Visiblement, le cocktail idéologique à base de xénophobie que la droite nous
prépare pour 2012 continue d'être le grand sujet du moment. C'est ce
qui me préoccupe alors que, paradoxalement, je pense que l'enjeu
essentiel pour la gauche va être de pouvoir parler d'autre chose. Ce
qui ne sera pas évident.
Les sondages continuent de mettre Marine Le Pen au centre des choses,
et, en raison des considérations géométriques de l'élection à deux
tours, les grandes questions et fantasmes idéologiques se heurtent à
la grande passion, assez maladive, de la presse : qui va être le
candidat du PS ?
Une chose me paraît certaine : le candidat de la gauche se fera
massacrer au second tour s'il n'a pas une stratégie efficace vis-à-vis
des questions d'« immigration » et d'« Islam ». Je mets des guillemets
parce que ce n'est pas vraiment l'immigration qui inquiète les gens
qui sont inquiets par l'immigration, et la même chose vaut, ou
presque, pour l'Islam. Il y a deux ans je parlais d'une
«purification symbolique de la Nation », et c'est encore à peu près
ça.
Nicolas J. pose le problème clairement:
La campagne est lancée. Deux thèmes : le pouvoir d’achat et l’immigration.
Comme en 2007. Comme en 2002. Comme en 1995.
[…]
C’est reparti.
La gauche doit répondre. Sur ces thèmes.
Et dans un billet où Juan interroge, avec une maîtrise et un
franc-parler réjouissants, Philippe Cohen, celui-ci souligne bien
l'urgence idéologique de la situation :
Mais je crois que cette polémique renvoie à des questions qui se
posent à toute la gauche et, au-delà à tous les républicains :
pourquoi la gauche ne profite-t-elle pas vraiment de la plus grosse
crise financière de puis 1929 ? Pourquoi l’affaiblissement de Nicolas
Sarkozy profite-t-il davantage au Front national qu’à la gauche ou au
centre ? Pourquoi les gens du peuple, et notamment les classes d’âge
actives (les 24-49 ans) sont-ils si séduits par Marine Le Pen ? Nous
ne pourrons éviter de répondre sérieusement à ces questions si nous ne
voulons pas laisser un boulevard à quatre voix au Front national.
Au lieu de répondre à ces questions, une partie de la gauche préfère
stigmatiser ceux qui osent aborder les thématiques du FN. Ainsi, il ne
faudrait parler ni de l’immigration, ni de l’insécurité grandissante,
ni des excès de l’islamisme radical. Déjà stupide en soi, cette
logique aboutit aujourd’hui à une impasse : puisque Marine Le Pen
parle du chômage et de la crise de l’euro, il faudrait aussi éviter
ces questions ? Il faut que les responsables de la gauche se
réveillent !
(En passant: il me semble inutile d'aborder la dispute assez stérile
avec Sophia Aram. Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas plusieurs
façons de réagir et résister au Front National.)
Les remarques de Philippe Cohen sont effrayant et je suis à peu près
d'accord avec son analyse de l'échec du PS auprès de l'électorat
populaire. Il y a un malaise profond chez ces électeurs, et il est
bien triste que ce malaise se manifeste dans cette réaction
xénophobe. Je continue à penser, néanmoins, que la forme inacceptable
que le malaise à finir par prendre est surtout due au fait qu'aucun
autre discours politique n'était adressé à cette tranche de la
population. (J'ai abordé cette question l'autre jour.) Le PS n'a
jamais était un parti populaire, et, après l'évaporation du PCF, n'a
jamais entrepris de le devenir. Depuis 2002, exactement neuf ans
aujourd'hui, donc, il paie le prix de cette incapacité à s'adapter.
Tout cela pour dire que « l’immigration », « l’insécurité grandissante
», ou les « excès de l’islamisme radical » ne sont les vrais
problèmes. D'où le problème de la gauche : si elle se montre « dure »
sur l'immigration, l'Islam etc., elle ne l'est jamais assez pour ceux
qui sont vraiment dans la paranoïa, et elle perd sa crédibilité de
gauche. Et si elle reste dans la logique de la condamnation morale et
le front républicain, elle passe complètement à côté de cet électorat
qui, plus qu'aucun autre, a besoin de la gauche. C'est vraiment à
pleurer.
L'enjeu, pour 2012, et après, va être de trouver une manière de
neutraliser la question (la « bonne question » à laquelle ils
apportent des « mauvaises réponses »). Je le dis en gras : *la gauche
ne doit pas valider l'idée selon laquelle c'est la faute des «
immigrés »*. C'est suicidaire, répugnant et tout le reste. Mais je
suis d'accord qu'il faut répondre, quand même. Faut trouver. Il reste
quelques mois.