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21 novembre 2008

Avec le changement les choses sont différentes

Ce matin Nicolas J. (qui n'aime pas beaucoup Ségolène Royal... je crois qu'il ne m'en voudra pas de le dire ainsi), regrettait son score à peu près correct dans le vote d'hier soir :

je suis déçu car c'est une certaine idée de la gauche que j'avais en moi qui disparaît.

Une certaine idée de la gauche...

Je comprends le sentiment même si je ne le partage pas. (Son blog ne s'appelle pas "partageons mes sentiments" après tout.) Personne ne peut dire exactement ce que cela signifie d'être à gauche, de gauche, et pourtant nous avons chacun une certaine idée. Ou plutôt un ensemble assez vague d'idées, de souvenirs, de valeurs, de références historiques (Jaurès n'aurait jamais dit ça...).

Notre idée de la gauche est quelque chose d'assez flou, nécessairement. C'est tout juste ce qu'il faut pour s'y reconnaître.

Pourtant, depuis des années, et surtout depuis deux ans, il y a comme une évidence : il faut changer les choses au PS. A un moment je n'en pouvais plus d'entendre parler d'un "changement de logiciel". Même Martine Aubry promet de tout rénover (mais en gardant la même équipe). Il semble essentiel d'arrêter de perdre les élections nationales. Et voilà : le socialisme dans lequel depuis longtemps on a pris l'habitude de se reconnaître, en y croyant quand même, s'avère incapable de gagner des élections autres que locales. Certaines des analyses de la gauche ne sont plus pertinentes depuis la fin des Trente Glorieuses. Le consensus est qu'il n'est pas prudent de continuer comme ça.

Le problème avec le changement, c'est que ça change. Quand on change quelque chose, après ce n'est plus pareil. On risque de ne pas s'y reconnaître au début. Pire encore, avec le changement, on sait ce qu'on perd mais on ne sait pas ce qu'on gagne.

Si on ne se reconnaît pas, socialistiquement parlant, en Ségolène Royal, c'est qu'elle représente un vrai changement. Avec les risques que cela représente. Mais si elle paraissait aujourd'hui parfaitement à gauche, au sens où l'on entend la gauche depuis quinze ou vingt ans, c'est qu'elle n'aurait qu'un plat réchauffé à proposer.

Il n'y a plus le temps de tout développer, mais je reste persuadé que le champ d'action de l'État (de gauche) et les moyens d'intervention dont disposerait un État aux intentions gauchisantes vont se modifier profondément dans les années à venir, vers un modèle bien moins centralisé et étatiste. C'est en modifiant les paramètres des acteurs économiques, notamment les entreprises, qu'une véritable politique sociale pourrait voir le jour. Cette gauche là ne va pas ressembler, à à la surface en tout cas, celle que nous avons connue.

Et c'est pour cette raison que je souhaite que les militants socialistes choisiront Ségolène Royal ce soir, contre une pensée et une pratique du socialisme qui ne sont plus d'actualité.

20 novembre 2008

Tiercé

Le Congrès était loupé, et moi j'ai loupé le Congrès. Hormis le premier soir, je n'ai pas pu le suivre du tout. Un peu frustrant ce sentiment de ne pas avoir vécu, fût-ce de loin et à travers les témoignages et analyses, lus après coup, des Left_blogueurs intrépides qui ont fait le voyage.

Ce soir les militants socialistes vont encore une fois voter et si j'ai bien compris, ils auront sans doute à voter une nouvelle fois si aucun candidat ne dépasse les 50%. Des mauvaises langues s'élèvent déjà pour dire que quelle que soit le choix des militants, aucune des deux premières secretaires potentielles ne sera légitime, et l'on nous promet encore des années de chamailleries.

Reveillez-moi en 2022. Ou pourra-t-on encore entendre des anciens au bistrot en train de dire : "... mais le vote dans les Bouches du Rhône..." ou encore : "ce n'était rien à côté du vote au canon dans la fédé du Nord" ?

Le triste spectacle de ce congrès me fait penser à une institution qui essaie de ne pas changer, qui est prêt à tout pour éviter de changer. L'alliance fabiuso-DSKïste derrière Martine Aubry montre à quel point ce ne sont plus du tout les idées, les courants, les théories du social-ci ou de l'économique-ça, ou même le positionnement plutôt à gauche-gauche ou plutôt à gauche-droite qui déterminent les alliances. Tout simplement, un clan, un caste fait de la résistance.

Enfin, pas seulement. Pas seulement un clan, mais un ensemble d'idées, une certaine culture de groupe, qui n'ont rien de détestable, mais qui ont contribué à maintenir le PS dans la situation où elle se trouve.

Juan nous demande de donner notre "tiercé" pour le vote de ce soir. C'est facile :

  1. Ségolène Royal. Elle n'est pas forcément la femme providentielle, mais elle est la seule qui bascule véritablement les choses. C'est pour cette raison que la carpe socialiste et le lapin social-démocrate se liguent contre elle.
  2. Benoît Hamon. Il représent malgré tout une nouvelle génération, son élection aurait une bonne influence sur le parti. A condition qu'Hamon résiste à sa récupération par les éléphants encore trop puissants. Sur le plan idéologique, il est regrettable en revanche qu'il ne fait qu'occuper un créneau néo-fabusien qui n'apporte rien de neuf.
  3. Martine Aubry. Loin derrière les deux autres, Aubry représente la survie du jospinisme, le maintien au pouvoir des mêmes, toujours les mêmes. Son ancrage à gauche se résume à dire que le PS continuera à faire comme il a toujours fait. Plus encore que feu Bertrand Delanoë, Aubry représente à mes yeux le système en place.

Et voilà. Faute de placer un bulletin dans l'urne, j'aurai rempli mes cases PMU.

7 novembre 2008

Vote des militants : tant mieux !

Tant mieux. Ségolène Royal a déjoué les pronostics, les militants socialistes, même un peu fatigués de tout cela, ont montré que, plus ou moins, ils n'étaient pas vraiment satisfaits du status quo à l'intérieur de leur parti.

Tant mieux. Je parlais l'autre jour de l'attente que nous, peuple de gauche, commencions à avoir vis-à-vis des dirigeants et des (ir)responsables de gauche, attente rendue plus vive par tout le symbolisme de la victoire d'Obama. Mais même sans Obama, cette attente était légitime, naturelle. Elle aurait dû être assourdissante, si nos médias écoutaient un peu plus les militants et un moins les chefs et sous-chefs. Le fait que Ségolène Royal était si longtemps, pendant des mois, présentée par les médias comme la grande perdante du vote d'hier soir est là pour nous rappeler à quel point la représentation dominante de la politique dépend des avis d'un tout petit groupe d'élus. Et pour nous rappeler qu'ils peuvent se tromper.

Le succès et Ségolène Royal et celui, tout relatif, de Benoît Hamon, montrent aussi que les militants du PS ne veulent pas reprendre les mêmes pour recommencer. La page du jospinisme commence à tourner.

Malgré un taux d'abstention assez élevé, les militants n'ont pas, la plupart du temps, voté selon des consignes féodales. La direction actuelle est sanctionnée. Tant mieux. C'est l'intérêt des élections : les chefs ne peuvent pas décider des resultats à l'avance. Marc Vasseur s'inquiète tout de même :

Deuxième source d'inquiétude pour moi, la balkanisation du PS. En effet, j'ai énormément de mal à comprendre, ou trop bien, les écarts à la moyenne des différentes motions dans certaines fédérations... Bouches du Rhône, Nord, Pas de Calais, la liste est longue où ces écarts sont supérieurs à 30%... pour moi ce n'est pas une bizarrerie ou la faute à pas de chance ; c'est le signe d'une démocratie interne qui va mal très mal et la trop grande prégnance des élus et des potentats locaux.

Aujourd'hui je suis d'humeur optimiste. La féodalité du PS n'est pas morte, mais on peut quand même espérer que ce vote contre la direction, contre les attentes de la direction, contre le dauphin choisi par François Hollande, fera que les nouveau responsables seront désormais de prêter un peu plus d'attention aux militants en les considérant moins comme des pions à placer que comme une interface avec la société.

Je suis optimiste aussi parce qu'il me semble que Ségolène Royal semble avoir compris que le PS doit s'agrandir, devenir un parti de masse. Rendre le statut de militant plus accessible, ouvrir les portes et les fenêtres aux sympathisants : voilà ce qui pourrait endiguer la tendance dangereuse d'une notabilisation du parti.

5 novembre 2008

L'attente

Les récupérations du succès historique de Barack Obama avaient commencé bien avant l'élection d'hier. Nicolas Sarkozy l'avait déjà appelé son "copain" il y a quelques mois, et Mediapart a mis en avant les tentatives UMPistes de tirer la couverture Obama vers eux. Et on connaît bien la rengaine sur l'idée qu'en France, les conservatismes sont à gauche.

Il faut d'abord répondre à notre Très Grand Homme (TGH) qu'il est difficile d'être à la fois le "copain" de George W. Bush Jr., worst president ever, et le copain de Barack Obama, élu dans l'espoir qu'il pourra réparer les dégâts provoqués par son prédécesseur. Cette opération de com' élyséenne ne mérite même pas la réfutation, et il semble bien qu'il s'agisse d'une énième tentative d'occuper un créneau dans l'imaginaire politique français pour y précéder les éventuels socialistes qui pourraient songer à établir la comparaison en leur propre faveur.

Et c'est à gauche que la question a une importance véritable. Non pour décider qui, entre Martine Aubry ou Bertrand Delanoë, ressemble davantage à Barack, mais sous la forme d'une exigence un peu plus aiguë, une attente un peu plus forte : il serait tellement bien que quelque chose de positif sorte du Congrès socialiste. Le succès d'Obama, sa valeur symbolique, l'image optimiste qu'il projette ne peuvent que souligner l'aspect blafard du débat politique de gauche, du moins au plus haut niveau. (Je ne veux pas dire que le niveau du débat soit supérieur à droite : la droite semble s'en passer très bien.)

Malheureusement, le Congrès de Reims va sans doute fournir les bases de la conduite du PS au moins jusqu'en 2012. Il y a de temps en temps quelques petits signes encourageants, mais dans l'ensemble rien ne laisse espérer qu'un nouvel élan se prépare. Pourtant, il le faudrait. Les jeux mesquins de positionnement ne produiront rien de bon. La politique en 2007, en 2008, en 2012 ne sera pas une guerre de position mais une guerre de mouvement. Le PS ne retrouvera pas des électeurs grâce à la technicité d'un programme assez subtile pour satisfaire l'ensemble des égos de la gauche, mais grâce à un message qui pourra se communiquer.

Il faudrait que cela tienne dans une phrase. "Travailler plus pour gagner plus" était ridicule, mais efficace. "Yes we can" n'est pas un programme, et pourtant...

Mon souhait pour ce Congrès de Reims est ceci : le contraire d'une synthèse molle. Si pour y arriver il faut se crêper le chignon, s'entredéchirer entre camarades, tant pis. L'illusion de camaraderie ne trompe plus personne. L'équilibrisme gestionnaire ne peut plus rien donner. Les enjeux sont énormes.

25 juillet 2008

Nouvelle Gauche, troisième partie : Bretton-Woods

Alors, je disais quoi...?

Oui, un nouveau Bretton-Woods. C'est l'une des propositions dans la contribution Urgence Sociale de la Nouvelle Gauche.

1. Etes-vous d'accord pour que, à l'issue de son Congrès, le PS organise sans tarder avec l'ensemble des socialistes européens (ceux qui sont au pouvoir et ceux qui n'y sont pas) une grande Conférence internationale pour définir de nouvelles règles du jeu en matière monétaire et financière ?

Voici l'explication :

Vu la gravité de la crise monétaire et financière qui vient, il faut sans tarder convoquer un nouveau Bretton Woods. En 1944, dans cette petite ville du nord-est des États-Unis, on a réuni les 30 meilleurs économistes de la planète et on leur a dit (gentiment mais fermement) qu'ils ne sortiraient pas du village tant qu'ils ne se seraient pas mis d'accord sur de nouvelles règles du jeu monétaires et financières permettant d'éviter qu'une crise semblable à celle de 1929 puisse à nouveau se produire. Ils ont travaillé dur, pendant 3 semaines, pour construire un système qui a tenu 30 ans. Hélas, depuis le début des années 1970, les libéraux ont peu à peu démantelés les règles et les outils de Bretton Woods pour finir par accumuler des déséquilibres supérieurs à ceux de 1929...

L'idée est donc de refaire la même chose, en commençant par mettant au travail tous les socialistes européens d'abord, et ensuite le reste du monde :

Allons-nous attendre que la crise éclate et que la situation devienne ingérable pour convoquer un nouveau Bretton Woods ? Si tout le monde a conscience qu'on va dans le mur, qu'attendons-nous pour définir, au niveau mondial, de nouvelles régulations monétaires, financières, sociales et écologiques ? Demander 3 semaines de travail approfondi pour éviter une crise majeure, demander 3 semaines de travail pour 30 ans de stabilité, est-ce trop exiger ?

"Est-ce trop exiger?" Malheureusement, la question n'est pas tout à fait celle-là. S'il était possible de faire ce que la Nouvelle Gauche propose ici, je serais évidemment pour, sans hésiter, ou du moins sans hésiter beaucoup. Le problème n'est pas celui de savoir ce qu'on ferait si on pouvait, mais celui du rapport de forces. Jamais les intérêts financiers de la planète ne laisseraient une bande d'économistes refaire les règles de la finance internationale. On prend des paris? D'une certaine façon, ce travail est en cours depuis des années, ou du moins son image inversée : le GATT et ses enfants et petits enfants, avec toute leur complexités, leur lourdeur, et leurs intérminables négociations sont là pour nous le rappeller.

Mais surtout nous ne sommes plus en 1944, année unique dans l'histoire moderne : l'économie internationale n'existe plus, la guerre n'est pas terminée mais on commence à penser à ce qui va se passer après. Pour les pays en guerre, le rôle de l'État dans l'économie est prépondérante, et de plus la position des Etats-Unis est alors unique : futurs vainqueurs, ils n'ont pas, en 1944, de rival économique véritable. Les grands centres financiers ne fonctionnent plus : surtout Londres et Paris. C'était une chance unique pour réécrire les règles, qui, sauf cataclysme planétaire, ne reviendra pas de sitôt.

Si l'utilité qu'il y a aurait à tout refaire, à refaire le monde économique, ne fait pas véritablement de doute, du moins pour des Français de gauche, la possibilité d'imposer une telle solution n'existe pas, tout simplement. Des industries financières entières sont désormais fondées sur la maîtrise des subtilités des règles de la finance. Toucher à une ou plusieurs virgules de ces règles revient à rebattre de fond en comble les cartes du pouvoir économique. Trois semaines et trente économistes ne peseraient pas lourd.

C'est un joli but, mais ce rêve de revenir à un monde financier plus simple et plus équitable peut aussi empêcher de chercher des solutions réelles. La mondialisation est là, l'économie mondiale est là. Un "nouveau Bretton-Woods" est une proposition qui nous plaît parce que, effectivement, il faudrait pouvoir tout changer. Mais c'et se tromper sur les léviers dont on disposent et, à mon avis (il faudra que je le développe encore), c'est dépenser de l'énergie politique dans une entreprise qui ne pourra pas aboutir, dans une tentative de "refaire le monde", comme on dit. Malheureusement, plutôt que de réécrire les règles, le rôle de la politique sera plutôt d'infléchir les choses.

(A suivre, avec beaucoup d'inflexions.)

22 juillet 2008

En lisant la Nouvelle Gauche, deuxième partie : la mondialisation

J'en étais où? Je parlais de la contribution Urgence Sociale de la Nouvelle Gauche pour dire tout le bien que je pensais de leur approche de l'idéologie sarkozyënne. Maintenant je vais me permettre d'être légèrement plus critique, et ce essentiellement pour des raisons égoïstes : j'espère, à partir de quelques unes des propositions, arriver à élaborer une petite miette de pensée sur l'attitude d'une gauche devant la mondialisation, surtout une gauche se voulant nouvelle.

Voici les quatre premières propositions dans Urgence sociale (qui se formulent comme des questions qui sont en fait les réponses aux questions de Pierre Larrouturou. Voir par exemple les réponses de Maxime Pisano.)

1. Etes-vous d'accord pour que, à l'issue de son Congrès, le PS organise sans tarder avec l'ensemble des socialistes européens (ceux qui sont au pouvoir et ceux qui n'y sont pas) une grande Conférence internationale pour définir de nouvelles règles du jeu en matière monétaire et financière ?

2. Etes-vous favorable à la négociation d'un véritable Traité de l'Europe sociale comprenant des critères de convergence sociaux aussi précis et contraignants que l'étaient les critères financiers du Traité de Maastricht ? Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir pour réfléchir au meilleur moyen de négocier très vite un vrai Traité social ?

3. Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir très vite pour réfléchir au meilleur moyen de donner à l'Europe des ressources propres en créant un impôt européen sur les bénéfices, une éco-taxe et/ou une Taxe Tobin ?

4. Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir pour réfléchir au meilleur moyen de rééquilibrer les relations entre la Chine et l'Europe ? Etes-vous d'accord pour que soit mis en débat un système de Montants compensatoires qui incite très fortement la Chine à respecter d'ici 5 ans un certain nombre de règles écologiques et l'ensemble des règles sociales du BIT qu'elle a signées avant d'adhérer à l'OMC ?

Il faudra les prendre une par une, mais déjà on voit l'enjeu fondamental : comment le politique peut-il reprendre le dessus sur les intérêts du commerce et de la finance internationaux ? Comment un état comme la France peut-il peser dans cette cour des très grands ?

Ce que je salue dans ses questions-qui-sont-des-réponses-à-des-questions, c'est leur dimension internationale, ce qui peut paraître normal pour une question qui est effectivement d'ordre international, sauf que, un peu trop souvent, on ne traite la question qu'en termes de politique intérieure : "fermons les frontières", "achetez français", "plombier polonais", "TVA anti-délocalisation" ou même encore : "devenons la Chine". Toutes ces réponses, et les crispations qui les accompagnent, ont tendance à ne servir qu'à des besoins de communication politique intérieure et sont finalement autant des manières de nier le fond du problème qui est que les Etats, dans ce monde mondialisé, n'ont plus les mêmes moyens d'agir qu'il y a vingt ou trente ans.

Traiter la question sur le plan qui lui est propre, c'est une excellente idée. Nous nous approchons peu à peu d'une politique qui s'occupe du fond de la question.

La réserve que j'ai à formuler devant de telles propositions (surtout le "nouveau Bretton-Woods", le Traité de l'Europe sociale et le durcissement de la négociation avec la Chine), c'est que le modèle de l'action gouvernmentale change de sphère (supra-nationale plutôt que nationale) mais ne change pas fondamentalement de nature. On cherche à créer une force démocratique et politique qui sera en mesure de donner des ordres au marché, pour reproduire ce qu'un État pouvait faire pour sa propre économie naguère.

Plus j'y pense, plus j'ai l'impression qu'il faudra inventer un nouveau modèle (de gauche) d'action gouvernmentale qui prendra mieux en compte les rapports de force réels. La Chine par exemple ne se laissera pas marcher sur les pieds par l'Europe ; je ne suis pas contre l'idée de durcir le dialogue, mais il est naïf de penser qu'il aboutira à des changements importants, puisque la Chine sait bien que sans elle nos économies s'éffondrent.

Mais bon, il est tard et je n'a même pas commencé de parler de Bretton-Woods. Ce sera donc pour l'épisode suivant de mon feuilleton de l'été.

20 juillet 2008

En lisant "Urgence Sociale" (contribution Nouvelle Gauche). Première partie.

Retour sur la contribution Urgence Sociale de la Nouvelle Gauche (j'en ai parlé un peu il y a quelque temps ici).

Je dois dire, tout d'abord, que cette contribution est un document remarquable pour la synthèse critique qu'il propose des nombreux mensonges idéologiques, économiques et politiques de Nicolas Sarkozy et des siens, mensonges qui réussissent à s'imposer mollement dans les cerveaux disponsibles qui n'ont pas, finalement, d'autre source de réflexion. Et comme souvent nos (ir)responsables du PS n'osent pas s'attaquer à ces contre-vérités, ne voulant pas prendre le risque d'être à contre-courant dans le torrent des idées reçues, et ne s'apercevant pas qu'ainsi ils se noyaient justement dans ce même courant. La tactique est importante, mais à un moment il faut lutter aussi contre une certaine vision des choses. On se rend compte que la moitié de la bataille en politique, et la partie qui constitue sa véritable dimension stratégique, ce n'est pas tant le développement d'un programme idéal, que la lutte autour d'une certaine définition de la réalité. La stratégie, c'est définir les problèmes ; la tactique c'est tenter de les résoudre. Dans cette lutte, notre Très Grand Homme (TGH) a été particulièrement malin. Le problème, en France, c'est qu'on ne travaille pas assez. Imposer "son" problème, c'était déterminer la topographie de la bataille à venir.

En somme, il s'agit de cette idée fausse qui était si précieuse à Nicolas Sarkozy pendant sa campagne, selon laquelle la France avait tout faux, était ancrée dans son passé crypto-stalinien, tandis que nos voisins et nos concurrents sont tellement modernes et sûrement décomplexés. Etaient visés : le droit du travail, L'État providence, et les Trente-Cinq Heures, bouc-émissaire et symbole de la fainéantise sponsorisé par L'État. La contribution de la Nouvelle Gauche cherche à tordre le cou à cet argument sur "ce qui ne va pas", et c'est déjà rendre un grand service. Evidemment, on n'a pas attendu cette contribution pour le faire, mais c'est quand même bien fait.

"Les Français travaillent moins que leurs voisins" affirment François Fillon et Nicolas Sarkozy. C'est FAUX. La durée moyenne du travail (tous emplois confondus25) est de 29,9 heures aux Pays-Bas et 31,9 heures en Grande-Bretagne, contre 36,1 heures en France.

Et même aux Etats-Unis, on arrive à seulement 33,7 heures de travail. Bravo, donc, pour le diagnostic, pour l'analyse critique.

(Il y a aussi une critique intéressante de l'application des 35 heures françaises, surtout la Deuxième Loi : absence de contrepartie en termes d'emploi, possibilité de compter les pauses ou les douches comme des heures de RTT... tout pour montrer que les 35 heures sont loin d'être l'hécatombe que l'on prétend.

Dans Urgence Sociale, on lit (et c'est en gras, c'est donc important) :

C'est le chômage de masse qui provoque la baisse des salaires dans le PIB. C'est le chômage qui plombe le financement des retraites et de la Sécu. C'est le chômage et la précarité qui pourrissent la vie quotidienne de millions de nos concitoyens (en particulier dans les "quartiers difficiles"). Lutter radicalement contre le chômage et la précarité doit être, pour les Socialistes, une priorité absolue.

C'est le bon sens, c'était même à peu près ce qu'on disait depuis longtemps, avant l'arrivée de notre Human Bomb idéologique, qui a réussi à remettre l'accent sur la fainéantise et le pouvoir d'achat (eh oui!). Recadrer ainsi les choses ne devrait rien avoir de révolutionnaire, et pourtant...

Je dois dire, ensuite, que si je m'attarde ici sur des éléments sur lesquels je ne suis pas d'accord, ce n'est pas pour dénigrer l'effort dans son ensemble, ni vraiment pour me placer contre, d'autant plus que l'ami Marc Vasseur l'a signé, ce qui n'est pas rien. A la rigueur, j'aurais envie de le mettre en valeur en engageant, modèstement, un petit dialogue.

Sur le diagnostic, donc, je suis globalement d'accord et globalement impressionné. Il ne manque, à mon avis, mais ce n'est pas là le rôle d'une contribution, un langage qui permettrait de mieux vendre ces idées critiques. Malgré les mots en gras, il manque peut-être les phrases chocs qui pourraient emporter le morceau, qui pourraient lancer la contre-mythologie qui nous fait défaut.

Voilà donc pour les applaudissements. La discussion sera pour le billet suivant.

19 avril 2008

Les fameuses questions

Martin P. pose des vraies questions sur la forme de la démarche de Ségolène Royal. Comme il le dit, la forme est important :

Disons tout de suite qu'interpeller le PS sur son fonctionnement est au moins aussi légitime que sur ses idées [...].

La forme peut, selon les circonstances, faire partie du fond, et ce n'est pas moi qui m'opposerais à des discussions sur la forme, de la démarche de Royal, ou du fonctionnement du PS, voire de la démocratie interne du PS qui garde, à mes yeux de simple sympathisant, une allure un peu féodal. Et j'irais même jusqu'à rajouter à la discussion de la forme et le fond, celle de la force et de ses rapports. Mais avant d'en venir là, à ce qui est sans doute la question essentielle, je me suis dit qu'il faudrait aussi regarder ces fameuses questions qui ont fait couler tant de pixels. Et pour montrer ma bonne foi et le côté raisonnable de ma ségolâtrie, je vais être le plus dur possible avec elles. "Elles", au pluriel.

1. Il faut sortir du fossé entre un discours pseudo révolutionnaire dans l'opposition et un conformisme économique au pouvoir : de quelle façon ?

2. Le socialisme ne peut pas se contenter d'aménager le capitalisme financier à la marge : comment produire et répartir autrement la richesse ?

Regroupons ces deux questions qui couvrent à peu près le même terrain. Reproche : c'est vague. Reproche au reproche : c'est vague parce que ce sont des vraies questions, des questions que l'on pose quand on veut savoir la réponse. Pourtant, elles dessinent en même temps une critique très directe du jospinisme ("conformisme économique au pouvoir") et une certaine ligne politique : répartition de la richesse, résistance à la loi du marché. Evidémment, les questions ne disent pas comment y arriver : ce sont des questions.

3. Que reprendre des modèles progressistes des autres pays et que rejeter ?

Une question qui ne sert à rien parce qu'elle n'est pas politique. C'est un axe de réflexion - allons voir les voisins - mais qui n'implique aucune orientation particulière.

4. Il faut pousser l'agilité des entreprises, le goût du risque et l'esprit d'entreprendre, tout en améliorant la situation des salariés et leurs sécurités sociales. Avec quel compromis ?

J'ajouterais simplement que le PS devrait réfléchir à répondre aux besoins des artisans qui, non salariés, vivent souvent dans une grande précarité. Le fait de demander "quel compromis?" est significatif : la réponse de la droite sera toujours que "l'agilité des entreprises" aboutira directement au bonheur des salariés, tant il y aura des thunes pour tout le monde. Le compromis sur ce point est bien une valeur de gauche.

5. Il faut rééquilibrer le rapport de force entre le travail et le capital par une meilleure répartition du profit. Quels contre-pouvoirs dans l'entreprise ?

Je trouve cette question trop vague, mais je sais qu'elle ne peut que plaire à Dagrouik, pour qui l'organisation de l'entreprise est un point clé. Quant à moi, je ne trouve pas que ce soit évident que la répartition du profit se passe à l'intérieur de l'entreprise. Peut-être, je ne suis pas contre, mais c'est loin d'être une évidence. Et quid des entreprises étrangères, mondialisées ? Je ne suis pas un expert, mais j'ai plutôt l'impression que les contraintes de ce genre doivent d'abord peser sur l'entreprise de l'extérieur.

6. Comment rompre avec la redistribution passive et bureaucratique comme principal moyen de s'attaquer aux injustices sociales ?

La question 6 renvoie sans doute à la précédente. Le caractère "bureaucratique" de la redistribution est-il vraiment un problème ? La passivité ? Est-ce un problème si c'est efficace ? J'ai l'impression qu'ici la vraie cible est un système de redistribution très étatique et centralisé.

7. Comment améliorer le projet européen pour ne pas oublier les intérêts des peuples et des pays ?

Les pays et les peuples, ou comment concilier l'Europe et le nationalisme. Ce n'est pas, pour moi, la bonne approche de la critique de l'Europe, et j'ai peur que cela dissimule une arrière pensée sur l'Identité Nationale. Donc pour la 7, pas d'accord du tout.

8. Les peuples du Nord doivent être protégés de la concurrence internationale sans que les peuples du Sud ne soient victimes du protectionnisme. Avec quelles nouvelles règles ?

Pas d'avis.

9. Les Etats et le marché doivent assurer la sauvegarde écologique de la planète : quel nouveau modèle de développement ?

Suis d'accord, même si la question dépasse celle du "modèle de développement". A mon avis. Humble avis.

10. Le Parti socialiste doit intégrer toutes les nouvelles formes de militantisme et d'engagement citoyen, ainsi que les réussites du travail des élus locaux. Il doit aussi décider efficacement, avec le sens de la discipline collective. Quelles nouvelles règles communes pour y parvenir sereinement ?

Et la question de toutes les questions, celle qui nous intéresse vraiment. (Je plaisante. J'ai même presque honte de faire encore un billet sur le PS tandis que la droite est en train de démanteler à coup de hache les protections sociales.)

La "discipline collective" rappelle le TCE et la campagne de 2007. Le fond la question est plutôt intéressante : l'ouverture du PS à d'autres formes d'engagement. Oui, ça me paraît même urgent.