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14 mai 2011

Ils sont vraiment désolés

Je reviens à cette histoire de quotas que j'ai abordé hier. Laurent Blanc et la FFF se sont excusés. Voici les mots de la Fédé :

Le conseil a également tenu à présenter "ses excuses à ceux qui ont été blessés".

Et voici ceux du sélectionneur :

J’ai tenu des propos qui peuvent être blessants. Je m’en veux aussi de ne pas avoir pris de la hauteur pour m’apercevoir que certains propos pouvaient choquer et blesser. Je m’excuse auprès des gens que je connais et surtout auprès de ceux que je ne connais pas.

Tout cela est très bien. La Fédération et même le Ministère ont réagi assez rapidement, ont pris la chose au sérieux. Tant mieux. La réaction normale et non-raciste a eu gain de cause. Mais… (il y a toujours un mais, je sais).

Mais… on sais bien que les excuses font partie de la pratique du damage control médiatique. Et là, rien à redire : il faut bien jouer le jeu. Dans le milieu du foot c'est bien connu. Mais… ce qui m'agace un peu, c'est cette idée que le problème était d'avoir blessé des gens. Comme si le racisme se limitait à blesser ou stigmatiser les gens. À la rigueur, personne n'a été "blessé" dans cette histoire, ou, s'ils l'ont été, c'était secondaire, derrière le véritable scandale qui consistait à imaginer une pratique discriminatoire systématique, un système qui, appliqué, aurait bouleversé le destin de centaines de parcours de jeunes footballeurs méritants, et aurait brisé pour toujours la mixité sociale qui depuis des décennies fait la force du football français. Si Laurent Blanc s'était borné à dire que les noirs, grands et costauds, ne savaient pas dribbler, la blessure auraient été plus criante et plus médiatique, mais les conséquences bien moins graves.

Tant mieux pour les excuses, donc, mais elles sont quand même un peu à côté de la plaque.

PS ("Post-scriptum", pas le parti) : Le plus drôle dans l'entretien de Laurent Blanc (mais on le lui pardonne parce que, quand même, ce n'est pas un homme politique de droite) :

Quand j’ai pris connaissance des propos qui ont été tenus durant cette réunion du 8 novembre, il y a eu beaucoup de colère en moi. Cette colère est toujours présente. J’espère que j’arriverai à l’extérioriser avec le temps. C’est de la colère vis-à-vis de moi-même.

Il a fallu attendre que Mediapart sorte l'histoire pour qu'il prenne connaissance des propos qu'il a lui-même tenus, où qu'il a entendus dans une réunion où il était présent ? Pas très logique, Lolo, mais vous avez quand même bien bossé vos leçons de damage control.

13 mai 2011

Blanchir la nation en commençant par le foot

L'équipe de France de football est, dans notre réalité politico-médiatique, l'idéal du nationalisme. Nos néo-nationalistes à tendance sarkozystique (c'est-à-dire tout dans la surface des choses) voudraient depuis au moins 1998 que l'enthousiasme pour l'équipe Nationale puissent se traduire vers une…oui… une Identité Nationale, moderne, étincellante, avec contrats Adidas et TF1. Les téléspectateurs français ne deviennent de supporters véritables que lorsque leur équipe connaît des succès planétaires. Quand le ballon ne tourne pas rond, le public se montre, historiquement, très critique. En cas de match médiocre, les sifflets ne sont jamais bien loin. Ce fait, pourtant, n'a jamais refroidi le fantasme du nationalisme politique aux allures sportives.

Bref: l'équipe de France, c'est la Nation. C'est pour cette raison qu'il est triste de constater qu'à la tête de la Nation footballistique, le courant s'est inversé, et qu'on va courrir après les mêmes thèmes xénophobes (mais en version plus ou moins light -- c'est l'industrie du divertissement après tout) qui plombent la vie réelle. Tant pis.

S'il y a quelque chose de positif de l'affaire, c'est que, pour une fois, nous avons la preuve, la trace de ce qui aurait dû rester de l'ordre du non-dit. Une sorte de plafond de verre, un filtre blanchissant, dont l'existence n'aurait jamais pu tout à fait être prouvée, malgré d'éventuels soupçons, vient de devenir très concret. C'est pour ça que je ne peux pas être d'accord avec Romain qui critique la gestion de l'affaire par Mediapart. Oui, ça tombe mal, politiquement, mais c'est très important de sortir ce genre de procédé.

Une partie de la confusion initiale entourait la notion des joueurs binationaux et il a même été admis que c'était un véritable problème. Il se trouve, pourtant, que les enfants de 12 ou 13 ans que l'on voudrait écarter ne sont pas des binationaux, c'est-à-dire n'ont pas la double nationalité, ils sont seulement potentiellement binationaux. Voici comment l'explique Mathilde Mathieu chez Mediapart :

Derrière ce mot abusif de «binationaux» se cachent en réalité, comme Mediapart l'a déjà expliqué, des jeunes Français, exclusivement français à ce stade de leur vie (à quelques exceptions près), qui pourraient être tentés, plus tard, d'acquérir une seconde nationalité (celle de leur mère, de leur grand-père, ou d'un autre ascendant), pour rejoindre une sélection étrangère, le plus souvent par dépit.

Et comme le dit Laurent Blanc :

«Il ne faut pas que ce soit tous les joueurs qui puissent faire ça. Parce que tous les blacks, si tu enlèves les Antillais, ils ont des origines africaines. Donc, africaines, ils vont pouvoir aller dans une équipe africaine.»

Donc « binational » signifie pouvant un jour devenir binational. Et voilà qu'on se retrouve nez-à-nez avec cette même vieille confusion, qui explique au moins les trois quarts de la logique xénophobique sarkozyënne : l'immigration, clandestine ou non, que l'on voudrait supprimer ou « mieux gérer » n'a qu'une valeur symbolique : celle qu'on voudrait vraiment supprimer, gommer, effacer, c'est celle des années cinquante et soixante, qui concerne désormais des personnes qui sont français, dont les enfants et les petits-enfants sont français. L'« immigration » d'un postcolonialisme mal digéré, en somme. L'association entre burqa et une origine étrangère relève de la même logique. Je me souviens (mais je ne retrouve pas de référence sur l'internet) que le programme de Jean-Marie Le Pen dans les années 90 comportait la révision de toutes les naturalisations faites depuis, je crois, 1973…

Du coup, la « bi-nationalité » revient à la mode, en tant que grand fléau non seulement du football mais de toute la société française.Claude Goasguen a su saisir la balle au bond:

Interrogé sur les conséquences concrètes pour les gens concernés, Claude Goasguen répond: "Cela veut dire qu'on demanderait aux gens de choisir entre deux nationalités. Ou bien qu'on aille vers une limitation des droits politiques. Car il est tout de même gênant qu'une personne puisse voter en France et dans un autre Etat. En procédant ainsi un binational se retrouverait en quelque sorte avec une nationalité et demie".

Il y aurait même une sorte de population de faux français :

"En France aujourd'hui, on ne sait pas combien ils sont, sans doute 4 à 5 millions. Je souhaite aussi qu'on aille progressivement vers une limitation de la double nationalité par le biais de discussions bilatérales avec les pays", souligne-t-il.

Un peu plus et on va nous annoncer qu'ils vont nous égorger dans nos lits dès que le signal sera donné par Moscou ou je ne sais quelle capitale musulmane.

Mais, pour Goasguen, il s'agit quand même de vrais binationaux (qui restent, pour rappel, des vrais français), tandis que chez nos purificateurs footballistiques, le joueur (de 12 ou 13 ans) binational est seulement potentiellement binational, et seulement, pour l'instant, français à 100%. L'ombre de la binationalité fantôme s'infiltre dans les mentalités pour signifier, sous le sceau d'un bon sens d'apparence (on ne va pas former l'équipe nationale de l'Algérie à Clairefontaine, tout de même). Aurait-on enfin trouvé la manière de distinguer entre un « nous » national et un « eux » français mais pas vraiment français ?

19 octobre 2008

Une Marseillaise si fragile ?

En 2001, quand la Marseillaise fut sifflée lors d'un match France-Algérie, je ne blogais pas encore, mais je me disais que j'aurais pourtant eu des choses à dire. Quand la même chose se produit en 2008, soudain je n'ai plus envie d'en parler. Comme l'a remarqué Juan avec justesse, ce match arrive au bon moment pour une droite qui, comme j'ai toujours autant de plaisir à dire, vient de se défaire de son sur-moi libéral et qui a besoin de se regrouper autour des bonnes vieilles valeurs colonialistes :

En France, certains ont fait beaucoup de vacarme sur une anecdote sportive, celle d'un hymne national sifflé pendant un match amical mardi soir. Une distraction de plus pour éviter de siffler les véritables mauvais joueurs.

(C'est rigolot : Benoît Hamon avait déjà parlé du "surmoi libéral" le 9 septembre, mais il parlait de celui du PS.)

Bref, se lancer dans la polémique à ce sujet, c'est, d'une certaine façon, apporter de l'eau au moulin UMP. Et puis les confrères ont déjà dit beaucoup de choses intéressantes et pertinentes sur ce sujet. Nicolas J. remet en perspective, ici et surtout ici (un petit bijou de billet) les faits de quelques "jeunes abrutis" qui sifflent. En effet, le danger du symbolisme footballistique, c'est que souvent les symboles sont laissés entre les mains de gens qui n'ont pas fait l'ENA, ce qui peut aussi en faire le charme.

Juan, sur son autre blog, se demande lequel est plus dangereux pour l'image Nationale : des sifflets lors d'un match et l'existence d'un Ministère de la Xénophobie, de la Pureté de la Race et du Codéveloppement. Et Mathieu L. (du blog au magnifique titre : Les privilégiés parlent aux Français et au Monde) nous fait aussi une mise au point historique qui vaut le détour. (Sans négliger les commentaires, d'ailleurs.)

C'est finalement en lisant ce très bon billet d'Olivier Bonnet que j'ai commencé à m'énerver, car je me suis senti revenu cinq ou six ans en arrière, surtout à 2005, année des émeutes des banlieues, quand Bernard Accoyer rendait la polygamie responsable des violences :

Deux causes sont rendues responsables de l'"arrivée massive" de nouveaux immigrants : le regroupement familial et la polygamie. Un lien qui ne fait aucun doute pour M. Accoyer : "Parmi les mineurs impliqués dans les délits, il y a une surreprésentation d'enfants issus de familles polygames", souligne le député de Haute-Savoie.

Tous les souvenirs reviennent : la racialisation de "l'insécurité", le débat sur le foulard, la paranoïa sur les "tournantes"... tous ces phénomènes de société d'un pays qui voulait oublier son passé colonial, qui voulait se laver de toute responsabilité les crimes coloniaux commis, qui voulait surtout ne pas voir de relation entre le passé colonial et les difficultés au présent. Et là, je me souviens comment tous ces événements ont servi la montée en puissance de Sarkozy, et soudain je comprends à nouveau l'endurance de Juan.

Olivier Bonnet rappelle donc

Bien sûr que le chef de l'État se doit d'être le premier indigné, lui qui s'est déjà affirmé depuis 2003 comme le champion des combattants contre les talibans siffleurs de Marseillaise, avec son "délit d'outrage au drapeau et à l'hymne national".

Et c'est là, franchement, qu'on a du mal à ne pas s'énerver, même si c'est inutile. La Marseillaise est-elle si fragile que quelques sifflets vont faire éclater la République?

Je n'ai pas constaté des effets remarquables après France-Tunisie.

  • Aucune fissure n'est apparue sur l'Arc de Triomphe.
  • La Tour Eiffel n'a pas commencé à rouiller.
  • Les colonies Françaises en Afrique du Nord n'ont pas subitement déclaré leur indépendance... (Ah, si ? C'était déjà fait ? J'ai dû oublier...)

Et puis zut...