31 août 2008

Vite, des blogs

Soudain, Juan (marquis de Sarkofrance) m'avertit qu'il est aujourd'hui Blog Day. CC en a déjà profité pour parler des left_blogs. Moi, ces temps-ci, je n'ai tout simplement pas le temps de bloguer. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, pourtant, ni les choses à dire. Dans une semaine ou deux je devrais être à nouveau placé pour reprendre mon rythme habituel. Pour l'instant, je décupabilise.

Mais bon, c'est Blog Day (une chaîne destinée à faire exploser le Pagerank du site blogday.org), alors je fais un billet quand même. Il faut citer cinq blogs à découvrir. Allez, voici mes cinq:

Voilà, faut que je file. A bientôt.

16 août 2008

"On était tellement 2.0..."

Une page se tourne dans la blogosphère.

Plus que les états d'âme de Laure Manaudou, le feuilleton de l'été ici dans la blogosphère a surtout concerné une sorte d'attaque contre nous autres "blogueurs de gauche", regroupés depuis quelques mois sous le nom de Left_blogs.

Nous avons vu, depuis un an, la montée progressive des blogs de gauche dans le classement Wikio des blogs politiques, y compris (et c'est important de le signaler) les blogs ne faisant pas partie des Left_blogs, comme Lait d'beu (37e) ou Didier B. (35e). Le succès des Vigilants, que je constate à chaque fois que je regarde l'origine des visites ici, témoigne aussi d'une indéniable vague gauchiste sur l'internet. Ensuite il y a eu la création, par Dagrouik à partir de son blogroll tout simplement, d'un journal "Left_blogs" sur Cozop qui a, surtout, donné un nom public à un nébuleux de blogueurs qui se connaissaient déjà. Dernier développement (heureux) : le site des Left_blogs commence à prendre forme. C'est ici left_blogs.info. Ça donne un peu plus de visibilité encore à ce qui n'est, à la base, qu'un vague rassemblement de socialistes et de sympathisants. Jusque là tout va bien.

Le 22 juillet, la plupart des Left_blogs publient un billet commun : "Jack Lang n'est plus socialiste". S'ensuivit du buzz, y compris dans la presse. Le vase a débordé, quelques célébrités de la blogosphère politique française (de droite ou de centre-droite) ont décidé de sortir l'artillerie lourde pour lancer des insultes et des accusations de toutes sortes contre nous autres gauchistes, la plupart du temps sur le thème du "ils trichent en se faisant des liens pour monter dans les classements", ajoutant en général, "tandis que nous, on s'en fout des classements". Ouaip.

(A ce jour, je n'ai rien vu qui puisse m'éclairer sur la distinction entre "monter dans le Wikio grâce à des liens entre copains", et "tricher pour monter dans le Wikio grâce à des liens entre copains".)

D'ailleurs on voit mal le lien entre Jack Lang et le classement des blogs politiques, mais la coïncidence entre quelques heures de célébrité pour les Left_blogs et le début des affrontement bloguësques est significative. L'élite des blogs, sans doute encore sous le choc du départ du meilleur d'entre eux, versac, n'a pas supporté. (Lire l'analyse et les conseils très sages d'Eric Mainville.) Et depuis, on se chamaille gentiment.

Tout cela n'a que très peu d'importance, ou même aucune. Et si j'en parle, ce n'est pas pour prendre la défense de mon équipe, qui n'a pas du tout besoin d'être défendue, mais parce que, à force d'avancer des arguments divers, on en arrive à une sorte de remise en cause de l'activité blogique elle-même, du moins dans son application politique.

Si tout d'un coup l'existence même des Left_blogs est devenue un sujet de polémique, c'est que leur présence constitue une modification du terrain de "jeu" qu'est la blogosphère politique. Sans lui donner trop d'importance, le départ de Versac symbolise bien ce qui est en train de se passer. Il était le plus visible de cette prémière génération de zinfluents qui ont été les premiers à se rendre compte du potentiel de ce format, et à en profiter. S'il y a une caractéristique qui permet de réunir ces blogs-là, c'est leur dimension autoréférentielle. "Bloguer" était un truc "technique", et par là digne de beaucoup de réflexion : effet des blogs sur la politique, nouvelles dynamiques citoyennes, nouveau ci, nouveau ça. Chez versac c'était presque systématique, mais les grandes figures de la blogoisie passaient beaucoup de temps à se demander ce qu'était un blog.

Versac a blogué pendant cinq ans, paraît-il. Dans la vie de l'internet, c'est une éternité. Deux éternités peut-être. Pendant ces cinq ans, bloguer a cessé d'être une technique technico-sociale de pointe pour devenir une activité presque banale. N'importe quel collégien a son Skyblog.

Ne pourrait-on pas dire qu'un média atteint une certaine forme de maturité dès lors qu'il sert à parler d'autre chose que lui-même? Les Left_blogs, comme bien d'autres blogs, sont de cette génération là : le blog est alors simplement une façon d'avoir une activité politique. Si cela pouvait exister ailleurs que sur l'internet, ou autrement qu'avec des supers machins Web 2.0, ces blogueurs là n'hésiteraient pas à changer d'outils.

Du coup, je commence à me dire que la boucle de rétroaction (feedback loop) entre l'incroyable chose nouvelle qu'était le blog et l'image du gourou du Web qui maîtrisait l'outil, boucle dans laquelle le fait de vanter le média revenait à gonfler sa propre image, permettant de mieux encore vanter le média, et ainsi de suite, cette boucle-là a enfin arrêté de fonctionner. La "blogoisie" était constituée de ces seigneurs du Blog. Abadinte disait l'autre jour que certains d'entre eux étaient devenus "inaudible". Il a raison. Leur réaction aujourd'hui est, me semble-t-il, en toute modestie, le signe du refus de passer à un nouveau paradigme, celui, bien plus simple pourtant, du blog qui sert à parler de, par exemple, politique.

8 août 2008

La grimace

En écrivant mon dernier billet, je savais que je m'aventurais dans un territoire problématique pour la gauche. A vrai dire, c'était le but, tout en me donnant le loisir de rajouter une couche ou deux sur l'incompétence économique du Très Grand Homme (TGH), sa tendance à préférer l'idéologie à l'efficacité réelle.

Ma note a suscitée des réactions intéressantes. J'avais proposé la formule suivante :

Toute proposition de solution politique, économique ou sociale qui, pour réussir, doit être appliquée au niveau européen, voire mondial, risque de n'être qu'une opération de communication.

Et Fer Railleur a répondu :

Soit mais comme aucune solution économique ou sociale ne peut réussir si elle n'est pas appliquée au moins au niveau européen sinon mondial (vu la mise en concurrence généralisée réalisée par l'ultra-libéralisme et la mondialisation), le serpent se mord la queue !

Et on se retrouve à papoter avec notre bonne vieille Tina.

Embêtant, non ?

Oui, c'est embêtant. C'est pourtant le risque quand on cherche à imaginer ce que pourrait être une politique de gauche... comment dire... sinon "moderne", du moins différente de celles qui jusqu'à présent n'ont pas réussi à séduire l'électorat, et qui semblent enfermées dans l'alternative entre une "gauche archaïque" et une droitisation molle. (Notez bien les guillemets ultra-puissants autour de "gauche archaïque". J'assume totalement en revanche pour droitisation molle.) Tout ça part du souci de penser une gauche efficace, d'abord électoralement, ensuite pour améliorer les choses. Il est donc plus important d'imaginer des solutions plutôt que de valider des grandes théories ou pester contre l'état pitoyable du monde actuel. Pour tout dire, ça part d'un souci de simple opposition : pour contrer Sarkozy en 2012, il ne faut pas compter sur la liste des bourdes et des imbécilités du Président pour l'emporter. Il va falloir être efficace. Les blogs servent à avancer des idées et des arguments de façon chaotique, provisoire, expérimentale. Depuis que je m'essaye à la "proposition", je me rends compte de comment c'est difficile. En même temps, c'est amusant de se lancer dans une direction sans savoir où on va atterrir.

Dans un autre commentaire, jmfayard sort la grosse artillerie en voyant dans mes derniers billets une dérive carrément jospiniste.

J'ai un peu l'impression d'avoir avalé surtout des cuillérées de soupe à la grimace pendant la lecture de tes derniers billets. Attention à ne pas virer jospinien, c'est à dire à ne pas aligner les raisonnements rationnels impeccables concluant que surtout il ne faudrait faire ni cette erreur ci, ni celle-là, ni telle autre, ni ... avant de se trouver bien embêté au moment de savoir ce qu'on pourrait faire au juste. J'ai bien conscience que c'est un travail de Sysiphe de sans cesse tenter de réveiller l'espoir tout en se gardant de faire naître des illusions sans demain, mais, allez, un petit effort la prochaine foi :-)

Voilà du commentaire qui décape! D'autant plus décapant qu'il voit juste. Ou presque. Pour me défendre, je dirais tout d'abord que mes derniers billets qui sont, effectivement, assez pessimistes vis-à-vis de certains espoirs de la gauche, n'ont pas vocation de formuler une politique générale, comme on pourrait en demander à quelqu'un comme Jospin, mais à tatonner tout en gardant un esprit critique. Donc si je dis qu'il ne faudrait pas faire ci, ni ça, ni telle autre erreur, c'est quand même sans désespérer d'en arriver au moins à quelques critères qui pourraient servir à évaluer les différentes politiques que l'on finira bien par nous proposer. Le privilège du blogueur par rapport à l'homme politique : le blogueur peut chercher, se planter, évoluer, sans en porter la responsabilité, sans avoir à représenter telle ou telle ligne. Enfin, j'ai aussi cet espoir que l'esprit critique de la gauche envers ses propres idées pourrait susciter l'invention de solutions plus originales, plus imaginivatives. En cela, j'espère aller un peu dans le sens contraire du jospinisme.

Voilà pour la forme. Pour le fond, dans la mesure où il existe, je dirais que pour l'instant l'idée de base dans ces derniers billets est plutôt que l'on a tendance à se tromper un peu sur le cadre de l'action gouvernmentale/étatique. J'entrevois, comme réponse à cette question, la thématique que j'avais dévéloppée dans l'une des gauchitudes qui s'appelait Boucle locale (mais aussi dans Fragmentons) : l'action de l'État devra soutenir justement la fragmentation du pouvoir économique et politique. A la différence des "libéraux" (que Dagrouik vient de dégommer comme il faut ici), je crois qu'un état fort est nécessaire pour maintenir l'égalité des chances, pour protéger la liberté d'action des individus, y compris leur liberté économique, qui sera ce qui nous sauvera du choix qu'on nous présente entre crever et devenir la Chine.

Et pour revenir au jospinisme, je commence à avoir le soupçon que sa faiblesse était justement cette timidité. "L'état ne peut pas tout". On garde une vision assez traditionnelle de l'action étatique de gauche, mais on le restreint pour ne pas interférer avec le marché, réduisant petit à petit les possibilités, et, effet collatéral, affaiblissant la notion même de ce qu'est la gauche. Je suis peut-être un peu sévère, peut-être que quelqu'un viendra m'expliquer en quoi j'ai tort. Mais si on veut réinventer la gauche, je pense qu'il faudrait pouvoir sortir du paradigme d'un éternel réglage entre le marché et l'État.

Le problème, c'est que pour arriver à dire tout ça, autrement que sur le mode du "voilà ce que je veux", il me semble nécessaire d'avancer par petits pas.

3 août 2008

La faute à Trichet ?

Enfin l'exemple promis depuis trois jours et deux billets, je promets un exemple, ou un contrexemple plutôt, d'une sorte de réalisme de gauche. Le voici.

Depuis deux ou trois ans, au moins, la Banque Centrale Européenne a bon dos. C'est la faute à Trichet si tout va mal, c'est un banquier, un ultra-libéral, pire encore c'est un Français, ce qui fait qu'on ne peut même pas dire que c'est la faute aux allemands et leur peur ancestrale de devoir régler leurs dettes avec des brouettes pleines de billets. C'est même l'un des points qui rassemblent, de gauche à droite, nos responsables politiques. Car si à gauche il semble normal de taper sur une logique capitaliste et anti-sociale, il se trouve que le membre le plus volubile du club des anti-Trichet, ce n'est pas Laurent Fabius ou Ségolène Royal, mais bien notre Très Grand Homme (TGH) lui-même, qui est toujours ravi de trouver plus grand que lui dès lors qu'il lui faut un responsable pour ses propres échecs. Quand il n'était que ministre de l'Intérieur, il y avait Chirac et Villepin. Maintenant qu'il a les pleins pouvoirs, il a besoin d'importer des grandes forces pour faire son Poulidor.

Loin d'être un expert en finance internationale, je me disais, pendant tout ce temps, que ce n'étaient que des manoeuvres, puisque la possibilité réelle d'avoir une influence réelle sur la conduite du BCE, même pour un Très Grand Chef d'Etat, était à peu près nulle. Ce qui s'est avéré, puisque Nicolas Sarkozy a beau pleurer en se frappant la poitrine, la BCE n'a toujours pas baissé ses taux.

Or, il se trouve aujourd'hui qu'il est beaucoup plus difficile de dire que la BCE avait tort. L'inflation est là malgré tout. Et même si la peur de l'inflation est effectivement un truc des riches, de ceux qui ont déjà de l'argent, et moins un truc de ceux qui voudraient enfin en avoir, il faut constater que, oui, les "pressions inflationnistes" que la BCE n'a eu de cesse de signaler depuis si longtemps n'étaient pas simplement une expression de la misanthropie de Trichet, mais avaient une certaine réalité après tout.

Le 8 juillet, Sarkozy s'est trouvé seul contre tous. La revue belge Trends commente :

Nicolas Sarkozy entame son semestre à la présidence de l'Union européenne de la plus mauvaise manière, en se dressant contre la politique menée par la Banque centrale européenne. Même les plus sceptiques de ses partenaires européens se sont rangés derrière Jean-Claude Trichet.

Et il y a quelque chose de pitoyable, lorsque Sarkozy doit rappeler qu'il est, tout de même, Président de la R., pour protester contre la hausse des taux:

Mais quand même, sans remettre à bas tout ce à quoi je crois, je suis légitime, en tant que président de la République française, de me demander s'il est raisonnable de porter les taux européens à 4,25%, alors que les Américains ont des taux à 2%. (...) Doit-on subir en plus un dumping monétaire qui met à genoux les entreprises européennes qui veulent continuer à exporter? Cette question doit être posée de manière respectueuse et démocratique."

Sarkozy se bat contre le "dumping monétaire" ? Au risque de relancer l'inflation... En tant que défenseur du grand capital, on dirait qu'il n'est pas allé jusqu'au bout de sa réflexion. (Ce ne serait pas la première fois.) Car même si un taux plus bas et un euro un plus moins fort seraient profitable pour le business, et pour les copains du TGH, c'est encore voir à court terme que de penser qu'il suffirait de relancer la machine pour tout baigne à nouveau. L'erreur de Sarkozy était de ne pas prévoir les effets désastreux de la guerre en Irak (le TGH n'était pas tout à fait pour, mais il était contre le fait que Villepin soit contre...) sur l'économie mondiale via le prix du pétrole. En juillet, le reste du monde, le reste de l'Europe semble avoir pris la mesure de la situation, tandis que Sarkozy s'est retrouvé seul à s'entêter contre tout et contre tous. Contre, je dirais, la réalité économique.

D'après ce que j'ai compris, le problème actuel, c'est que les taux sont déjà assez hauts, l'économie s'approche de la récession et, fait plus ou moins inédit, l'inflation monte, à cause notamment du marché du pétrole. La marge de manoeuvre est donc beaucoup plus étroite que prévue. Si on avait suivi les conseils de Nicolas Sarkozy (ou de Ségolène Royal ou de Laurent Fabius ou de Benoît Hamon), cette marge n'existerait pas, ou encore on serait devant la possibilité d'une hausse de taux beaucoup plus importante, avec tous les risques de récession que cela comporterait. Véritable de "choc de méfiance" sans commune mesure avec ce que nous avons vécu depuis l'été dernier.

Logiquement, il faudrait remercier Trichet de n'avoir pas écouté le TGH, même si ce dernier est en effet "Président de République française", comme il a cru bon de nous le rappeler. Ce faisant, Trichet n'a pas non plus écouté les autres. Ainsi, la situation et les perspectives sont moins mauvaises, même si elles sont loins d'être bonnes.

Les lecteurs qui auront perservéré jusqu'ici pourront demander où je veux vraiment en venir. Je récapitule.

  1. Sarkozy continue à faire et dire des bêtises dans le domaine économique, là où il était censé être si fort.
  2. Les habituelles tentatives, à droite comme à gauche, de rendre l'Europe responsable des maux de l'économie française étaient à côté de la plaque.
  3. L'économie mondiale est plus grande que les petits bras de Nicolas Sarkozy, et même plus grande que ceux de la France ou de l'Europe. Il ne faut pas surestimer le pouvoir des léviers économiques dont les Etats bénéficient.

Et j'aboutis à une ébauche de maxime. (Non, oRélie, je n'ai pas dit "débauche de Maxime"... notez au passage le nouveau URL tout beau de Victoire au poing.)

Bref, ma maxime en ébauche :

Toute proposition de solution politique, économique ou sociale qui, pour réussir, doit être appliquée au niveau européen, voire mondial, risque de n'être qu'une opération de communication.

Enfin, ce n'est pas vraiment une maxime. Pas très belle, en tout cas. Tant pis.

Botter ou ne pas botter en touche

Depuis quelques temps, et à travers une bonne dizaine de billets différents, à partir des Gauchitudes à peu près, j'essaie de développer cette idée qu'il est dangereux, inutile, néfaste, ou tout ce que vous voulez, pour la gauche socialo-traître de s'enfermer dans une quête de solutions impossibles mais qui compensent nos frustrations avec un monde qui visiblement n'était pas dessiné par Marx, Jaurès ou le Ché. Avant hier j'ai pris le risque de dire que l'Europe sociale ne se fera pas et que l'évoquer revenait à botter en touche. Pourtant, je ne voudrais pas passer pour plus socialo-traître que je ne suis. Car j'ai horreur de cette ligne d'une "gauche presque à droite", dont Manuel Valls est la meilleure caricature, mais qui s'infiltre chez bon nombre de nos "responsables" PS, comme lorsque Bertrand Delanoë se déclare "libéral", ou comme tous ces gestes destinés à débarasser la gauche de ce fameux "sur-moi marxiste" qui existe beaucoup moins qu'on ne le prétend, surtout aujourd'hui, quand on voit que tous les candidats sérieux à une prise du PS par la force sont plutôt du côté soc-dem. Je me trouve ainsi dans une sorte de "ni-ni" : refus de la compromission avec le discours dominant, refus des fausses solutions (genre Europe sociale) qui plaisent dans la "culture de gauche" et qui peuvent permettre de marquer des points à l'occasion des luttes internes, mais qui deviennent ensuite autant d'obstacles, obstacles à la conquète d'un électorat qui dépasse cette même "culture de gauche", et obstacles à l'action si jamais la gauche devait se retrouver au volant.

L'efficacité politique et sociale doit être, me semble-t-il, l'une des valeurs phares de l'action politique de gauche. Et la première chose à faire, si on veut être efficace, c'est de partir d'une analyse lucide de la situation actuelle et des possibilités d'action. Non que je dispose d'une telle analyse : je me permets d'aboyer vainement sur les touches pour empêcher qu'on y botte (pour ainsi dire). C'est l'intérêt de bloguer : on raconte ce qu'on veut sans avoir à prétendre posséder toutes les clés.

J'allais enfin sortir mon magnifique exemple où je tape sur tout le monde (promesse faite lors de mon billet précédent), mais je crois que je vais devoir moi aussi botter en touche jusqu'au billet suivant.

1 août 2008

Nouvelle Gauche, quatrième et dernière partie : les mondes imaginaires

Ce billet ne concerne pas seulement la contribution Urgence Sociale de la Nouvelle Gauche, mais je vais partir des deux autres propositions que j'avais retenues l'autre jour pour essayer de penser un peu plus loin l'attitude qu'une nouvelle politique de gauche pourrait avoir avec la mondialisation, la finance, l'Europe et ces autres grandes entités qui nous menacent jusque dans notre libre arbitre. Encore une fois, je ne veux pas "taper" sur la contribution, mais simplement réfléchir aux légèrs désaccords que j'ai avec elle. Vous allez voir, après je vais taper sur absolument tout le monde.

Voici donc les deux autres propositions-questions?

2. Etes-vous favorable à la négociation d'un véritable Traité de l'Europe sociale comprenant des critères de convergence sociaux aussi précis et contraignants que l'étaient les critères financiers du Traité de Maastricht ? Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir pour réfléchir au meilleur moyen de négocier très vite un vrai Traité social ?

3. Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir très vite pour réfléchir au meilleur moyen de donner à l'Europe des ressources propres en créant un impôt européen sur les bénéfices, une éco-taxe et/ou une Taxe Tobin ?

Quoi, contre l'Europe sociale? Contre la taxe Tobin?

Oui et non.

L'Europe sociale serait une bonne chose, mais, comme le "nouveau Bretton-Woods" et comme une "taxe Tobin", ce sont des batailles perdues d'avance. Il n'est pas impossible que cela vaille la peine de mener ces combats, car il n'est pas impossible que cette lutte modifie un peu les discours sociaux et économiques dominants en Europe. Peut-être que le socialisme européen pourrait avoir un peu moins honte d'être socialiste. Qui sait.

La démarche n'est pas pour autant évidente, puisque, d'abord, une bonne partie des pays européens est carrément hostile à tout progrès "social" européen. Ajoutez à ces réticences le fait que les déséquilibres économiques entre les pays rendent la notion même des seuils ou des minima parfaitement inextricable. Ensuite, pour ce qui concerne la guerre des idées et des esprits, les arguments des socialistes français envers les camarades européens seront sapés par le fait que la situation sociale en France est loin d'être assez exemplaire pour l'exporter à l'ensemble du continent.

C'est un peu dur à dire, mais, ici et maintenant, "l'Europe sociale" reste une façon de botter en touche. Même si elle était possible, elle ne pourrait se réaliser que dans vingt ou trente ans. L'injustice sociale a des belles années devant elle. A la rigueur, il semble plus réaliste de se poser d'abord la question, un peu à la Ségolène Royal, de ce qui pourrait être importé en France, genre "modèle danois ou suédois". Mais ce n'est pas là ce que je veux dire aujourd'hui. Enfin, si : le réalisme.

L'autre proposition, le numéro 3 ci-dessus, est en revanche plus intéressant, hormis la "taxe Tobin" qui reste, pour moi, une autre bataille perdue d'avance, pour les mêmes raisons que les "nouveaux Bretton-Woods" et les autres tentatives de refaire le monde, et vraiment la Terre entière, selon les idées de quelques pays. C'est trop tard : des industries entières financières ultra-puissantes existent et sont bâtis sur les subtilités des règles de la finance. Et il faut dire que la contrib ne développe pas beaucoup cette piste, pour se concentrer sur celle, plus plus prometteuse, d'un impôt européen sur les bénéfices. Voilà un domaine où l'intégration européenne pourrait servir à quelque chose, voilà un problème qui nécessite une réponse supra-nationale, voilà une solution qui n'est pas trop ambitieuse.

Si je fais l'éloge du réalisme politique et économique, ce n'est pas pour freiner la politique ou pour être pessimiste ou résigné à subir la seule loi du marché, mais pour éviter les fausses solutions qui, comme l'Europe sociale, bloquent la réflexion, empêchent d'avancer. Il va falloir faire avec certaines réalités qui échappent au contrôle d'un seul État ou même de l'Europe. En faire le préalable à toute action, c'est se condamner à l'inaction.

(Il faut chaud, je vais taper sur tout le monde la prochaine fois plutôt.)

31 juillet 2008

Au moins il bosse

Quelque part dans ses Coulisses, Juan donnait comme conseil aux blogueurs politiques de toujours "lire l'ennemi". Ce n'est pas si difficile, par les temps qui courent, puisque souvent l'ennemi est partout. Il suffit de lire la presse. Mais comme je suis un peu à la plage, pour ainsi dire, j'ai décidé de pousser le bouchon un peu plus loin en m'achetant Le Point avec, en couv', L'omni-président : l'homme qui veut tout faire. Quand le reste de la presse magazine prépare leurs numéros "spécial sexe", Le Point se lance lubriquement dans l'adoration de la puissance du TGH, espérant aider l'Elysée à transformer ses faiblesses communicationnelles en force, guidé, on imagine, par les communicants, les Saussez et les Guéants, pour refaire l'image de celui qui reste, malgré ses 35% dans les sondages, l'homme fort du régime.

Et c'est en lisant ces pages que j'ai commencé à formuler ce qui sera, vraisemblablement, le fondement de l'argumentaire sarkozyën pendant les années à venir. Quels que soient les difficultés, les couacs, les abérrations, les faux-pas, les imbécilités, les coups tordus et fourrés de ce qu'il faudra appeler désormais le "Bloc quinquennal", l'axe un peu fratricide Sarkozy-Copé, quoi qu'il arrive, on pourra toujours dire : Sarkozy, lui, au moins, il bosse.

On a beau suggérer qu'il ne peut y avoir qu'un seul Président à la fois, et qu'il est donc normal que celui qui l'est fasse un travail de Président, que la République 5.1 ne laisse pas plus de place à l'opposition que la version précédente, et que celle-ci n'a pas l'occasion d'entreprendre la moindre action, ne peut guère bosser, tous ces arguments techniques n'enleveront pas l'impression qu'il n'y a que Lui à travailler, pendant que les autres se chamaillent, se prennent la tête pour ci ou ça.

Pour booster ses ministres, il a constitué une véritable armée dans les rouages de L'État qui privilégie la compétence et l'efficacité sur l'idéologie.

L'article de Sylvie Pierre-Brossolette insiste sur le fait que Sarkozy est en train de changer la manière dont les hauts fonctionnaires sont recrutés, boudant les "technocrates" et favorisant des candidats "capables d'entrâiner leur administration et d'appliquer avec zèle sa politique". Des sortes de mini-TGH que l'on lâche dans la nature. Pour tout justifier, on fait l'impasse sur "l'idéologie", préférant celle de l'"efficacité", une idéologie d'autant plus efficace (les mauvais esprits diraient : "dangereuse") qu'elle prétend n'en être pas une. Des types qui bossent, encore une fois.

En général, dans la publicité, il faut centrer son message sur les points faibles de son produit : pour vendre un yaourt dégueulasse, il vaut mieux dire qu'il est délicieux. L'impopularité et l'inefficacité des mesures de Sarkozy vont devenir, pour lui et ses communicants, des points forts : Sarkozy est désavoué par l'électorat ? C'est qu'il s'en fout d'être populaire, il bosse, il avance. Les mesures économiques sont autant de flops? C'est que le Très Grand Homme oeuvre dans la durée, il "réforme la France", c'est un travail tellement profond que nous, pauvres imbéciles que nous sommes, ne pouvons même pas deviner les effets positifs. Car, vous voyez, celui qui ne peut pas laisser passer plus d'un news cycle sans qu'on parle de lui, en réalité il travaille sur du très long terme.

Et devant cet argument ("au moins il bosse"), je n'ai, pour l'instant, pas de réponse. Il est d'autant plus difficile à contrer qu'il est simplissime. Pour le contrer, les grandes explications, les leçons de politique et de justice sociale n'y feront rien. Il faut une phrase, il faut trouver la phrase.

Sarkozy, au moins, il bosse.

Oui, mais ça ne donne rien.

Pas terrible, je sais. Il va falloir réfléchir.

26 juillet 2008

Pour une gauche flasque et servile

Depuis quelques temps, je me désintéresse un peu de Nicolas Sarkozy. J'ai moins envie de bloguer à propos du TGH qu'avant, car j'ai un peu l'impression qu'il est plus ou moins démasqué. Je parle là de ce qui me donne envie ou pas de faire un billet. Je ne veux surtout pas dire que ce n'est plus utile de bloguer contre Sarkozy. Au contraire. Mais pour l'instant j'ai l'esprit qui vagabonde un peu. Je me suis décroché de l'orbite.

Je pourrais dire la même chose de Manuel Valls. Valls s'est vautré dans le rôle du sarko-socialiste au point d'en devenir presque une caricature, et de devenir une cible trop facile. Mais comme il ne faut quand même pas baisser la garde contre Sarkozy, il ne faut pas non plus laisser Valls tranquil dans son coin. La dernière fois, c'était quand lui, Gorce, Cambadélis et quelques autres avaient cru bon de publier une tribune chez les vespéraux pour dire qu'il fallait voter pour la révision de la Constitution, contre laquelle ils ont tous fini par voter. Pourquoi? Manque de conviction finalement? Toujours est-il que Jack Lang semble être le seul à avoir retenu leur leçon, sauf qu'on peut imaginer qu'il en écoutait une autre, plus personnelle, destinée à lui seul, qui se dévoilera dans semaines ou mois à venir. (Le Canard de cette semaine à des informations juteuses sur les différentes transactions qui ont eu lieu entre l'Elysée et divers députés hésitants. J'y reviendrai peut-être.)

Valls et les siens n'ont pas osé voter contre leur parti, mais ils n'ont pas hésité à dénoncer aussi sec l'anti-sarkozysme primaire du PS. Voici le morceau qui a fait le tour des médias :

Il n'en reste pas moins que le PS doit s'interroger sur sa stratégie de parti d'opposition. Sa disqualification résulte de son incapacité à s'abstraire d'une forme d'anti-sarkozysme pavlovien qui le conduit à s'opposer systématiquement à tout projet émanant du président de la République. Cette ligne de conduite est dangereuse et fait le jeu de celui qu'elle prétend combattre. Elle nous éloigne des Français qui n'écoutent plus un parti réfugié dans une opposition caricaturale. Elle crédibilise un discours purement protestataire.

J'espère que Valls, et Caresche, Le Guen et Gorce, les autres signatures du texte, sont simplement naïfs et ne sont pas conscients de l'erreur monumentale de communication qu'ils sont en train de commettre. Heureusement qu'ils sont moins connus que Jack Lang, mais à couverture médiatique égale, leurs arguments ne sont pas moins nuisibles à la crédibilité de la gauche que ceux de "Djack".

Le véritable argument, si je peux résumer avec des traits un peu gros mais en étant je pense d'assez bonne foi, est que, comme cette révision constitutionnelle ne changeait presque rien au fonctionnement de la République, toute opposition à elle ne pouvait être que "pavlovienne", anti-sarkozysme primaire. Sauf qu'on ne voit pas trop l'intérêt de défendre une "réforme" en arguant qu'elle ne réforme rien, justement. Donc on sort le blah-blah élyséen : renforcement des droits du parlément, etc.

En réalité, cette réforme s'est attelée à revaloriser les pouvoirs du Parlement et à donner des droits nouveaux aux citoyens. Ce choix a été celui du comité Balladur qui, à juste titre, a estimé que l'urgence était de palier le déséquilibre né de l'adoption du quinquennat et de l'inversion du calendrier électoral. Face à la toute-puissance de l'exécutif, il est impératif de donner plus de pouvoirs au Parlement, notamment en matière de contrôle.

Sauf que les pouvoirs donnés au Parlément sont tellement faibles qu'ils ne font que souligner, par leur faiblesse même, le caractère présidentiel du régime, tout comme la fameuse possibilité pour le Monocrate de s'adresser au Parlement.

Certains regrettent que cette évolution se fasse au détriment du premier ministre. Outre qu'il paraît difficile de revaloriser le Parlement sans restreindre les pouvoirs du gouvernement, il aurait fallu, pour que cette critique soit pertinente, être en mesure de trancher la question de la nature du régime.

Voilà le vrai subterfuge sarkozyën : on parle de limiter "l'Exécutif", mais on impose surtout des limites au gouvernement, laissant le Président agir comme auparavant. Or, dans le face-à-face entre le Président et le Premier Ministre, le Parlement est naturellement du côté du second, puisqu'il peut exercer un contrôle sur lui, mais pas sur le Président. Le reste n'est qu'écran de fumée. Mais face à cette dérive, Valls et ses amis ont recours à leur parade préférée : incriminer à nouveau le PS. Voici la suite de la citation précédente:

Le PS ne l'a pas fait, laissant coexister en son sein ceux qui sont favorables à une présidentialisation de la Ve République et ceux qui privilégient le renforcement du premier ministre et une évolution primo-ministérielle.

Fallait-il que le PS se divise sur ce point? Enfin, oui, peut-être qu'il aurait fallu exclure Lang bien plus tôt. Mais s'il faut se diviser ou procéder à des exclusions sur chaque question ("laisser coexister en son sein", c'est quand même fort), la vie du Parti risque d'être dangereuse. Toujours est-il que la présidentialisation du régime n'est pas la faute du PS, comme Valls et les autres semblent suggérer.

Ce qui restera de ce billet commun, c'est surtout le mot "anti-sarkozysme pavlovien". Comme si toute opposition, hormis sur des questions traditionnellement réservées à la gauche... et encore, relevait tout simplement de rivalités politiciennes, comme si le sarkozysme n'était pas un tout, un bloc communicationnel bien solide. Valls et al. semblent croire que le PS aurait une voix plus forte s'il disait le même chose que l'Überprésident. Il y a un parti politique qui s'est fondé récemment dans ce même espoir. Vous en avez entendu parler peut-être, ça s'appelle : Gauche Moderne. Si on n'entend pas tellement la voix de ce parti-là, c'est que pour l'instant ses dirigeants ont choisi de porter leur action sur une question bien précise, avant de l'élargir bien sûr à d'autres sujets. Oui, pour l'instant la Gauche Moderne profite de toute sa visibilité, de la puissance de sa voix en harmonie avec celle de notre Lider Maximo, pour s'occuper surtout des anciens combattants. C'est très bien. Cet exemple ne peut qu'inspirer Messieurs Valls, Gorce, Le Guen et Caresche. Espérons-le.

Nicolas Sarkozy est à 35% dans les sondages. Comment peut-on penser aujourd'hui qu'il y a quelque chose a gagner en ralliant sa position qui est politiquement faible? Manuel Valls et ses amis disent que le PS n'a rien gagné en s'opposant, comme des chiens (c'est quand même le sens de "pavlovien"), à la révision de la Constitution. Et là ils se trompent à nouveau : en gagnant sur le fil du rasoir, Sarkozy a perdu un peu plus de sa légitimité ; en mettant la pression maximale, plusieurs mauvaises idées constitutionnelles ont été abandonnées. Difficile de crier "Victoire!" dans cette situation, mais le PS a sans doute réussi à éviter une réforme qui aurait été bien pire que celle-ci.

25 juillet 2008

Nouvelle Gauche, troisième partie : Bretton-Woods

Alors, je disais quoi...?

Oui, un nouveau Bretton-Woods. C'est l'une des propositions dans la contribution Urgence Sociale de la Nouvelle Gauche.

1. Etes-vous d'accord pour que, à l'issue de son Congrès, le PS organise sans tarder avec l'ensemble des socialistes européens (ceux qui sont au pouvoir et ceux qui n'y sont pas) une grande Conférence internationale pour définir de nouvelles règles du jeu en matière monétaire et financière ?

Voici l'explication :

Vu la gravité de la crise monétaire et financière qui vient, il faut sans tarder convoquer un nouveau Bretton Woods. En 1944, dans cette petite ville du nord-est des États-Unis, on a réuni les 30 meilleurs économistes de la planète et on leur a dit (gentiment mais fermement) qu'ils ne sortiraient pas du village tant qu'ils ne se seraient pas mis d'accord sur de nouvelles règles du jeu monétaires et financières permettant d'éviter qu'une crise semblable à celle de 1929 puisse à nouveau se produire. Ils ont travaillé dur, pendant 3 semaines, pour construire un système qui a tenu 30 ans. Hélas, depuis le début des années 1970, les libéraux ont peu à peu démantelés les règles et les outils de Bretton Woods pour finir par accumuler des déséquilibres supérieurs à ceux de 1929...

L'idée est donc de refaire la même chose, en commençant par mettant au travail tous les socialistes européens d'abord, et ensuite le reste du monde :

Allons-nous attendre que la crise éclate et que la situation devienne ingérable pour convoquer un nouveau Bretton Woods ? Si tout le monde a conscience qu'on va dans le mur, qu'attendons-nous pour définir, au niveau mondial, de nouvelles régulations monétaires, financières, sociales et écologiques ? Demander 3 semaines de travail approfondi pour éviter une crise majeure, demander 3 semaines de travail pour 30 ans de stabilité, est-ce trop exiger ?

"Est-ce trop exiger?" Malheureusement, la question n'est pas tout à fait celle-là. S'il était possible de faire ce que la Nouvelle Gauche propose ici, je serais évidemment pour, sans hésiter, ou du moins sans hésiter beaucoup. Le problème n'est pas celui de savoir ce qu'on ferait si on pouvait, mais celui du rapport de forces. Jamais les intérêts financiers de la planète ne laisseraient une bande d'économistes refaire les règles de la finance internationale. On prend des paris? D'une certaine façon, ce travail est en cours depuis des années, ou du moins son image inversée : le GATT et ses enfants et petits enfants, avec toute leur complexités, leur lourdeur, et leurs intérminables négociations sont là pour nous le rappeller.

Mais surtout nous ne sommes plus en 1944, année unique dans l'histoire moderne : l'économie internationale n'existe plus, la guerre n'est pas terminée mais on commence à penser à ce qui va se passer après. Pour les pays en guerre, le rôle de l'État dans l'économie est prépondérante, et de plus la position des Etats-Unis est alors unique : futurs vainqueurs, ils n'ont pas, en 1944, de rival économique véritable. Les grands centres financiers ne fonctionnent plus : surtout Londres et Paris. C'était une chance unique pour réécrire les règles, qui, sauf cataclysme planétaire, ne reviendra pas de sitôt.

Si l'utilité qu'il y a aurait à tout refaire, à refaire le monde économique, ne fait pas véritablement de doute, du moins pour des Français de gauche, la possibilité d'imposer une telle solution n'existe pas, tout simplement. Des industries financières entières sont désormais fondées sur la maîtrise des subtilités des règles de la finance. Toucher à une ou plusieurs virgules de ces règles revient à rebattre de fond en comble les cartes du pouvoir économique. Trois semaines et trente économistes ne peseraient pas lourd.

C'est un joli but, mais ce rêve de revenir à un monde financier plus simple et plus équitable peut aussi empêcher de chercher des solutions réelles. La mondialisation est là, l'économie mondiale est là. Un "nouveau Bretton-Woods" est une proposition qui nous plaît parce que, effectivement, il faudrait pouvoir tout changer. Mais c'et se tromper sur les léviers dont on disposent et, à mon avis (il faudra que je le développe encore), c'est dépenser de l'énergie politique dans une entreprise qui ne pourra pas aboutir, dans une tentative de "refaire le monde", comme on dit. Malheureusement, plutôt que de réécrire les règles, le rôle de la politique sera plutôt d'infléchir les choses.

(A suivre, avec beaucoup d'inflexions.)

22 juillet 2008

En lisant la Nouvelle Gauche, deuxième partie : la mondialisation

J'en étais où? Je parlais de la contribution Urgence Sociale de la Nouvelle Gauche pour dire tout le bien que je pensais de leur approche de l'idéologie sarkozyënne. Maintenant je vais me permettre d'être légèrement plus critique, et ce essentiellement pour des raisons égoïstes : j'espère, à partir de quelques unes des propositions, arriver à élaborer une petite miette de pensée sur l'attitude d'une gauche devant la mondialisation, surtout une gauche se voulant nouvelle.

Voici les quatre premières propositions dans Urgence sociale (qui se formulent comme des questions qui sont en fait les réponses aux questions de Pierre Larrouturou. Voir par exemple les réponses de Maxime Pisano.)

1. Etes-vous d'accord pour que, à l'issue de son Congrès, le PS organise sans tarder avec l'ensemble des socialistes européens (ceux qui sont au pouvoir et ceux qui n'y sont pas) une grande Conférence internationale pour définir de nouvelles règles du jeu en matière monétaire et financière ?

2. Etes-vous favorable à la négociation d'un véritable Traité de l'Europe sociale comprenant des critères de convergence sociaux aussi précis et contraignants que l'étaient les critères financiers du Traité de Maastricht ? Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir pour réfléchir au meilleur moyen de négocier très vite un vrai Traité social ?

3. Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir très vite pour réfléchir au meilleur moyen de donner à l'Europe des ressources propres en créant un impôt européen sur les bénéfices, une éco-taxe et/ou une Taxe Tobin ?

4. Etes-vous d'accord pour que [...] le PS propose à l'ensemble des socialistes européens [...] de se réunir pour réfléchir au meilleur moyen de rééquilibrer les relations entre la Chine et l'Europe ? Etes-vous d'accord pour que soit mis en débat un système de Montants compensatoires qui incite très fortement la Chine à respecter d'ici 5 ans un certain nombre de règles écologiques et l'ensemble des règles sociales du BIT qu'elle a signées avant d'adhérer à l'OMC ?

Il faudra les prendre une par une, mais déjà on voit l'enjeu fondamental : comment le politique peut-il reprendre le dessus sur les intérêts du commerce et de la finance internationaux ? Comment un état comme la France peut-il peser dans cette cour des très grands ?

Ce que je salue dans ses questions-qui-sont-des-réponses-à-des-questions, c'est leur dimension internationale, ce qui peut paraître normal pour une question qui est effectivement d'ordre international, sauf que, un peu trop souvent, on ne traite la question qu'en termes de politique intérieure : "fermons les frontières", "achetez français", "plombier polonais", "TVA anti-délocalisation" ou même encore : "devenons la Chine". Toutes ces réponses, et les crispations qui les accompagnent, ont tendance à ne servir qu'à des besoins de communication politique intérieure et sont finalement autant des manières de nier le fond du problème qui est que les Etats, dans ce monde mondialisé, n'ont plus les mêmes moyens d'agir qu'il y a vingt ou trente ans.

Traiter la question sur le plan qui lui est propre, c'est une excellente idée. Nous nous approchons peu à peu d'une politique qui s'occupe du fond de la question.

La réserve que j'ai à formuler devant de telles propositions (surtout le "nouveau Bretton-Woods", le Traité de l'Europe sociale et le durcissement de la négociation avec la Chine), c'est que le modèle de l'action gouvernmentale change de sphère (supra-nationale plutôt que nationale) mais ne change pas fondamentalement de nature. On cherche à créer une force démocratique et politique qui sera en mesure de donner des ordres au marché, pour reproduire ce qu'un État pouvait faire pour sa propre économie naguère.

Plus j'y pense, plus j'ai l'impression qu'il faudra inventer un nouveau modèle (de gauche) d'action gouvernmentale qui prendra mieux en compte les rapports de force réels. La Chine par exemple ne se laissera pas marcher sur les pieds par l'Europe ; je ne suis pas contre l'idée de durcir le dialogue, mais il est naïf de penser qu'il aboutira à des changements importants, puisque la Chine sait bien que sans elle nos économies s'éffondrent.

Mais bon, il est tard et je n'a même pas commencé de parler de Bretton-Woods. Ce sera donc pour l'épisode suivant de mon feuilleton de l'été.

Jack Lang n'est plus socialiste

A compter du 21 juillet 2008 et suite à l'adoption d'une révision constitutionnelle menant à une impasse démocratique par la seule voix de Jack Lang, nous, militants socialistes, blogueurs estimons que ce dernier ne peut plus se prévaloir de l'étiquette socialiste.

De nombreuses voix se sont élevées au Parti Socialiste, dont celle très juste de Robert Badinter, pour dénoncer la supercherie du texte proposé et la dérive monarchique de notre démocratie. A l'inverse, sans même évoquer son rôle dans cette contre-réforme, Jack Lang a fait montre d'une attitude inacceptable, en accompagnant Nicolas Sarkozy jusque dans ses attaques contre un PS soi-disant "intellectuellement malhonnête", en contribuant par son omniprésence médiatique à rendre inaudible l'explication de vote de ce même PS et en faisant prévaloir sa singularité idéologique pro-présidentielle au détriment des positions décidées par son groupe.

Le groupe socialiste avait arrêté une position sans ambiguïté d'aucune sorte après un débat entre les parlementaires. Tous se sont rangés à cette décision sauf un.

Alors que le pays et les citoyens traversent une crise majeure, il était important d'envoyer un signe fort à l'exécutif en place. Ce dernier, et malgré des résultats électoraux récents mauvais, n'a cure de cette souffrance qui frappe les plus modestes d'entre nous. Ce vote était aussi un moyen de donner un signal fort, celui d'une opposition forte et soudée où le débat a toute sa place.

Ce soir, c'est au contraire un Président exubérant d'arrogance qui règne sur notre «*monocratie*», comme en témoigne sa volonté de contrôler les médias publics.

Aussi, nous demandons instamment à notre direction qu'en application des articles 11.11, 11.15 et 11.6 des statuts du PS, Jack Lang soit exclu du Parti Socialiste.

-- Les Left_Blogs

20 juillet 2008

Du pain, du sel et de l'action collective (version TF1 l'été)

L'autre jour je parlais des rôles positifs de l'action collective, à propos du nucléaire, mais aujourd'hui j'en ai un exemple digne du JT de TF1 le dimanche midi. Petit village et tout. Mais quand même version sale gauchiste socialo-traître.

Je me trouve donc dans un petit village français à la recherche d'un peu de pain sans sel. Pas pour moi, pour quelqu'un d'autre qui ne peut manger que ça comme pain. Peu importe. Je trouve la boulangerie sur la place principale. Il y a même le boulanger assis dehors en train de discuter avec un copain. Le boulanger est même un grand un peu gros avec des magnifiques moustaches grises, qui aurait pu jouer un patriarche dans un feuilleton de l'été sur TF1.

J'entre, il me suis dans sa boulangerie et je demande mon pain sans sel. Râté, il en fait pour certains clients, mais seulement sur commande. Passionnant, non?

C'est alors qu'il m'explique que son pain ordinaire a moins de sel qu'avant, parce qu'une réduction a été décrétée, il est passé de 30 grammes de sel par litre d'eau à 20. (Je me trompe peut-être sur les mesures.) On supprime 30% du sel dans le pain.

Quel rapport, donc, avec l'avenir de la communication politique en France? Voilà...

Depuis quelques mois, nous sommes bombardés d'informations sur la sur-consommation du sel, partout dans le monde. On mange beaucoup trop de sel, c'est très mauvais. Il paraît que chez les boulangers, la concurrence fait augmenter le taux de sel dans le pain. Au fur et à mesure que les clients s'habituent au pain de plus en plus salé, tous les boulangers sont obligés de suivre l'inflation du sel dans leur pain, sous peine de produire un pain qui paraîtrait fade.

Comment donc arrêter l'escalade meurtrière du pain salé ? L'action individuelle est suicidaire : vous produisez du pain que personne n'aime et vous fermez boutique. Les campagnes d'éducation pour les consommateurs n'y feront rien, parce qu'en général on ne goûte pas le sel dans le pain, mais seulement son absence. Il faut donc une action collective, une trève du sel, qui finalement n'aura pas d'effet sur les boulangers : le marché du pain sera identique si tout le monde passe à 20 grammes par litre d'eau. Sauf que les clients risquent de vivre plus longtemps.

Voilà, fin de l'anécdote avec des boulangers qui se lèvent tôt.