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23 mai 2011

Jeter un homme en pâture

Sur les plateaux télé et dans les éditos de la presse papier, l'« affaire DSK » aura suscité mille fois plus d'interrogations sur l'usage des images et du traitement journalistique du sexe des politiques que sur les actes dont l'accusé est accusé. Je ne compte plus le nombre de fois que j'ai lu que Strauss-Kahn a été « jeté en pâture », ou qu'on parle de sa « mise à mort ». À la soirée télé consacrée à l'audience de demande de liberté conditionnelle, le fait qu'un grand jury ait retenu les sept chefs d'accusation, jugeant donc que le fait de passer quelques nuits en prison largement plus grave. C'est la vision myope de l'information en temps réel, certes, mais je crois que c'est encore plus symptomatique de ce qui se passe dans cette affaire.

Au delà des réactions stupidement machistes ou stupidement stupides, les médias ayant peu d'informations réelles à transmettre, ils se sont focalisés sur la "victimisation" de celui qui est accusé de tentative de viol et de l'injustice de la justice américaine qui l'aurait "jeté en pâture", "jeté aux chiens", en le laissant se faire photographier avec ses menottes. Dominique Wolton, dans son rôle, à la télé, à la radio et dans la presse écrite, de grincheux scientifique, dénonçant toutes les dérives de l'internet, peut disserter des heures sur l'horreur médiatique infligée au pauvre homme, mêlant un anti-américanisme à une peur bleue de la démocratisation de l'information. Wolton mériterait un billet pour lui tout seul, d'ailleurs, mais voici un avant-goût :

Les Américains, grands pourfendeurs des libertés individuelles, ont foulé au pied toutes les valeurs que nous avons en commun.

Ou encore (je n'invente pas, promis !) :

On assiste à une incompréhension réelle entre les deux pays, identique à celle qui a eu lieu pendant la seconde guerre en Irak.

Jean Daniel a également parlé de mise à mort, évoquant un gouffre culturel entre la France et les États-Unis. C'est presque comme si Obama avait annoncé l'annexation de l'Alsace-Lorraine. Prochain débat : fallait-il utiliser l'arme nucléaire pour venger Strauss-Kahn.

Et tout ce bruit, à cause de quoi ? Parce que le monde a vu Dominique Strauss-Kahn menotté, hagard et "débraillé". Mise à mort en effet.

Certes, ce n'est pas sympa de se retrouver partout sur la toile avec les mains dans le dos, entouré de flics avec les cravates que l'on connaît. Bien sûr. La véritable mise à mort de Strauss-Kahn, s'il faut poursuivre dans ce langage hystérique et hyperbolique, n'était pas ces fameuses photos, mais bien le fait d'être inculpé d'un crime terriblement grave, en désaccord total avec, oui, l'image qu'avait le grand public de l'homme. Le problème, pour DSK, ce sont les faits, non les images. L'effet sur son image serait à peu près identique si nous étions limités aux simples informations écrites : "DSK arrêter pour viol, puis inculpé sur sept chefs d'accusation".

Pourquoi donc tant de haine ? Parce que ces gens, de BHL à Wolton, ne vivent, apparamment, que dans l'image, que dans cet univers profond de seulement quelques pixels. La véritable brutalité du crime dont Strauss-Kahn est accusé n'y a pas sa place, ne peut, à la rigueur, même pas être représentée ou pensée. Ainsi on préfère se lamenter sur le fait que ce héros national a été privé de maquilleuse avant ses audiences, justement pour échapper au réel.

19 mai 2011

Il faut oublier Dominique Strauss-Kahn (pour le moment)

L'autre jour je disais :

Espérons aussi que l'on puisse parler d'autre chose que le soap-opera new-yorkais pendant les mois à venir. Si j'étais Sarkozy et si je contrôlais les médias, je m'assurerais que l'on ne perde pas une miette de cette histoire de fesses.

Si cette affaire peut rendre service à Nicolas Sarkozy, c'est, au-delà de la question morale (mais allez voir ce billet d'Olivier Bonnet…), la possibilité de noyer un éventuel message socialiste dans une saga interminable qui, grâce à sa dimension sexuelle et la proximité avec certaines séries policières, a tout pour retenir l'attention des téléspectateurs. DSK plus des élucubrations xénophobes et identitaires et on aura de la chance si plus de 50% de la population aura retenu le nom et le prénom du candidat de la gauche.

Bien sûr, ce scandale ne va pas disparaître dans les semaines et les mois à venir. Qu'est-ce que le PS peut faire, alors ? C'est délicat, mais il me semble que la consigne minimale, pour les dirigeants et les responsables du parti, et de la gauche en général, doit être de s'en mêler le moins possible. Oublions DSK.

Dans un très bon billet (mais avec lequel je ne suis pas d'accord tout à fait), Romain insiste sur le fait qu'il faut éviter de le lâcher :

Le troisième point est justement de se rappeler les termes de fraternité et de camaraderie, si on leur prête encore un sens. J’ai vécu de près, dans l’histoire récente, le lâchage par son parti d’un camarade pourtant innocenté au bout du compte – je n’ai pas envie de voir cela une seconde fois. Les premières heures, les premiers jours sont cruciaux pour déterminer l’ambiance générale de la presse et de l’opinion : c’est maintenant qu’il faut faire bloc, serrer les coudes et rappeler sans nuance et publiquement le principe de présomption d’innocence. Sans finasser, sans en profiter pour donner des leçons de morale et disserter sur l’horreur du viol (qui en doute ?). Un silence gêné ou la profusion de qualificatifs ambigus, comme le coup de tonnerre de Martine Aubry, donneraient par ailleurs un bien mauvais signal à nos concitoyens, qui doutent toujours de l’unité réelle du parti socialiste. L’heure n’est pas aux calculs, ni aux stratégies à 1000 bandes, ni au colportage de ragots douteux pour faire parler de sa candidature aux primaires.

Moi non plus je n'aurais pas cru nécessaire de rappeler l'horreur du viol, mais les évenements et les déclarations de certains socialistes et sympathisants ont prouver le contraire, comme je le disais hier. Sur les questions de communication, oui, c'est délicat, mais le PS ne peut pas laisser les soucis de DSK remplacer ses arguments politiques et absorber toute son énergie communicationnelle qui, comme on sait, n'est pas si abondante même par beau temps. Strauss-Kahn doit redevenir un homme, simplement, qui a ou qui n'a pas commis un crime violent dans une chambre d'hôtel. DSK, la figure politique, le porte-drapeau de la gauche, le projet de l'appareil depuis peut-être le congrès de Reims, celui qui porter sur ses épaules tous les espoirs des siens, ce symbole-là, il va falloir s'en passer. Il va falloir faire comme s'il n'existait plus. On le met sur « pause » en attendant le sort de l'autre, de ce n° 09132366L, un certain Dominique S.-K., yeux marrons, etc., qui a fait, ou qui n'a pas fait.

Nicolas J. suggère d'annuler les primaires socialistes. Je pense qu'au contraire il en faut, justement pour changer de sujet et justement pour signifier l'effacement, à ce stade, de Strauss-Kahn : nous avons préparé des primaires mais il n'a pas envoyé son dossier d'inscription à temps.

Mais surtout, chers responsables qui ne me lisent pas, il faut arrêter avec les complots (oui, Claude B., je pense à vous là) et avec les pitoyables appels en faveur d'une intervention présidentielle (oui, Harlem D., je pense à vous là). Justement, le PS ne peut rien faire pour aider Strauss-Kahn, il est même urgent de ne rien faire, de s'en détacher, sans le « lâcher » en le condamnant avant la justice, mais surtout en empêchant le PS de se perdre dans la tempête médiatique qui risque d'être très long.

Un viol reste un viol

L'affaire DSK a pris une ampleur médiatique terrible, les choses se brouillent : il y a la dimension affective du PS, les confusions entre les cultures états-unisienne et française, différences judiciaires, différences de pratiques journalistiques surtout à l'égard de la vie privée et de la sexualité des hommes politiques que les américains (et les anglais d'ailleurs) reprochent maintenant aux journaleux français. BHL (pour qui j'ai, la plupart du temps, pas mal de respect malgré son style agaçant) s'en mêle et se ridiculise outre-atlantique en affirmant carrément :

J’en veux, ce matin, au juge américain qui, en le livrant à la foule des chasseurs d’images qui attendaient devant le commissariat de Harlem, a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme un autre.

Jack Lang insiste qu'il « n'y a pas mort d'homme », l'expression est bien choisie : il n'y a pas mort de femme non plus, mais le viol est encore considéré comme un crime en France. Le pire que j'ai encore vu, cependant, c'est Jean-François Kahn chez France Culture. L'extrait vaut le détour, le ton est presque jubilatoire, non seulement celui de Kahn lui-même, mais aussi celui de la journaliste. Voici la transcription. Le mot « gloussements » n'est pas du tout une exagération :

J.-F. Kahn : Je suis certain, enfin pratiquement certain, qu'il n'y a pas eu une tentative violente de viol, je ne crois pas, ça, je connais le personnage, je ne le pense pas. Qu'il y ait eu une imprudence on peut pas le… (rire gourmand), j'sais pas comment dire, un troussage,

A.-G. Slama : il appelait ça une erreur de jugement (gloussements).

J.-F. Kahn : que y ait un troussage, euh, de domestique, enfin, j'veux dire, c'qui est pas bien, mais, voilà, c'est une impression.

Pas de viol, donc, mais un troussage de domestique ? Kahn a l'air tellement admiratif du pouvoir de séduction du directeur du FMI, il ne se contient presque plus.

Le viol, il semblerait, à écouter ces hommes de gauche, ne peut pas être grave dès lors qu'il s'agit d'un homme puissant et d'une domestique. C'est un détail un peu embêtant, erreur de jugement, il en a beaucoup sur le caillou, le Dominique…

Encore, nous ne savons pas ce qui s'est passé, nous ne savons pas s'il y a eu viol ou pas. La justice est là pour nous le dire. Mais ce qui est totalement inadmissible, c'est, dans l'hypothèse du viol, de minorer la gravité du crime, crime violent. La présomption d'innocence, je veux bien. À écouter Jean-François Kahn, on a l'impression que même si Strauss-Kahn était coupable, il serait coupable de presque rien. Un petit troussage. Rien du tout. De quoi elle se plaint ?

Un viol, je rappelle, donc, est un grave acte de violence. C'est interdit, y compris en France. À côté, nous avons les discussions sans fin sur la façon de traiter du sexe dans la vie politique, le comportement des journalistes, fallait-il alerter l'opinion publique, blah blah blah. Ce que nos commentateurs médiatiques semblent oublier, et qu'on doit leur rappeler, c'est que séduire, coucher, tromper, entretenir des maîtresses ne sont pas des actes criminels. Le viol est tout autre chose, c'est une catégorie à part, c'est un acte public. Une française écrivant en anglais le dit mieux que moi :

Instead, the press chooses to highlight the words of his political allies, who describe him as a benign seducer – but "one that does not force anything". Commentators repeat that this is about his "private life". But with a non-consenting person, it is not an issue of privacy. Still, this distinction seems beyond France's leading journalists.

J'ai le soupçon que ce qui choque, c'est que la justice dans ce cas donne autant d'importance à la parole une simple femme de ménage. Elle ne devrait pas pouvoir nuire à quelqu'un d'aussi important que Dominique Strauss-Kahn, quels que soient les faits et les injustices qu'elle aurait subis.

Nous ne savons pas encore si Dominique Strauss-Kahn est coupable. Son innocence ou culpabilité ne changent rien quant à la gravité du viol en général.

17 mai 2011

Post-DSK

Deux choses sur la fin (avant le début) de la candidature de Strauss-Kahn :

  1. Une aubaine pour… le centre.
  2. Le PS devra s'éloigner rapidement de Strauss-Kahn si son procès s'enlise et s'il est jugé coupable.

Pour ce qui est du centre en 2012, ce n'est pas un scoop, mais c'est important. Nous risquons d'avoir un hybride étrange entre 2002 et 2007 : 2007, sauf que le FN prend aussi 20% et s'impose au second tour. Avec Sarkozy affaibli par son bilan et par Marine Le Pen, un candidat centriste peut espérer s'imposer devant lui et devant un candidat PS affaibli par des divisions à gauche (candidat écologiste, Front de Gauche ; il ne manque plus que Chévenement et Taubira).

Autrement dit : François Hollande a beau remonter dans les sondages, il ne sera pas la réincarnation de DSK, et son emprise sur l'ensemble de la gauche et du centre sera beaucoup plus contestable. Si les centristes arrivent à se mettre d'accord sur un candidat, ce qui n'est pas évident, celui-ci sera très dangereux pour la gauche. Et s'ils restent divisés, ils peuvent grignoter des voix au candidat PS et/ou de gauche, voix qui seront peut-être nécessaires pour passer devant Sarkozy ou Le Pen.

Sur le plan rhétorique et symbolique, il va être important, aussi crucial que difficile, pour le PS de prendre ses distances avec DSK. Si ses embrouilles judiciaires se prolongent sans donner de réponse définitive, le PS va être de plus en plus embarassé, va vouloir montrer sa solidarité avec le pauvre Dominique et va être de plus en plus embêté d'avoir l'air de défendre quelqu'un qui paraîtra comme coupable aux yeux du public.

15 mai 2011

DSK, NYC

Nous ne savons pas grand'chose de concret sur la réalité de l'affaire. Je n'avais pas envie de m'occuper des querelles entre prétendants socialistes ici et donc n'avait pas d'avis tranché sur la candidature de Strauss-Kahn, même si son jospinisme pro-entreprise n'est pas tout à fait ma tasse de thé. L'essentiel reste la défaite de cet autre « sauteur » (comme le disait son ex-femme), Nicolas Sarkozy.

Il paraît probable que Strauss-Kahn va devoir renoncer à sa candidature. Malgré mes réserves sur lui, cela risque d'affaiblir un peu plus la gauche, en apportant un peu plus de désordre. L'ombre d'un DSK absent planera au-dessus des prétendants socialistes qui ne pourront plus se mesurer contre celui qui devait tout gagner facilement.

Quoique… parfois le désordre peut faire avancer les choses. Juan est assez optimiste :

Si DSK est effectivement disqualifié, il n’est pas sûr que cela profite à Nicolas Sarkozy. La campagne sera « normale« . Et Sarkozy n’a plus, à l’heure actuelle, de se positionner en candidat de la rupture contre la normalité.

En tout cas, les événements à New-York vont permettre de clarifier rapidement les choses. La candidature fantôme de Strauss-Kahn, ainsi que sa puissance sondagière, étouffe le débat à gauche, et fait perdre du temps. Il va y avoir du désordre : toute l'énergie des supporters de Strauss-Kahn va devoir aller quelque part ; les non-strauss-kahniens vont s'y croire désormais, cela va attirer l'attention des téléspectateurs. Espérons que ce ne sera pas seulement de la confusion, mais que les idées et les arguments vont aller quelque part.

Espérons aussi que l'on puisse parler d'autre chose que le soap-opera new-yorkais pendant les mois à venir. Si j'étais Sarkozy et si je contrôlais les médias, je m'assurerais que l'on ne perde pas une miette de cette histoire de fesses.

9 avril 2011

S'engager, ou pas

À l'heure actuelle, je n'ai plus de préférence pour le candidat du Parti socialiste. Moins par lâcheté que par lassitude avec le système et les pratiques du Parti, dont le but semble être avant tout de maintenir un statu quo de personnes et d'idées. Et même quand des bonnes idées s'infiltrent dans le programme, on dirait qu'elles sont devenues ternes.

C'est peut-être sur moi que le programme produit cet effet. Je l'espère.

Bref, devant la perspective de 2012, la plupart des considérations s'effacent. Le PS ne deviendra pas subitement celui dont j'ai toujours rêvé. Je m'y fais. C'est pendant les périodes un peu creuses de la vie politique, avec une opposition réduite à la simple figuration, qu'on peut se permettre de vouloir telle ou telle gauche. Maintenant, il faut essayer de gagner.

Cela ne va pas être simple. L'élection présidentielle de 2012 sera « imperdable », bien sûr, mais très facile à perdre. Les sondages voudraient que ce soit DSK le candidat le plus dangereux pour Sarkozy. Ils ont peut-être raison, après tout. Du moins, ils auraient raison si les choses se passaient normalement ; si le second tour devait être l'affrontement entre le candidat le plus fort de la droite et le candidat le plus fort de la gauche. Or, avec la menace d'un Front National qui est toujours aussi National, mais devenu plus "social", plus Socialiste… (National et Socialiste ?)… devant cette menace, la clé du jeu risque d'être la capacité des ténors d'éviter le fractionnement dans leurs camps. C'est dans cette perspective qu'une candidature de Dominique Strauss-Kahn me semble risquée, car elle aurait sans doute tendance à en encourager d'autres dans le camp de gauche. Il sera difficile pour le Front de Gauche de ralier DSK ; quant à EELV, il faudrait savoir un peu plus sur la crédibilité écologique de Strauss-Kahn, qui, à priori, semble un peu trop dans la lignée du socialisme ami des grandes entreprises, du nucléaire, etc.

Je n'ai pas de certitude là-dessus. C'est juste une inquiétude. Les choses vont devenir plus clairs petit à petit. Ou pas. Mais au-delà de ces interrogations, il y a une chose qui me semble essentielle, dans une perspective DSKïste : s'il veut vraiment être Président de la R., il faut qu'il quitte le FMI, et le plus tôt serait le mieux (pour lui). Traîner des pieds, donner l'impression d'attendre la dernière minute pour se jeter à l'eau, cela pourrait devenir son talon d'Achille. D'abord, il y aurait un très fort risque qu'il soit mal préparé à l'élection. La France parâit sans doute comme un tout petit pays vue des hauteurs du FMI, mais une élection est très dure. Et ensuite, il serait très facile, pour le candidat de la droite, de reprocher à DSK son manque d'engagement.

11 février 2008

La fin du mythe de l'invincibilité sarkozyënne

Les mauvais sondages, la possibilité d'un revers important aux municipales (quoique... ce n'est pas encore fait), bref le monde à l'envers, à l'envers de ce que pensait à peu près tout le monde pendant les premiers mois du règne de notre Très Grand Homme (TGH). Même la plupart des anti-sarkozystes primaires, groupe dont je suis fier d'être membre, attribuaient à Sarkozy une sorte d'invincibilité qu'il fallait combattre modestement, comme des fourmis, sans espoir autre que théorique que la terrible machine à communiquer née d'une alliance permanente entre le pouvoir, l'argent et les médias pourrait jamais être véritablement mise en cause.

Je me souviens, dans les jours précédant le 6 mai, Dominique Strauss-Kahn disait :

«Si Sarko passe, on en prend pour dix ans, peut-être quinze.»

A l'époque, ça faisait peur, à moi le premier. Rétrospectivement, on peut supposer qu'en fait DSK préparait sa sortie sur le caractère "imperdable" de l'élection. Au moment, je pensais qu'il voulait effrayer les électeurs pour qu'ils votent Ségo. (Je sais, je serai toujours un pauvre naïf!) Mais même si "dix ou quinze ans" était purement stratégique, il est difficile d'imaginer que Strauss-Kahn ne le croyait pas, du moins un peu. Et surtout, cette idée lui était utile de toute façon justement parce qu'elle s'imposait comme une évidence : Sarkozy, une fois élu, aurait la main sur toutes les manettes, serait indéboulonnable, indéstructible, invincible.

Le mythe de l'invicibilité était en place avant le 6 mai.

Dans mes souvenirs, tout le bruit autour de la politique de l'"ouverture" a ensuite beaucoup conforté l'idée que toute opposition à Sarkozy était futile. (Voir ce que j'en disais en juillet 2007 : Sarkozy était le seul à avoir peur.) Sarkozy était censé avoir dit qu'il avait "vidé le centre" et qu'il allait "asphyxier la gauche". Il y a eu un mythe de l'ouverture aussi, largement relayé par les socialistes eux-mêmes, apparament démoralisés de voir partir des têtes bien connues mais pas essentielles au bon fonctionnement du parti. (Quand on trouvera les têtes nécessaires au bon fonctionnement du PS, on le saura...)

On voit aujourd'hui que Sarkozy n'est pas invincible, qu'il n'est pas aussi malin que l'on croyait, qu'il n'a pas su éviter la folie des grandeurs, et, après des législatives décevantes pour l'UMP et la perspective de défaites significatives aux municipales, on voit que l'ouverture n'a pas était le bouclier électoral que l'on disait.

Il sera intéressant de voir comment fera le TGH pour reconstruire son jouet. Il sera beaucoup plus difficile cette fois, du fait que plus personne ne croit à son invincibilité. Il n'est plus le rouleau-compresseur que l'on croyait.

Le problème, c'est que certains, comme Michel Rocard et autres "réfondateurs", croyaient que le PS était à l'abri pour 5, 10 peut-être 15 ans, qu'il avait devant lui une longue période de réflexion.

Dommage, c'est loupé: il va falloir être tout de suite une véritable opposition.

16 janvier 2008

Rocard et le socialisme théorique

La faiblesse actuelle du Très Grand Homme (TGH), dont nous ne pouvons que nous féliciter, soulève toutefois la question de l'opposition. Les ennuis de l'UMP en ce moment font un peu moins mal du fait de grande confusion autour de la ratification du Mini-Maxi-Traité. En revanche, il faut dire que Ségolène Royal s'en tire plutôt bien en aiguisant ses critiques à l'égard du TGH. Le coup de Louis XIV arrivait, à mon avis, au bon moment.

C'est donc dans ce contexte que Michel Rocard croit bien d'envénimer la situation, d'abord en disqualifiant définitivement Royal. C'est ce que la presse en a surtout retenu :

Jouer explicitement ce jeu, c'est-à-dire pour le PS choisir son prochain premier secrétaire en pensant choisir du même coup son candidat présidentiel, c'est offrir un surcroît de chances à Ségolène Royal. Or le problème est que cette candidate avenante et charismatique n'a à l'évidence pas les capacités nécessaires aux responsabilités qu'elle postule. Elle représente une certitude de défaite, au prix en plus d'une très grave crise dans le Parti.

Mais qu'est-ce qu'il a contre Ségolène Royal? Car on se souvient bien de la révélation de son offre de gentiment remplacer la candidate en pleine campagne (voir aussi notre réaction au moment). Normalement, je parlerais du problème de la "compétence" en tant que critère politique, comment c'est une façon de dissimuler un machisme sournois tout en mettant les questions politiques au second plan. Aujourd'hui, on constate que celui dont il était impensable de mettre en cause la compétence, est en fait nul, inapte. Normalement, je parlerais de cette idéologie des "capacités nécessaires aux responsabilités", culte des Graques, élite soucieux avant tout de se protéger d'une intruse. Normalement, je parlerais de tout cela, mais j'ai l'impression qu'il y a autre chose ici.

Le problème au PS, pour les anti-ségolénistes, c'est qu'il n'y a personne d'autre. Fabius est devenu un sage, DSK part aux States, Delanoë reste virtuel. Le problème est encore plus aigu pour les social-démocrates. Sauf à croire au retour triomphant de Strauss-Kahn, il manque à ce courant un champion. La social-démocratie est finalement très à l'aise dans son opposition aux Mélenchon et autres Emmanuelli. Ségolène Royal est beaucoup plus menaçante : elle occupe un terrain semblable au leur, mais sans doute plus ouvert à d'autres sensibilités de gauche, et plus potentiellement populaire. Pire, et c'est là où elle exagère sérieusement, elle est "charismatique", ce qui est proprement insupportable pour quelqu'un comme Rocard. Et la conséquence très, très logique de cette incompatibilité, c'est la conclusion de Rocard : c'est une "incapable". C'est justement dans le fait que Rocard ne peut en rien démontrer cette incompétence que l'on comprend que pour lui c'est un article de foi, ou encore une donnée issue de l'inconscient profond, le petit mensonge nécessaire pour rétablir la cohérence d'une vision du monde qui sinon s'écroulerait.

La solution, pour Rocard, une fois définitivement débarassé de Ségolène Royal, c'est de passer le reste du mandat de Sarkozy à inventer un socialisme idéal et puis, en 2011, de choisir la personne (dont on espère qu'elle sera "charismatique" aussi) qui pourrait l'incarner.

Cela veut dire que le prochain secrétaire général aura comme mandat dominant sinon exclusif d'amener le Parti à accoucher d'un projet, c'est-à-dire de piloter les débats en provoquant chaque fois que nécessaire les votes discriminants nous amenant vers un peu plus de cohérence et de clarté en confirmant la voie sociale-démocrate qu'ont déjà choisie tous nos autres partis frères du Parti des socialistes européens. Il nous faut là une personne soucieuse de vision mondiale, d'analyses économiques et stratégiques et surtout pas un débatteur médiatique.

Le projet, le projet, le projet. Social-démocrate. Un projet qui pourrait être incarné par DSK lors de son retour? Rocard ne le dit pas, mais le refus de laisser exister une figure forte au PS pendant toute cette période ne peut que jouer en la faveur de celui-là. Mais ce n'est pas la considération tactique que je trouve dangereux, même s'il est dommage que Rocard croie nécessaire de se battre contre la gauche pour, dit-il, la sauver. Il est inadmissible qu'il dise, par exemple :

Le droit du Parti aujourd'hui c'est que le PS ne peut parler que si pro-européens et anti-européens sont d'accord, et que si sont d'accord aussi ceux qui veulent rejeter l'économie de marché et ceux qui comme moi pensent que ce n'est ni possible ni souhaitable.

J'imagine la réaction de Dagrouik en apprenant que le PS rejete encore l'économie de marché! Il est inadmissible pour un "responsable" du PS de se servir des mêmes vieux arguments de la droite pour marquer des points contre des membres de son propre camp.

Mais cet égoïsme-là n'est pas le vrai problème. Le vrai problème, c'est le principe de poser comme condition à une éventuelle action politique l'élaboration d'un "projet", la réfondation de la gauche et du PS, et le triomphe apparamment inévitable de la "sociale démocratie".

il faut des années pour que le PS soit capable de définir et d'adopter un vrai projet social-démocrate qui supporte le discours et les mêmes années pour qu'émerge le meilleur avocat de ce discours. Telle est la situation de fait.

Même en supposant que, pour une fois, chacun ne s'emploie pas à tirer la couverture vers soi, et qu'émerge enfin, au bout des 9 ou 14 années nécessaires, un vrai projet, que fait la gauche pendant ces années de théorisations, de quadratures du cercle sociales-démocrates ? Autrement dit : même dans le scénario le plus favorable, comment la gauche pourrait-elle constituer une opposition crédible ?

La situation actuelle, où le PS se ridiculise dans ses hésitations devant le nouveau Traité Pas Constitutionnel, est en l'illustration parfaite. La politique et l'actualité n'attendront pas le congrès de la Grande Synthèse. Les électeurs, même séduits par cet éventuel projet, diront tout de même : "oui, c'est gentil, mais pendant cinq, dix, quinze années, on ne vous a pas vus!"

Le risque véritable, c'est que, à force de théoriser (et là, évidemment, je ne parle pas des admirables interrogations menées par Nea sur ce que c'est d'être à gauche), le socialisme ne soit plus qu'une théorie, un socialisme imaginaire, virtuel, toujours à venir, vaporware ou fumiciel qui ne viendra peut-être jamais.

UPDATE: lire aussi le billet de Marc Vasseur.

31 mai 2007

Et pendant ce temps-là, à gauche...

Beaucoup de réflexions en ce moment sur le choix d'un leader de la gauche et du PS (ici et ici, pour commencer), surtout depuis que Sarkozy a tenté d'adouber Bertrand Delanoë, comme s'il n'y avait pas assez de problèmes de personnes au PS. Sans doute qu'il ne pourrait jamais y en avoir assez pour Sarkozy.

Je parlerai plus tard de la question Bayrou (j'ai plusieurs idées en tête que je n'ai pas mise dans le bon ordre), mais pour l'instant c'est peut-être plus urgent de regarder la compétition du PS avec lui-même.

François Mitterrand 2007 estime que Fabius ne peut plus être un candidat sérieux. Même si aujourd'hui il fait la morale aux ambitieux de son parti, ce n'est pour cacher le fait que c'est lui qui a largement contribué à diviser le PS en ne pas respectant le vote des militants sur la Consitution européenne. On reproche à François Hollande d'avoir cherché à étouffer les conflits internes en créant une unité de façade, mais c'est essentiellement Fabius qui est responsable de cette situation qui aurait pu (dû ?) mener à l'explosion du parti. Entre autres effets néfastes, la divergence de Fabius peut être vu maintenant comme le présage de, comment dire ?, une certaine "distance" prise par certains vis-à-vis de la victoire de Ségolène Royal à l'intérieur du PS.

Il est très difficile aujourd'hui de savoir si Hollande a eu raison de vouloir tout rabibocher pour la présidentielle, mais on peut facilement imaginer des scénarios catastrophes où les deux PS subissent des échecs bien plus lourds que celui de Ségolène Royal.

Quant à DSK, la stratégie de "disponibilité permanente" va finir par lui enlever toute allure de meneur de jeu, si ce n'est pas déjà fait. Être "disponible" n'est pas la posture de quelqu'un qui pourra devenir un chef, mais plutôt celle de quelqu'un qui espère devenir premier ministre. Et encore...

Ce qu'on oublie dans la discussion de ces personnages, c'est que désormais ce ne sera pas l'alignement politique qui va déterminer si l'un ou l'autre peut vaincre la sarkodroite. Il ne suffit pas de se dire social-démocrate et puis d'attendre que les électeurs qui eux-mêmes s'identifient comme social-démocrates viennent vous chercher. La victoire désormais n'appartiendra qu'à celui (ou celle!) qui sera capable de mobiliser un certain imaginaire, d'exister dans ce monde d'images superficielles qui est désormais le pays de merveilles habité par le seul Président de la République, ordonné par Suffrage Cosmique.

En d'autres termes, la politique ne pourra plus se conduire comme une guerre de position. Hésiter entre centre-gauche et gauche-centre, se redéfinir, comme Fabius, en antilibéral pour occuper un poste apparamment délaissé : ces stratégies, même si elles n'ont pas perdu absolumment toute pertinence ne suffiront plus pour imposer un candidat présidentiel. Ce sera désormais des guerres de mouvement, où, pour changer une nouvelle fois de métaphore, il faudra créer la demande plutôt que de simplement se conformer à elle. Et quand je parle de créer la demande, et que j'ai l'air d'être un spécialiste de marketing ou de force de vente, c'est parce que nous sommes dans l'ère de la publicité et de la communication. (Qu'on l'aime ou pas.)

Ainsi, des compétence requises pour être candidat (dans notre régime ultra-présidentiel), c'est celle de l'image qui est la plus importante. La sacrosancte "connaissance des dossiers" n'est en fait qu'un élément de plus dans le paraître : il faut avoir l'air de connaître les dossiers. Déjà les mesures proposées par l'ultra-compétent Sarkozy sont en train de se révéler impraticables ou inconstitutionnelles. Quelqu'un de véritablement compétent aurait prévu toutes ses objections, n'est-ce pas ? Ségolène Royal avait raison d'attaquer Nicolas Sarkozy sur ce terrain pendant le débat, même si l'attaque n'était pas si bien menée. Mais Sarkozy sait très bien comment avoir l'air de savoir de quoi il parle. C'est une question de communiquer par les images. La campagne de Ségolène Royal n'était pas parfaite de ce point de vue, mais il est clair qu'elle dispose de plusieurs longeurs d'avance sur ses rivaux actuels.