et temporelles des gouvernements. Tant pis pour l'initiative individuelle. Tant pis pour l'indépendance de la recherche. Mais nous avons compris déjà depuis longtemps que Sarkozy n'est pas un libéral (c'est-à-dire un vrai libéral) mais un étatiste, qui conçoit la politique comme une manière de contrôler les administrations de l'état dans une relation finalement antagoniste, et de soumettre l'état aux besoins des entreprises (tandis qu'un libéral se contenterait de laisser les entreprises évoluer sans intervenir -- mais alors c'est difficile d'être si "volontariste").

Mais si j'ai cité ce passage, c'est pour m'émerveiller devant ce petit bijou de logique politique :

Ce n'est peut-être pas le meilleur système, mais tous les autres sont pires. Je ne sais pas, sinon, à quoi servirait un ministère de la recherche. (C'est moi qui souligne, o16o.)

D'abord, il n'a pas prouvé que tous les autres systèmes sont "pires", laissant la référence à Churchill remplacer la démonstration. Le pire, pourtant, c'est le clou de son argument : "Je ne sais pas, sinon, à quoi servirait un ministère de la recherche". Oui, merde, on a ce ministère, il va bien falloir lui trouver une occupation. Sinon, on ne sait pas à quoi il pourrait bien servir.

Je reviendrai plus tard à la question de la recherche, mais ma question pour aujourd'hui est la suivante : qui écrit les discours du TGH? Comment peut-on expliquer une argumentation si faible? Y a-t-il un relâchement à l'Elysée qui fait que désormais on sort n'importe quelle banalité pour meubler pendant les céremonies? Ce sont les stagiaires qui décident tout maintenant? Je commence à m'inquiéter, moi.

UPDATE: Monsieur Poireau nous parle de la science aussi.

9 septembre 2007

Être libéral avec ses amis

Depuis quelques temps, l'hypothèse d'un Nicolas Sarkozy néo-conservateur, sur le mode américain, commence à s'imposer, du moins chez les confrères atteint, comme votre serviteur, de l'anti-sarkozysme primaire. Malgré des ressemblances certaines, il est encore difficile de se prononcer sur la question, tant les contextes américain et français sont différents, et tant la "philosophie politique" de Sarkozy est confuse et opportuniste.

L'un des points de convergence est sûrement la vision du rôle de l'Etat dans l'économie. Là où l'on s'attendait à un Sarkozy libéral, soucieux de réduire les déficits publics, on trouve un Sarkozy interventioniste et dépensier. Cela a été amplement commenté déjà. C'est un point commun avec les neo-cons, qui aux Etats-Unis se font élire en promettant la responsabilité fiscale pour ensuite jeter l'argent par les fenêtres. Selon la philosophie neo-con (néo-conne), la droite doit se servir de son pouvoir pour bousculer la société et la terre entière pour les refaire à l'image de leurs délires autoritaires et religieux.

Cette "grande volonté de réforme" qu'affiche sans cesse le Très Grand Homme (TGH) hésite entre une version responsable, droite chiraco-balladurienne traditionnelle tendance pensée-unique (personne n'ose s'occuper des retraites, nous on le fera), et une version enivrée du pouvoir qui voudrait dégommer tout ce qui appartient non seulement au passé de la gauche, mais aussi la droite catholique - au sens de la démocratie chrétienne, la chretienneté dans ce cas censée agir comme frein (quoique) aux puissances de l'argent. Car, Christine Boutin, le Cardinal Lustiger et la Turquie nonobstant, la véritable rupture sarkozyenne est celle d'avec la tradition catholique. Mais c'est là le sujet d'un autre billet, écrit peut-être par quelqu'un d'autre, car je ne suis pas expert dans les fondements philosophiques de la droite catholique. C'est cette seconde branche du sarkozyzme qui ressemble à l'activisme de droite théorisé outre-atlantique par les neo-cons.

De ce point de vue, il n'y a pas de contradiction véritable entre les positions interventionnistes de Sarkozy, comme GDF-Suez, et un certain libéralisme. Tout est bon pour renforcer ce pôle pouvoir-argent. En effet, pourquoi réduire l'action de l'Etat, quand il pourrait se mettre encore plus directement au service du capital?

C'est en tout cas en ces termes que je comprends cette nouvelle proposition qui consisterait à dépénaliser bon nombre d'infractions commises dans ou par des entreprises, en espérant que des procès civiles suffisent à faire respecter la loi. Le Figaro (merci encore à Juan) la résume ainsi:

Sont plus précisément visées les peines prononcées par les tribunaux qui interviennent après les sanctions administratives décidées par des autorités indépendantes comme le Conseil de la concurrence en cas d'entente ou l'Autorité des marchés financiers en matière de délits d'initiés.

La philosophie de Nicolas Sarkozy ne consiste pas à dépénaliser toutes les infractions, mais à concentrer l'action pénale là où des intérêts publics sont en cause. Pour le reste, dès que des procédures civiles peuvent être mises en oeuvre, la puissance publique n'aurait aucune raison d'interférer dans le conflit opposant deux parties privées.

(Ils me font rire, au Figaro, avec leur "philosophie de Nicolas Sarkozy".) L'idée, sous sa forme la plus abstraite, semble vaguement équitable : laisser les entreprises défendre leurs intérêts, plutôt que de faire intervenir l'Etat. Mais regardez les deux exemples d'infractions proposés : entente entre concurrents et délit d'initiés (ce de quoi on accuse un certain Arnaud L., d'ailleurs). Dans les deux cas, ce n'est pas seulement une entreprise qui est la victime d'une autre, mais tout potentiellement de nombreux acteurs économiques. Si deux producteurs de chaussures à glands se mettent d'accord sur leurs prix pour casser les autres producteurs, c'est tout le secteur qui est lésé. Pour le délit d'initié, c'est encore pire, car de telles infractions risque de compromettre le fonctionnement même de la Bourse (dans un cas comme celui d'Arnaud L., par exemple) et donc nuisent à tout le système.

C'est donc une sorte de libéralisme que Sarkozy entend mettre en place, mais un libéralisme dont l'effet sera sûrement de rendre la vie plus facile aux puissants, qui désormais ne risqueront pas d'aller en prison mais seulement de perdre un peu d'argent. Ainsi on retrouve la véritable philosophie de Sarkozy, qui est de favoriser une caste, la caste bling-bling.

23 juin 2007

La puissance industrielle pour vos amis

En réfléchissant un peu plus, à la suite de ce que j'écrivais tout à l'heure, j'en viens petit à petit à penser qu'effectivement Sarkozy est prenable sur la question de l'économie, en termes justement de sa compétence personnelle.

Le saga de la TVA sociale montre qu'il sait à peu près ce qu'il faut dire pour plaire au bon peuple et se faire comprendre d'eux, ce qui n'est pas négligeable. Mais "au fond" (comme il aime tant dire, le Très Grand Homme (TGH)), il est lui-même assez brouillon dans ce domaine. La confusion dans la communication autour de cette question ne vient pas de Borloo, mais du Grand Lider Maximo lui-même.

En évoquant à plusieurs reprises, depuis quelque temps, l'idée de taxer les importations, et même de le faire grâce à la TVA sociale, Sarkozy conforte ses supporters dans leur peur de la puissance économique de la Chine, bouc émissaire des délocalisations. Ce type de déclaration montre que Sarkozy est resté dans une vision économique essentiellement industrielle -- nos usines contre les usines chinoises -- qui concerne encore peut-être PSA et Renault, mais qui est obsolète pour une partie croissante de l'économie.

Sarkozy n'est donc pas un moderne. Et il n'est pas un vrai libéral. Comme pour beaucoup d'autres domaines, en économie Sarkozy semble s'enfermer dans la logique d'une lutte pour son camp, contre l'ennemi gauchiste.