29 septembre 2008

Encore lui ? Le jospinisme et ses contextes

Oui, j'avais promis que c'était fini, les billets sur le jospinisme, et pourtant me revoilà. Tout d'abord pour dire du bien de Jospin. Du Jospin de 1997. Je suis tombé, un peu par hasard, sur cette étude extrêmement savante, en anglais, même, sur les années Jospin. Je n'ai pas tellement compris toutes les théorisations sur les différentes formes de coalition, car j'ignorais l'existence même de ce type de théorie. En tout cas, c'est une plongée intéressante dans l'ambiance de ces années de la Gauche Plurielle. Les auteurs de l'article n'arrêtent pas de dire combien c'était difficile de maintenir cette coalition, comment la plupart des commentateurs de l'époque pensaient que le gouvernement Jospin ne durerait qu'un an ou deux, comment il a fallu être malin pour équilibrer les choses entre les Verts et les Communistes, etc.

En fait, si je suis tombé sur cet article en anglais, c'est que j'étais en train de m'amuser du fait que mes billets sur le jospinisme avaient réussi à s'imposer en première position sur la recherche Google "jospinisme". Comme quoi il n'y a pas beaucoup de choses d'écrit sur ce qui n'est pas vraiment tout à fait une pensée politique, mais plutôt une réaction sage, intelligente, habile à une situation complexe dont la donnée essentielle, avant de parler de ce que sont devenus par la suite les Verts et le PCF, qui était la cohabitation. Si la Gauche Plurielle allait gouverner sérieusement, il ne fallait pas trop laisser prise à la critique de la droite. De plus les Verts et les Communistes jouaient bien leur rôle de caution gauchiste.

Aujourd'hui, la situation est tellement différente qu'il semble dangereux de supposer que les mêmes recettes qu'en 1997 pourraient servir à nouveau. Les cautions gauchistes se sont évanouies et le PS doit fournir sa propre aile gauche, à moins que ce rôle ne revienne à Olivier Besancenot. La droite s'est durcie. Les gestes dans le sens de l'"ouverture" ne pourront plus avoir la même signification que l'entente entre Jospin et Chirac qui était certes difficile mais pas destructive. Les appels à la "responsabilisation" du PS que lance Manuel Valls de temps à autre, et que Michel Rocard a étrangement repris tout récemment, n'ont plus aucun dans le contexte actuel.

Mais peut-être la différence la moins visible entre 2008 - ou 2012 - et 1997 mais la plus significative, c'est le temps écoulé depuis 1983 et le célèbre changement de cap mitterrandien. Quand Lionel Jospin est devenu Premier Ministre en 1997, cela faisait juste deux ans depuis la fin du second mandat de François Mitterrand. Bien sûr, on peut s'interroger sur la nature profondément socialiste de ce mandat, il est clair toutefois que la référence socialiste était encore présent dans les esprits en 1997. En 2012, cela fera dix ans que la France n'aura connu ni président ni gouvernement de gauche. Cela fera quinze ans depuis l'invention de la Gauche Plurielle qui était déjà le prolongement très équilibré et consensuel (avec droit d'inventaire) d'un mitterrandisme dont l'élan était, dit-on, déjà brisé en 1983. (Marc Vasseur cite un article qui me semble tout à fait pertinent à ce sujet.) On en arrive à un écart de 3929 ans... 1983-2012. C'est beaucoup. C'est long. Trop long pour pouvoir espérer que ce qui marchait alors marchera encore demain.

On m'objectera : "mais depuis 1983, presque rien a changé". C'est vrai. Seulement la fin de la guerre froide, la mondialisation, la montée de la Chine, l'arrivée d'une économie de l'information, le début de la fin du pétrole, l'hyperconsumérisme, le langage SMS... j'en oublie mais on voit quand même que rien n'a changé.

Edit: Nicolas J. me signale une énorme erreur de calcul, désormais corrigée, qui indiquerait que le jospinisme a de beaux jours devant lui si c'est moi qui dois tenir les comptes chez ses opposants.

25 septembre 2008

Quand l'Europe songeait à venir jouer avec nos blogs

J'arrive encore une fois pour la fumée des cierges : les Left_blogs ont fait un nouveau billet commun, cette fois pour protester contre la proposition d'une députée européenne PSE, Marianne Mikko, qui aurait souhaité que les blogs aient des "labels" afin de préciser leur réalité juridique et pour savoir "qui est derrière un blog". Alors, je viens d'apprendre, par le biais de De tout et de rien, surtout de rien d'ailleurs, que le Parlement européen à rejeté cette proposition, fermement, en soulignant que

les blogs représentent une nouvelle contribution importante à la liberté d'expression et constituent un moyen de plus en plus utilisé, tant par les professionnels des médias que les particuliers.

Ouf! Je n'aurai pas à militer pour la création d'un label "blog politique anonyme avec référence culinaire dans le pseudo". Vous imaginez mon soulagement, surtout qu'il aurait fallu traduire mon label en toutes les langes de l'Union.

Bref, on continue comme avant, ce qui est une bonne nouvelle : les blogs continueront à être jugés par leurs lecteurs.

La mauvaise nouvelle dans cette histoire, finalement plus ridicule que sombre, c'est qu'une députée PSE ait cru nécessaire d'aller réglementer la blogosphère. Ce n'était même pas Yves Jégo (celui dont on ne dit jamais du mal), qui, certes, n'est pas député européen, ce qui est tout à fait à son honneur.

J'en conclus que le pouvoir n'aime pas l'extrême liberté de parole que nous offre le blog. Le pouvoir, sous toutes ses formes, préfère les médias où la parole est lestée d'intérêts économiques. Le pouvoir préfère quand il peut coincer ceux qui parlent un peu trop. Bravo donc, au Parlement européen.

Voici le billet commun des Left_blogs. Je vous laisse imaginer la fumée des cierges autour :

Marianne Mikko, députée PSE au parlement européen, a présenté le 22 septembre en séance plénière un rapport sur la concentration et le pluralisme dans les médias dans l'Union européenne. Ce rapport doit être soumis au vote aujourd'hui, jeudi 25 septembre.

Nous avons relevé dans les attendus du rapport les éléments suivants :

"O. considérant que les blogs constituent un moyen de plus en plus ordinaire de s'exprimer, tant pour les professionnels des médias que pour les particuliers, que le statut de leurs auteurs et éditeurs, notamment leur statut juridique, n'est ni déterminé ni clairement indiqué aux lecteurs des blogs, ce qui entraine des incertitudes quant à l'impartialité, la fiabilité, la protection des sources, l'applicabilité des codes d'éthique et l'attribution des
responsabilités en cas de poursuites en justice;
"

Et dans les propositions, ceci :

"7. propose l'introduction de redevances adaptées à la valeur commerciale du contenu généré par des utilisateurs ainsi que de codes d'éthique et de règles
d'utilisation pour les contenus générés par les utilisateurs dans les publications commerciales;
[...]
9. suggère – que ce soit par le biais d'une législation ou autrement – de clarifier le statut des
blogs et encourage leur labellisation en fonction des responsabilités professionnelles et financières et des intérêts de leurs auteurs et éditeurs;
"

Ce dernier point nous fait immédiatement penser au permis de bloguer, déjà mainte fois évoqué et toujours repoussé car ne correspondant en rien aux besoins ni aux usages en cours sur la toile.

Une fois de plus nous vient des instances européennes, ici le parlement, une initiative qui frappe, mais toujours pour les mêmes mauvaises raisons:

* Manque d'à propos dans un contexte de crise financière, de ralentissement économique, de flambée des prix.
* Interventionnisme déplacé, aveugle aux difficultés sociales mais focalisé sur le contrôle d'une société dont le mouvement est perçu comme une menace.

Tout se passe comme si le niveau d'action européen, dessaisi des questions majeures touchant à l'économie et au social, tournait son tropisme bureaucratique vers l'activité citoyenne.

Le parlement européen, et le PSE en particulier, doit se ressaisir et comprendre que son déficit d'image auprès des populations devrait plutôt le conduire à prendre des initiatives dans les domaines où il est -vivement- attendu, comme le PS.

En revanche, et pour rester constructifs, l'alinéa suivant nous parait intéressant dans la mesure où il garantirait l'existence du service audio-visuel public, mis à mal par les projets de Nicolas Sarkozy sur le financement de France-Télévision ainsi que sur la nomination de son président.

"13 recommande que les dispositions règlementant les aides d'État soient appliquées de façon
à permettre aux médias de service public de remplir leur rôle dans un environnement dynamique, tout en évitant une concurrence déloyale qui entrainerait l'appauvrissement du paysage médiatique;"

24 septembre 2008

Le jospinisme contient sa propre défaite

A vrai dire, je n'ai pas besoin d'écrire ce dernier (pour l'instant) billet sur le jospinisme, car Monsieur Poireau, dans un commentaire sur mon dernier billet, a réussi à tout dire dans une phrase. Enfin, deux phrases :

On a un socialisme de gestionnaires qui dit : on va se débrouiller avec ce qui existe, pragmatique en chef et une Droite qui parle de rêve et d'utopie (gagner plus, etre tous proprietaire, ...). Les électeurs qui sont de grands enfants votent pour l'utopie droitière !

Jusque-là, je disais que le jospinisme, se voulant le parfait équilibre entre toutes les orientations politiques possibles (droite, gauche, social, libéral, chévénementiste, européen, etc. etc.), ne pouvait pas laisser place à une formulation lisible. Le jospinisme est peut-être gérable quand le PS est déjà au pouvoir, mais est particulièrement mal adapté à l'affrontement électoral. L'échec de 2002 était, entre autres raisons, dû à la croyance que le bilan de Jospin serait suffisant pour gagner. Bon gestionnaire, bon bilan, élection gagnée d'avance. Du coup même les électeurs de gauche, et surtout eux, sont allés voir ailleurs, voulant que leur vote signifie, politiquement, autre chose que "Jospin c'est bien". Ou, comme le dirait Jean d'Ormesson : "c'était bien".

Curieusement, les électeurs semblent particulièrement sensibles à la dimension symbolique des élections présidentielles. Et Monsieur Poireau a raison de souligner les fariboles utopistes et bizarrement progressistes qui ont permis au Très Grand Homme (TGH) de séduire l'électorat populaire. Il faut projeter quelque chose, il faut avoir quelque chose à claironner autrement que "le juste milieu", ou "l'équilibre parfait entre toutes les positions possibles", ou "on est des super-gestionnaires". Le côté "gestionnaire" peut marcher pour des élections locales, quand l'électeur se sent qualifié pour juger de l'efficacité de son élu. Un pays est en revanche une entité bien trop abstrait pour que ce genre de réflexion entre véritablement en compte.

Mais non seulement le jospinisme ne produit pas de vision vendeuse, il renforce la position de l'adversaire. En plaçant toute sa modernité dans le fait de diluer l'héritage socialiste et dans la concession aux réalités du marché, le jospinisme n'invente rien, ou du moins n'invente pas un nouveau discours, et surtout, le jospinisme confirme l'analyse de la droite : Mitterrand est allé trop loin, le socialisme est intrinséquement passéiste et impraticable, le socialisme est un frein à l'économie, etc. Non qu'on doive défendre bec et ongles chaque élément des deux septennats de Tonton, ou que les socialistes doivent pour toujours se crisper sur les mêmes principes. Mais en faisant de la critique du socialisme le socle de son discours politique (du "droit d'inventaire" au "mon programme n'est pas socialiste"), le jospinisme valide les arguments de l'adversaire. Comme souvent, on préfère l'original à la copie...

Autrement dit, le jospinisme - et encore une fois, je veux seulement parler de la pensée ou de la stratégie jospinistes, et pas de tout ce qu'a fait Jospin pendant ses cinq glorieuses années au pouvoir - est déjà la defaite de sa propre idéologie. On dit que Sarkozy a gagné la guerre idéologique en 2007. C'est incontestable. Il est essentiel de pouvoir produire un discours politique qui intervienne positivement sur le plan symbolique, qui propose réellement quelque chose de compréhensible, qui convainque, qui séduise.

19 septembre 2008

Le jospinisme n'est pas contagieux

C'est après avoir écrit et publié un billet que l'on comprend enfin ce que l'on voulait dire vraiment. Enfin, chez moi ça marche ainsi, en tout cas. Hier j'ai commencé à parler du jospinisme comme un principe d'équilibre idéologique. Un peu de "défense des acquis sociaux", mais pas trop. De plus en plus de marché, parce qu'il faut bien se laisser aller à la modernité. Mais la pensée sociale n'est pas renouvelée, et reste essentiellement conservatrice, à ceci près que le jospinisme admet que le "social" peut être dilué. Et la paix qui est faite avec le libéralisme n'engendre pas non plus un renouvellement, mais se présente plutôt comme une concession.

Le problème que cela pose, c'est que, comme je le disais déjà, il n'y a aucune direction possible à partir de ce point d'équilibre. Le "social" n'est plus qu'un héritage, et le libéral n'est pas vraiment repensé, et n'est pas non plus le lieu d'une nouvelle réflexion, mais se pose là comme un mal nécessaire. En somme, c'est bloqué.

Ce matin, ou hier matin, selon l'heure à laquelle je termine ce billet, Marc Vasseur reprenait cette dépêche AFP que Dagrouik avait déjà reprise :

PARIS (AFP) - L'arrivée au secrétariat national du PS de Martine Aubry, Jack Lang et Dominique Strauss-Kahn consacre le retour en force des anciens jospinistes au côté de François Hollande et tourne la page de leur échec du 21 avril 2002.

Cette dream team de choc était là pour assurer la victoire en 2007. Et ils allaient bosser :

La nouvelle troïka travaillera, selon ses membres, sur une orientation "de gauche, réformiste et européenne". "Volontariste", a ajouté Martine Aubry. Il ne s'agit pas "réciter le bréviaire", selon M. Lang. M. Hollande a dit attendre "des propositions très innovantes".

Le pauvre Monsieur Hollande : il les attend encore, leurs propositions "très innovantes".

Comme Marc le dit très bien à propos d'un "il nous faut une orientation..." prononcé par ce même Hollande :

Seulement, voilà, ce genre de propos si ils pouvaient être tenus sans trop de conséquences avant l'avènement de la société de l'information, ils ne sont plus tenables aujourd'hui et obligent les protagonistes de ce renouveau à assumer pleinement leur responsabilité dans cette longue période de paralysie que connait le PS depuis une bonne décennie.

Et moi j'ajouterai donc seulement que cet échec n'est sans doute pas celui d'une personne, ni même celui de la fameuse troïka jospiniste, mais plutôt celui d'une pensée politique qui était habile, intéressante, utile en son temps (n'est-ce pas Nicolas J. ?), mais qui, par sa nature même, ne peut pas aboutir à des innovations, encore moins à une quelconque "rénovation" du socialisme.

Mais ce n'est pas tout. Le jospinisme a un encore plus gros défaut. J'ai souvent dit que je mettais l'éfficacité politique assez haut dans mes priorités : évitons les idéalismes et les utopies, communiquons de façon à gagner des élections. Si l'on admet que le point fort du jospinisme est justement son côté "gestionnaire", il est évident en même temps que la sagesse du management n'est pas ce qui fait gagner les élections. Ou en tout cas des élections nationales. Malgré l'extrême complexité des 35 heures et toute la sagesse de leur application, il a suffi d'une phrase "en France on ne travaille pas assez" pour transformer une réussite de la gauche en boulet électoral.

Voilà donc le problème : le jospinisme n'est pas contagieux. N'ayant pas de ligne de force autre que son propre équililbre, il ne peut pas être vendeur. L'échec de 2002 et la campagne maladroite de Jospin en fournissent la démonstration. Et d'ailleurs, la victoire de 1997 n'était pas encore celui du jospinisme. Le jospinisme est peut-être très bien si l'on est déjà au pouvoir, mais il est inutile pour obtenir le pouvoir. Et à mon avis le problème n'est pas celui d'inventer des slogans accrocheurs, le mal est beaucoup plus profond.

18 septembre 2008

L'équilibre mou du jospinisme, ou : La paille et la poutre

Pendant le désolant spectacle de l'Université d'été du PS, je n'étais pas à mon clavier. C'est finalement très bien ainsi, tant la relation symbiotique entre une presse politique pipolisée et des combats de chefs a eu pour effet d'étouffer le moindre soupçon d'une véritable réflexion émergeante. A quoi bon réfléchir, en effet, si une réflexion n'est pas recevable dans l'opinion publique autrement que comme manoeuvre ? Tôt ou tard, il va falloir trouver une idée ou deux, voire une ligne directrice. Ou deux. Le drame du PS actuel, c'est que parmi les prétendants principaux, il y a peu d'idées qui peuvent servir à les départager, et le choix de l'un ou l'autre pour le poste de Premier Secretaire ne sera pas le choix d'une nouvelle direction politique.

Asse42, que je connaissais surtout pour ses commentaires chez Dagrouik, a dressé le mois dernier un portrait du jospinisme en "social-libéralisme". Dans ce tableau, il y a quelques points qui me semblent utiles et intéressants (sinon sereins) :

Son premier choix [à Jospin] a donc été de nommer un premier secrétaire compatible, puisque lui se consacrerait aux joutes nationales. Il a donc naturellement choisi Hollande. Hollande qui était dans les limbes du parti et qui, contrairement à sa compagne, ne jouait aucun rôle majeur. Sa nomination par Jospin a été un accélérateur de popularité pour cet homme drôle, sympa et ... fidèle. Son rôle aura donc été dans toutes ses années de rassembler autour de Jospin, de garder le parti uni. Il a réussi et on peut le gratifier de cet incontestable succès. Avec Hollande, le PS ne s'est pas divisé. Mais il n'a pas non plus attiré à lui.

Souvent il a été reproché à François Hollande les éternelles "synthèses molles" qui ont rendu le PS politiquement illisible ces dernières années. Je n'ai pas les moyens pour apprécier correctement la valeur définitive de cette unité que Hollande a su préserver, mais on peut regretter le fait que son pris fût la mollesse idéologique. Toujours est-il qu'il est injuste de voir en Hollande l'unique moteur de la mollesse : la "synthèse molle" est celle qui arrange tout le monde, et ça je l'ai déjà dit ; elle est aussi une conséquence du jospinisme lui-même, qui consiste (si j'ai bien compris) à trouver à gauche un centre de gravité qui ne déplaît à personne complètement, y compris à des éventuels électeurs issus de la droite molle, au prix, encore une fois, d'une absence de ligne politique claire. Parmi les conséquences qu'asse42 identifie : perte des électeurs populaires, coup d'arrêt aux adhésions au PS. Défaite en 2002 au premier tour sur un programme "pas socialiste".

Les experts pourront me corriger, mais j'ai bien l'impression que le jospinisme commence avec le fameux "droit d'inventaire du mittérrandisme", qui pouvait à l'époque avoir l'air d'une posture légèrement héroïque: tourner la page, tuer le père. Cependant, la démarche aboutit à une gauche moderne et tiède qui ne se définit plus que dans cet afranchissement vis-à-vis d'un passé où le socialisme pouvait exister autrement. Le PS moderne de Jospin est moderne parce que dilué. Socialisme Light. Le progrès social s'en trouve réduit à un équilibrisme entre la seule défense des "acquis sociaux" et un libéralisme tout aussi "light".

Il devient aisé de comprendre que, placé entre un passé à diluer et à protéger, et une économie de marché à filtrer, le jospinisme manque de sources d'idées nouvelles : le "social" n'est présent que par la référence au passé. Si l'on objecte que les 35 heures constituent de ce point de vue un progrès, je répondrai que l'une de leurs faiblesses idéologiques est dans le fait de simplement prolonger une forme très ancienne de progrès social. Et de l'autre côté, le libéralisme light que l'on fait entrer dans le poulailler, en tant que mal nécessaire n'apporte rien pour renouveler le socialisme, mais seulement pour le moduler, de la même manière que le socialisme moderne promet de freiner les ardeurs des marchés tout en les stimulant.

Je n'ai pas de mal à comprendre comment on en arrive là, avec le jospinisme. Le "droit d'inventaire" n'était pas mal à l'époque. Le problème est plutôt qu'aucune ligne nouvelle ne peut s'en dégager. Le jospinisme, c'est la défense tiède du passé, c'est la transition, censée être douce, vers un équilibre entre toutes choses. La tragédie du 21 avril était que la survie du jospinisme dépendait d'une reconquête du pouvoir, chose pour laquelle le jospinisme est très mal adapté. Sujet sans doute de mon prochain billet. Pour l'instant, je voudrais surtout insister sur l'hypothèse selon laquelle la mollesse générale du débat au PS, où l'enjeu politique principal devient la recherche d'une façon originale pour appeler à l'unité, est moins due aux personnalités des chefs de file, ou à celle de François Hollande, qu'aux fondements même du jospinisme. Jospin a parlé, à propos de Ségolène Royal, d'une impasse. Et si c'était la paille qui dissimulait la poutre ?

Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'oeil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton oeil à toi, tu ne la remarques pas ? Mathieu 7:3

17 septembre 2008

Interruption

Promis, je reviens. La vie non-virtuelle m'a pas mal bousculé sur plusieurs niveaux ces derniers temps, et ce blog a été l'une des victimes collatéraux. Disons que, avec la liberté extrême d'expression individuelle que les blogs nous fournissent, il y a aussi la liberté de se taire de temps en temps. Sauf que celle-là, il ne faut pas en abuser.

Alors ça y est, j'ai commencé un billet. Un vrai, pas comme celui-ci. Après une absence, le premier billet est toujours le plus difficile, en général parce qu'on a trop de choses à dire en même temps.

Tant pis. J'interromps l'interruption. Il y a trop de choses à écrire. A bientôt.

31 août 2008

Vite, des blogs

Soudain, Juan (marquis de Sarkofrance) m'avertit qu'il est aujourd'hui Blog Day. CC en a déjà profité pour parler des left_blogs. Moi, ces temps-ci, je n'ai tout simplement pas le temps de bloguer. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, pourtant, ni les choses à dire. Dans une semaine ou deux je devrais être à nouveau placé pour reprendre mon rythme habituel. Pour l'instant, je décupabilise.

Mais bon, c'est Blog Day (une chaîne destinée à faire exploser le Pagerank du site blogday.org), alors je fais un billet quand même. Il faut citer cinq blogs à découvrir. Allez, voici mes cinq:

Voilà, faut que je file. A bientôt.

16 août 2008

"On était tellement 2.0..."

Une page se tourne dans la blogosphère.

Plus que les états d'âme de Laure Manaudou, le feuilleton de l'été ici dans la blogosphère a surtout concerné une sorte d'attaque contre nous autres "blogueurs de gauche", regroupés depuis quelques mois sous le nom de Left_blogs.

Nous avons vu, depuis un an, la montée progressive des blogs de gauche dans le classement Wikio des blogs politiques, y compris (et c'est important de le signaler) les blogs ne faisant pas partie des Left_blogs, comme Lait d'beu (37e) ou Didier B. (35e). Le succès des Vigilants, que je constate à chaque fois que je regarde l'origine des visites ici, témoigne aussi d'une indéniable vague gauchiste sur l'internet. Ensuite il y a eu la création, par Dagrouik à partir de son blogroll tout simplement, d'un journal "Left_blogs" sur Cozop qui a, surtout, donné un nom public à un nébuleux de blogueurs qui se connaissaient déjà. Dernier développement (heureux) : le site des Left_blogs commence à prendre forme. C'est ici left_blogs.info. Ça donne un peu plus de visibilité encore à ce qui n'est, à la base, qu'un vague rassemblement de socialistes et de sympathisants. Jusque là tout va bien.

Le 22 juillet, la plupart des Left_blogs publient un billet commun : "Jack Lang n'est plus socialiste". S'ensuivit du buzz, y compris dans la presse. Le vase a débordé, quelques célébrités de la blogosphère politique française (de droite ou de centre-droite) ont décidé de sortir l'artillerie lourde pour lancer des insultes et des accusations de toutes sortes contre nous autres gauchistes, la plupart du temps sur le thème du "ils trichent en se faisant des liens pour monter dans les classements", ajoutant en général, "tandis que nous, on s'en fout des classements". Ouaip.

(A ce jour, je n'ai rien vu qui puisse m'éclairer sur la distinction entre "monter dans le Wikio grâce à des liens entre copains", et "tricher pour monter dans le Wikio grâce à des liens entre copains".)

D'ailleurs on voit mal le lien entre Jack Lang et le classement des blogs politiques, mais la coïncidence entre quelques heures de célébrité pour les Left_blogs et le début des affrontement bloguësques est significative. L'élite des blogs, sans doute encore sous le choc du départ du meilleur d'entre eux, versac, n'a pas supporté. (Lire l'analyse et les conseils très sages d'Eric Mainville.) Et depuis, on se chamaille gentiment.

Tout cela n'a que très peu d'importance, ou même aucune. Et si j'en parle, ce n'est pas pour prendre la défense de mon équipe, qui n'a pas du tout besoin d'être défendue, mais parce que, à force d'avancer des arguments divers, on en arrive à une sorte de remise en cause de l'activité blogique elle-même, du moins dans son application politique.

Si tout d'un coup l'existence même des Left_blogs est devenue un sujet de polémique, c'est que leur présence constitue une modification du terrain de "jeu" qu'est la blogosphère politique. Sans lui donner trop d'importance, le départ de Versac symbolise bien ce qui est en train de se passer. Il était le plus visible de cette prémière génération de zinfluents qui ont été les premiers à se rendre compte du potentiel de ce format, et à en profiter. S'il y a une caractéristique qui permet de réunir ces blogs-là, c'est leur dimension autoréférentielle. "Bloguer" était un truc "technique", et par là digne de beaucoup de réflexion : effet des blogs sur la politique, nouvelles dynamiques citoyennes, nouveau ci, nouveau ça. Chez versac c'était presque systématique, mais les grandes figures de la blogoisie passaient beaucoup de temps à se demander ce qu'était un blog.

Versac a blogué pendant cinq ans, paraît-il. Dans la vie de l'internet, c'est une éternité. Deux éternités peut-être. Pendant ces cinq ans, bloguer a cessé d'être une technique technico-sociale de pointe pour devenir une activité presque banale. N'importe quel collégien a son Skyblog.

Ne pourrait-on pas dire qu'un média atteint une certaine forme de maturité dès lors qu'il sert à parler d'autre chose que lui-même? Les Left_blogs, comme bien d'autres blogs, sont de cette génération là : le blog est alors simplement une façon d'avoir une activité politique. Si cela pouvait exister ailleurs que sur l'internet, ou autrement qu'avec des supers machins Web 2.0, ces blogueurs là n'hésiteraient pas à changer d'outils.

Du coup, je commence à me dire que la boucle de rétroaction (feedback loop) entre l'incroyable chose nouvelle qu'était le blog et l'image du gourou du Web qui maîtrisait l'outil, boucle dans laquelle le fait de vanter le média revenait à gonfler sa propre image, permettant de mieux encore vanter le média, et ainsi de suite, cette boucle-là a enfin arrêté de fonctionner. La "blogoisie" était constituée de ces seigneurs du Blog. Abadinte disait l'autre jour que certains d'entre eux étaient devenus "inaudible". Il a raison. Leur réaction aujourd'hui est, me semble-t-il, en toute modestie, le signe du refus de passer à un nouveau paradigme, celui, bien plus simple pourtant, du blog qui sert à parler de, par exemple, politique.

8 août 2008

La grimace

En écrivant mon dernier billet, je savais que je m'aventurais dans un territoire problématique pour la gauche. A vrai dire, c'était le but, tout en me donnant le loisir de rajouter une couche ou deux sur l'incompétence économique du Très Grand Homme (TGH), sa tendance à préférer l'idéologie à l'efficacité réelle.

Ma note a suscitée des réactions intéressantes. J'avais proposé la formule suivante :

Toute proposition de solution politique, économique ou sociale qui, pour réussir, doit être appliquée au niveau européen, voire mondial, risque de n'être qu'une opération de communication.

Et Fer Railleur a répondu :

Soit mais comme aucune solution économique ou sociale ne peut réussir si elle n'est pas appliquée au moins au niveau européen sinon mondial (vu la mise en concurrence généralisée réalisée par l'ultra-libéralisme et la mondialisation), le serpent se mord la queue !

Et on se retrouve à papoter avec notre bonne vieille Tina.

Embêtant, non ?

Oui, c'est embêtant. C'est pourtant le risque quand on cherche à imaginer ce que pourrait être une politique de gauche... comment dire... sinon "moderne", du moins différente de celles qui jusqu'à présent n'ont pas réussi à séduire l'électorat, et qui semblent enfermées dans l'alternative entre une "gauche archaïque" et une droitisation molle. (Notez bien les guillemets ultra-puissants autour de "gauche archaïque". J'assume totalement en revanche pour droitisation molle.) Tout ça part du souci de penser une gauche efficace, d'abord électoralement, ensuite pour améliorer les choses. Il est donc plus important d'imaginer des solutions plutôt que de valider des grandes théories ou pester contre l'état pitoyable du monde actuel. Pour tout dire, ça part d'un souci de simple opposition : pour contrer Sarkozy en 2012, il ne faut pas compter sur la liste des bourdes et des imbécilités du Président pour l'emporter. Il va falloir être efficace. Les blogs servent à avancer des idées et des arguments de façon chaotique, provisoire, expérimentale. Depuis que je m'essaye à la "proposition", je me rends compte de comment c'est difficile. En même temps, c'est amusant de se lancer dans une direction sans savoir où on va atterrir.

Dans un autre commentaire, jmfayard sort la grosse artillerie en voyant dans mes derniers billets une dérive carrément jospiniste.

J'ai un peu l'impression d'avoir avalé surtout des cuillérées de soupe à la grimace pendant la lecture de tes derniers billets. Attention à ne pas virer jospinien, c'est à dire à ne pas aligner les raisonnements rationnels impeccables concluant que surtout il ne faudrait faire ni cette erreur ci, ni celle-là, ni telle autre, ni ... avant de se trouver bien embêté au moment de savoir ce qu'on pourrait faire au juste. J'ai bien conscience que c'est un travail de Sysiphe de sans cesse tenter de réveiller l'espoir tout en se gardant de faire naître des illusions sans demain, mais, allez, un petit effort la prochaine foi :-)

Voilà du commentaire qui décape! D'autant plus décapant qu'il voit juste. Ou presque. Pour me défendre, je dirais tout d'abord que mes derniers billets qui sont, effectivement, assez pessimistes vis-à-vis de certains espoirs de la gauche, n'ont pas vocation de formuler une politique générale, comme on pourrait en demander à quelqu'un comme Jospin, mais à tatonner tout en gardant un esprit critique. Donc si je dis qu'il ne faudrait pas faire ci, ni ça, ni telle autre erreur, c'est quand même sans désespérer d'en arriver au moins à quelques critères qui pourraient servir à évaluer les différentes politiques que l'on finira bien par nous proposer. Le privilège du blogueur par rapport à l'homme politique : le blogueur peut chercher, se planter, évoluer, sans en porter la responsabilité, sans avoir à représenter telle ou telle ligne. Enfin, j'ai aussi cet espoir que l'esprit critique de la gauche envers ses propres idées pourrait susciter l'invention de solutions plus originales, plus imaginivatives. En cela, j'espère aller un peu dans le sens contraire du jospinisme.

Voilà pour la forme. Pour le fond, dans la mesure où il existe, je dirais que pour l'instant l'idée de base dans ces derniers billets est plutôt que l'on a tendance à se tromper un peu sur le cadre de l'action gouvernmentale/étatique. J'entrevois, comme réponse à cette question, la thématique que j'avais dévéloppée dans l'une des gauchitudes qui s'appelait Boucle locale (mais aussi dans Fragmentons) : l'action de l'État devra soutenir justement la fragmentation du pouvoir économique et politique. A la différence des "libéraux" (que Dagrouik vient de dégommer comme il faut ici), je crois qu'un état fort est nécessaire pour maintenir l'égalité des chances, pour protéger la liberté d'action des individus, y compris leur liberté économique, qui sera ce qui nous sauvera du choix qu'on nous présente entre crever et devenir la Chine.

Et pour revenir au jospinisme, je commence à avoir le soupçon que sa faiblesse était justement cette timidité. "L'état ne peut pas tout". On garde une vision assez traditionnelle de l'action étatique de gauche, mais on le restreint pour ne pas interférer avec le marché, réduisant petit à petit les possibilités, et, effet collatéral, affaiblissant la notion même de ce qu'est la gauche. Je suis peut-être un peu sévère, peut-être que quelqu'un viendra m'expliquer en quoi j'ai tort. Mais si on veut réinventer la gauche, je pense qu'il faudrait pouvoir sortir du paradigme d'un éternel réglage entre le marché et l'État.

Le problème, c'est que pour arriver à dire tout ça, autrement que sur le mode du "voilà ce que je veux", il me semble nécessaire d'avancer par petits pas.

3 août 2008

La faute à Trichet ?

Enfin l'exemple promis depuis trois jours et deux billets, je promets un exemple, ou un contrexemple plutôt, d'une sorte de réalisme de gauche. Le voici.

Depuis deux ou trois ans, au moins, la Banque Centrale Européenne a bon dos. C'est la faute à Trichet si tout va mal, c'est un banquier, un ultra-libéral, pire encore c'est un Français, ce qui fait qu'on ne peut même pas dire que c'est la faute aux allemands et leur peur ancestrale de devoir régler leurs dettes avec des brouettes pleines de billets. C'est même l'un des points qui rassemblent, de gauche à droite, nos responsables politiques. Car si à gauche il semble normal de taper sur une logique capitaliste et anti-sociale, il se trouve que le membre le plus volubile du club des anti-Trichet, ce n'est pas Laurent Fabius ou Ségolène Royal, mais bien notre Très Grand Homme (TGH) lui-même, qui est toujours ravi de trouver plus grand que lui dès lors qu'il lui faut un responsable pour ses propres échecs. Quand il n'était que ministre de l'Intérieur, il y avait Chirac et Villepin. Maintenant qu'il a les pleins pouvoirs, il a besoin d'importer des grandes forces pour faire son Poulidor.

Loin d'être un expert en finance internationale, je me disais, pendant tout ce temps, que ce n'étaient que des manoeuvres, puisque la possibilité réelle d'avoir une influence réelle sur la conduite du BCE, même pour un Très Grand Chef d'Etat, était à peu près nulle. Ce qui s'est avéré, puisque Nicolas Sarkozy a beau pleurer en se frappant la poitrine, la BCE n'a toujours pas baissé ses taux.

Or, il se trouve aujourd'hui qu'il est beaucoup plus difficile de dire que la BCE avait tort. L'inflation est là malgré tout. Et même si la peur de l'inflation est effectivement un truc des riches, de ceux qui ont déjà de l'argent, et moins un truc de ceux qui voudraient enfin en avoir, il faut constater que, oui, les "pressions inflationnistes" que la BCE n'a eu de cesse de signaler depuis si longtemps n'étaient pas simplement une expression de la misanthropie de Trichet, mais avaient une certaine réalité après tout.

Le 8 juillet, Sarkozy s'est trouvé seul contre tous. La revue belge Trends commente :

Nicolas Sarkozy entame son semestre à la présidence de l'Union européenne de la plus mauvaise manière, en se dressant contre la politique menée par la Banque centrale européenne. Même les plus sceptiques de ses partenaires européens se sont rangés derrière Jean-Claude Trichet.

Et il y a quelque chose de pitoyable, lorsque Sarkozy doit rappeler qu'il est, tout de même, Président de la R., pour protester contre la hausse des taux:

Mais quand même, sans remettre à bas tout ce à quoi je crois, je suis légitime, en tant que président de la République française, de me demander s'il est raisonnable de porter les taux européens à 4,25%, alors que les Américains ont des taux à 2%. (...) Doit-on subir en plus un dumping monétaire qui met à genoux les entreprises européennes qui veulent continuer à exporter? Cette question doit être posée de manière respectueuse et démocratique."

Sarkozy se bat contre le "dumping monétaire" ? Au risque de relancer l'inflation... En tant que défenseur du grand capital, on dirait qu'il n'est pas allé jusqu'au bout de sa réflexion. (Ce ne serait pas la première fois.) Car même si un taux plus bas et un euro un plus moins fort seraient profitable pour le business, et pour les copains du TGH, c'est encore voir à court terme que de penser qu'il suffirait de relancer la machine pour tout baigne à nouveau. L'erreur de Sarkozy était de ne pas prévoir les effets désastreux de la guerre en Irak (le TGH n'était pas tout à fait pour, mais il était contre le fait que Villepin soit contre...) sur l'économie mondiale via le prix du pétrole. En juillet, le reste du monde, le reste de l'Europe semble avoir pris la mesure de la situation, tandis que Sarkozy s'est retrouvé seul à s'entêter contre tout et contre tous. Contre, je dirais, la réalité économique.

D'après ce que j'ai compris, le problème actuel, c'est que les taux sont déjà assez hauts, l'économie s'approche de la récession et, fait plus ou moins inédit, l'inflation monte, à cause notamment du marché du pétrole. La marge de manoeuvre est donc beaucoup plus étroite que prévue. Si on avait suivi les conseils de Nicolas Sarkozy (ou de Ségolène Royal ou de Laurent Fabius ou de Benoît Hamon), cette marge n'existerait pas, ou encore on serait devant la possibilité d'une hausse de taux beaucoup plus importante, avec tous les risques de récession que cela comporterait. Véritable de "choc de méfiance" sans commune mesure avec ce que nous avons vécu depuis l'été dernier.

Logiquement, il faudrait remercier Trichet de n'avoir pas écouté le TGH, même si ce dernier est en effet "Président de République française", comme il a cru bon de nous le rappeler. Ce faisant, Trichet n'a pas non plus écouté les autres. Ainsi, la situation et les perspectives sont moins mauvaises, même si elles sont loins d'être bonnes.

Les lecteurs qui auront perservéré jusqu'ici pourront demander où je veux vraiment en venir. Je récapitule.

  1. Sarkozy continue à faire et dire des bêtises dans le domaine économique, là où il était censé être si fort.
  2. Les habituelles tentatives, à droite comme à gauche, de rendre l'Europe responsable des maux de l'économie française étaient à côté de la plaque.
  3. L'économie mondiale est plus grande que les petits bras de Nicolas Sarkozy, et même plus grande que ceux de la France ou de l'Europe. Il ne faut pas surestimer le pouvoir des léviers économiques dont les Etats bénéficient.

Et j'aboutis à une ébauche de maxime. (Non, oRélie, je n'ai pas dit "débauche de Maxime"... notez au passage le nouveau URL tout beau de Victoire au poing.)

Bref, ma maxime en ébauche :

Toute proposition de solution politique, économique ou sociale qui, pour réussir, doit être appliquée au niveau européen, voire mondial, risque de n'être qu'une opération de communication.

Enfin, ce n'est pas vraiment une maxime. Pas très belle, en tout cas. Tant pis.

Botter ou ne pas botter en touche

Depuis quelques temps, et à travers une bonne dizaine de billets différents, à partir des Gauchitudes à peu près, j'essaie de développer cette idée qu'il est dangereux, inutile, néfaste, ou tout ce que vous voulez, pour la gauche socialo-traître de s'enfermer dans une quête de solutions impossibles mais qui compensent nos frustrations avec un monde qui visiblement n'était pas dessiné par Marx, Jaurès ou le Ché. Avant hier j'ai pris le risque de dire que l'Europe sociale ne se fera pas et que l'évoquer revenait à botter en touche. Pourtant, je ne voudrais pas passer pour plus socialo-traître que je ne suis. Car j'ai horreur de cette ligne d'une "gauche presque à droite", dont Manuel Valls est la meilleure caricature, mais qui s'infiltre chez bon nombre de nos "responsables" PS, comme lorsque Bertrand Delanoë se déclare "libéral", ou comme tous ces gestes destinés à débarasser la gauche de ce fameux "sur-moi marxiste" qui existe beaucoup moins qu'on ne le prétend, surtout aujourd'hui, quand on voit que tous les candidats sérieux à une prise du PS par la force sont plutôt du côté soc-dem. Je me trouve ainsi dans une sorte de "ni-ni" : refus de la compromission avec le discours dominant, refus des fausses solutions (genre Europe sociale) qui plaisent dans la "culture de gauche" et qui peuvent permettre de marquer des points à l'occasion des luttes internes, mais qui deviennent ensuite autant d'obstacles, obstacles à la conquète d'un électorat qui dépasse cette même "culture de gauche", et obstacles à l'action si jamais la gauche devait se retrouver au volant.

L'efficacité politique et sociale doit être, me semble-t-il, l'une des valeurs phares de l'action politique de gauche. Et la première chose à faire, si on veut être efficace, c'est de partir d'une analyse lucide de la situation actuelle et des possibilités d'action. Non que je dispose d'une telle analyse : je me permets d'aboyer vainement sur les touches pour empêcher qu'on y botte (pour ainsi dire). C'est l'intérêt de bloguer : on raconte ce qu'on veut sans avoir à prétendre posséder toutes les clés.

J'allais enfin sortir mon magnifique exemple où je tape sur tout le monde (promesse faite lors de mon billet précédent), mais je crois que je vais devoir moi aussi botter en touche jusqu'au billet suivant.

1 août 2008

Nouvelle Gauche, quatrième et dernière partie : les mondes imaginaires

Ce billet ne concerne pas seulement la contribution Urgence Sociale de la Nouvelle Gauche, mais je vais partir des deux autres propositions que j'avais retenues l'autre jour pour essayer de penser un peu plus loin l'attitude qu'une nouvelle politique de gauche pourrait avoir avec la mondialisation, la finance, l'Europe et ces autres grandes entités qui nous menacent jusque dans notre libre arbitre. Encore une fois, je ne veux pas "taper" sur la contribution, mais simplement réfléchir aux légèrs désaccords que j'ai avec elle. Vous allez voir, après je vais taper sur absolument tout le monde.

Voici donc les deux autres propositions-questions?

2. Etes-vous favorable à la négociation d'un véritable Traité de l'Europe sociale comprenant des critères de convergence sociaux aussi précis et contraignants que l'étaient les critères financiers du Traité de Maastricht ? Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir pour réfléchir au meilleur moyen de négocier très vite un vrai Traité social ?

3. Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir très vite pour réfléchir au meilleur moyen de donner à l'Europe des ressources propres en créant un impôt européen sur les bénéfices, une éco-taxe et/ou une Taxe Tobin ?

Quoi, contre l'Europe sociale? Contre la taxe Tobin?

Oui et non.

L'Europe sociale serait une bonne chose, mais, comme le "nouveau Bretton-Woods" et comme une "taxe Tobin", ce sont des batailles perdues d'avance. Il n'est pas impossible que cela vaille la peine de mener ces combats, car il n'est pas impossible que cette lutte modifie un peu les discours sociaux et économiques dominants en Europe. Peut-être que le socialisme européen pourrait avoir un peu moins honte d'être socialiste. Qui sait.

La démarche n'est pas pour autant évidente, puisque, d'abord, une bonne partie des pays européens est carrément hostile à tout progrès "social" européen. Ajoutez à ces réticences le fait que les déséquilibres économiques entre les pays rendent la notion même des seuils ou des minima parfaitement inextricable. Ensuite, pour ce qui concerne la guerre des idées et des esprits, les arguments des socialistes français envers les camarades européens seront sapés par le fait que la situation sociale en France est loin d'être assez exemplaire pour l'exporter à l'ensemble du continent.

C'est un peu dur à dire, mais, ici et maintenant, "l'Europe sociale" reste une façon de botter en touche. Même si elle était possible, elle ne pourrait se réaliser que dans vingt ou trente ans. L'injustice sociale a des belles années devant elle. A la rigueur, il semble plus réaliste de se poser d'abord la question, un peu à la Ségolène Royal, de ce qui pourrait être importé en France, genre "modèle danois ou suédois". Mais ce n'est pas là ce que je veux dire aujourd'hui. Enfin, si : le réalisme.

L'autre proposition, le numéro 3 ci-dessus, est en revanche plus intéressant, hormis la "taxe Tobin" qui reste, pour moi, une autre bataille perdue d'avance, pour les mêmes raisons que les "nouveaux Bretton-Woods" et les autres tentatives de refaire le monde, et vraiment la Terre entière, selon les idées de quelques pays. C'est trop tard : des industries entières financières ultra-puissantes existent et sont bâtis sur les subtilités des règles de la finance. Et il faut dire que la contrib ne développe pas beaucoup cette piste, pour se concentrer sur celle, plus plus prometteuse, d'un impôt européen sur les bénéfices. Voilà un domaine où l'intégration européenne pourrait servir à quelque chose, voilà un problème qui nécessite une réponse supra-nationale, voilà une solution qui n'est pas trop ambitieuse.

Si je fais l'éloge du réalisme politique et économique, ce n'est pas pour freiner la politique ou pour être pessimiste ou résigné à subir la seule loi du marché, mais pour éviter les fausses solutions qui, comme l'Europe sociale, bloquent la réflexion, empêchent d'avancer. Il va falloir faire avec certaines réalités qui échappent au contrôle d'un seul État ou même de l'Europe. En faire le préalable à toute action, c'est se condamner à l'inaction.

(Il faut chaud, je vais taper sur tout le monde la prochaine fois plutôt.)