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16 mai 2008

Le sens du poil

Sur Le Monde propose, en tant que "Décryptage", un article de Philippe Ridet sur le Très Grand Homme (TGH) et le service mininum à l'école : M. Sarkozy revient aux fondamentaux de la politique. Déjà le titre est dans la droite lignée de la nouvelle comm' élyséenne, un Sarkozy plus posé, calme, présidentiel, etc. Donc là il revient aux fondemantaux, tout le contraire des excès qu'on lui attribue si souvent.

Depuis la réforme des régimes spéciaux de retraites, en novembre 2007, M. Sarkozy attendait avec impatience une occasion de rebondir. Pour espérer quitter les profondeurs des sondages, où l'ont entraîné les mauvaises nouvelles sur le front du pouvoir d'achat et ses propres erreurs de communication.

La ligne la plus pure : quelques erreurs de communication mais pas d'erreurs politiques, et des problèmes de pouvoir d'achat qui n'ont rien à voir avec la politique du "président du pouvoir d'achat". La faute à pas de chance. Et pourtant, pendant ce temps là, le vrai Sarkozy piaffait d'impatience, attendant anxieusement l'occasion de faire de la politique. C'est vrai que, quand on est Président de la R., de telles occasions sont assez rares.

Ainsi, une position de droite somme toute classique devient un véritable coup pour le toujours admiratif Monsieur Ridet :

Pour M. Sarkozy, le bénéfice de la manoeuvre est multiple : il honore une promesse de campagne, il satisfait une large proportion de Français favorables à cette mesure et il place la gauche, hostile à ce "service minimum" dans les villes qu'elle administre, en porte-à-faux avec l'opinion; il s'offre une tribune.

Pourquoi faut-il être si dur avec Philippe Ridet ? Je croyais qu'il ne devait plus s'occuper de l'Elysée. Quand j'ai lu son article, je me disais : "tiens, c'est bizarre, on dirait du Ridet. Et pourtant." Et pourtant, c'était bien lui, fidèle au poste.

Dans un Tchat au Monde, j'avais posé la question :

omelette16oeufs : Plus qu'aucun autre président, Nicolas Sarkozy a fait de son "comportement" ou de son "style" un enjeu majeur de sa personnalité politique. Les journalistes qui suivent de près le président sont un relais important dans cette communication. Cette proximité permet-elle un jugement clair des éventuelles manipulations de l'image présidentielle ?

Philippe Ridet : La proximité est nécessaire tant qu'elle n'est pas connivente. Elle permet d'approcher au plus près un personnage politique, de rendre compte le plus précisément de sa stratégie et de sa communication.

En réponse à un autre, il avait écrit :

Philippe Ridet : Je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir été instrumentalisé. Même si j'ai parfois eu l'impression d'être un maillon d'une grande chaîne de communication.

Mais j'ai toujours veillé à rendre compte le plus précisément possible, quand c'était nécessaire, des dispositifs de communication mis en place par le candidat et par le président. C'est une manière d'avertir les lecteurs des mises en scène produites par l'UMP et par l'Elysée.

On n'a jamais le sentiment d'être instrumentalisé quand on l'est, c'est normal. Sa lucidité sur les "mises en scène" est, comme dans ce papier, toujours admirative. Bien joué, Monsieur Président! Et la plupart du temps ces informations vont dans le sens du poil élyséen. Car il faut être un grand connaisseur des manoeuvres du Président, un journaliste aguéri, pour en arriver à la conclusion : tout baigne.

28 novembre 2007

Valls, Gorce : réfonder pour ne rien dire

Sur les mouvements sociaux, le PS a été inaudible, invisible. On a du mal a ne pas être d'accord avec Julien Toledano, contre la position molle de François Hollande et donc du PS. En disant que le PS fut "inaudible", je ne fais que reprendre Manu Valls, qui disait l'autre jour dans Libé :

On vient encore de le constater face au dossier des régimes spéciaux de retraite sur lesquels nous sommes inaudibles. Le PS crève de ses fausses synthèses au nom de l'unité.

Inaudibles, tiens! Et Valls, l'a-t-on entendu, sur ces régimes spéciaux? Voici ce qu'il avait à en dire, ce grand réfondateur:

Le député PS Manuel Valls a dit dimanche 18 novembre être favorable à l'alignement des régimes spéciaux de retraite sur ceux de la fonction publique. Alors qu'il était interrogé par France 2, le député de l'Essonne a déclaré: "oui, il faut harmoniser les régimes spéciaux sur les 40 années de cotisation de la fonction publique". Il a également affirmé que le PS "aurait dû être plus clair" sur ce sujet pendant la campagne présidentielles.

Quel courage, qu'est-ce qu'il est audible! Tout en reprenant la ligne du parti, et donc celle de Hollande, il trouve le moyen d'en faire une critique du PS, plutôt qu'avec, par exemple, du Président de la R. Non, le plus grave, c'est que le PS aurait dû être "plus clair" là-dessus.

Ainsi, les appels à la réfondation sonnent de plus en plus creux. Que Hollande ait une grande part de responsabilité dans la situation actuelle, c'est une évidence. Encore que... comme une famille classiquement dysfonctionnelle, c'est peut-être moins la faute de celui qui a maintenu ce que Valls appelle les "fausses synthèses", que celle, collective, de tous ceux qui étaient plus confortable dans un statu quo consensuel mais pleins de non-dits, que dans le danger d'un réel changement de cap. L'ironie de l'histoire, c'est que celle qui a osé brisé le consensus, c'était quand même Ségolène Royal, qui avait des relations familiales d'une autre sorte avec le Premier Secretaire.

Mais revenons à Valls, et aussi à Gorce, qui dressait, il n'y a que quelques jours, "l'acte de décès du socialisme traditionnel":

"De l'autre, a-t-il poursuivi, les rénovateurs qui pensent au contraire que nous sommes entrés dans un monde radicalement nouveau et que la fidélité à nos valeurs doit s'accompagner d'une révision complète et sans tabou de notre projet politique."

[...]

Il a dénoncé "l'attentisme" qui «trouve toujours de nouveaux prétextes pour ne rien changer" et ce qu'il a appelé "l'arrangisme".

Cette attitude, selon lui, "se donne aujourd'hui libre cours" dans le parti. Elle "consiste à opérer les recompositions, les alliances, les futures synthèses, sans aucun rapport avec les questions de fond, sans souci de l'orientation politique commune, en continuant à brouiller les repères et les enjeux".

Ce sont les mêmes thèmes que Valls : mauvaise "synthèse" hollandaise, modernisation dont on ignore le contenu véritable. Quand je parlais de la stratégie Valls, en septembre, il était clair que la modernisation à laquelle il faisait sans cesse appel, c'était en réalité le sarkozysme, tout simplement. Cette analyse tient encore, à mon avis. Mais maintenant que les choses se précisent davantage, on s'aperçoit que le discours de ces "réfondateurs" est tout simplement une manière de profiter de la faiblesse du PS pour s'imposer comme une alternative, sans rien proposer.

Combien de fois faut-il que Dagrouik nous rappelle que le PS n'a pas besoin de se réfonder pour reconnaître le marché ? La "réfondation", telle qu'elle se présente, est simplement une manière de prendre le pouvoir, et en quelque sorte de prolonger le jeu des personnes qui a si bien réussi jusqu'à présent.

19 novembre 2007

Sarkozy est nul, ou : le gâchis

Soudain, le pouvoir sort le chéquier, 90 millions par an seraient sur la table. Bercy est presque d'accord. (Attention, le lien va vers Le Monde, c'est un peu comme citer le Figaro dans le temps...) C'est la méthode Sarkozy pour briser les grèves : comme avec les pêcheurs, il leur donne ce qu'ils veulent, ou presque. Tant mieux pour les grévistes, grâce à eux le syndicalisme est bien vivant. Leurs journées de travail perdues, ainsi que les difficultés imposées à nous autres usagers n'auront pas été en vain, car même si cette proposition est jugée insuffisante, elle montre que les syndicats ont renforcé leur position en faisant la grève. Les purs et durs de l'UMP devront trouver des parades pour ne pas reconnaître que leur Très Grand Homme (TGH) de la Rupture Intégrale est à nouveau en train de se coucher.

Il faudrait maintenant que la communication à gauche profite de la situation pour rendre Sarkozy et son gouvernement responsables des toutes ces "galères". En effet, pourquoi avoir attendu aussi longtemps? Pourquoi avoir passé une semaine, avant le début de la grève, à faire les durs à cuire, à annoncer qu'ils ne bougeraient d'un pouce, si c'est pour arrêter maintenant?

Ont-ils encore un super plan ? C'est ce que pense Chérèque:

Le syndicaliste se demande également "depuis le début si on n'est pas dans une coproduction". Selon lui, il y a eu "une coproduction pour déclencher cette grève", avec "un gouvernement qui nous avait annoncé (...) dès le 29 octobre : il y aura une deuxième grève, mais elle ne sera pas longue". "Et maintenant, le gouvernement, avec les syndicats les plus durs de la SNCF, organise la jonction avec la journée d'action des fonctionnaires", dénonce M. Chérèque.

Selon lui, les syndicats les plus radicaux veulent "faire un mouvement politique", et "le gouvernement est intéressé par ce mouvement politique", car "il est plus facile pour le gouvernement d'avoir ce mouvement globalisant et politique que de répondre demain concrètement aux problèmes des fonctionnaires et de leur pouvoir d'achat".

La semaine dernière, j'aurais été tenté de donner un peu de crédit à cette hypothèse. Mais aujourd'hui j'ai une autre explication.

La voici.

En tant que stratège politique, Sarkozy est nul. Mais nul.

18 novembre 2007

Le mythe du consensus sarkozyën

Lisez la chronique hébdomadaire de Sarkofrance sur les mythes sarkozyëns qui se cassent petit à petit la figure. Il y en a deux qui semblent particulièrement importants pour la suite des événements. D'abord, le mythe de l'efficacité politique de Sarkozy : censé être un animal politique redoutable, il est à la peine quand il faut intégrer son gouvernement dans sa communication. Surtout, on se rend compte que ses pouvoirs de communication sont formidables quand c'est son image à lui, Nicolas Sarkozy, le Très Grand Homme (TGH), qui est en jeu. Dès qu'il s'agit des autres, ou même du bien de la France en général, c'est le cafouillage. Ensuite, ce que Juan appelle "Le mythe de la France rassemblée" : l'idée que Sarkozy incarne une sorte de modernité française inéluctable, que toutes ses "réformes" sont inévitables, incontournables, et que le "peuple" (qui s'était "levé" pour élire notre petit grand bonhomme, vous vous souvenez?) est derrière lui, et donc contre les "nantis" bénéficiaires des régimes spéciaux, mais aussi contre les immigrés, contre plein de gens, en somme.

Le conflit sur les régimes spéciaux sera, de toute façon, l'un des moments charnières de ce mandat. Nous sommes riches en moments charnières ces temps-ci, car je reste persuadé que le divorce présidentiel en était un autre. Mais passons, on pourra y revenir. Cette grève, dont la défaite devait être le symbole des victoires sarkozystes futures (lisez Planète-UMP (merci Dagrouik) si vous ne me croyez pas), n'a fait qu'éroder un peu plus la popularité du Président, et quelle qu'en soit l'issue, ne signifierait pas la fin du pouvoir syndical. Loin de là.

La notion d'un grand consensus autour de Sarkozy continue à être l'un des socles de sa crédibilité. Depuis quelques mois, nous avons eu de nombreuses occasions de critiquer la complaisance des médias, aussi bien ceux, privés, dont les propriétaires sont des proches de Sarkozy, ou ceux de l'Etat qui, à quelques vaillantes exceptions près, tendent à relayer les analyses UMP plutôt que de s'essayer à l'esprit critique. Mais sans aller jusqu'à dénoncer un complot, ou une manipulation directe de la presse par l'Elysée (sans, bien entendu, l'exclure), la presse semble imbibée de ce consensus, comme s'il était impossible, impensable, ridicule de ne pas participer à la grande admiration générale de Sarkozy, et d'estimer que tout le monde, hormis quelques hulerberlus, partage ce sentiment. Sarkozy, dès son éléction, est devenu l'incarnation d'un esprit du temps.

Les grèves des cheminots et des étudiants ont ouvert quelques brèches (voir ce papier chez Libé et même celui-ci au Monde) : les deux groupes commencent à considérer les médias comme étant dans le camp de leur ennemi. L'éditorialiste anonyme du Monde réplique, avec la mauvaise foi qui est devenue sa signature :

[...] le président de la République qui vient d'être élu et la majorité parlementaire qui le soutient ont présenté aux électeurs des engagements prévoyant explicitement cette réforme. Non seulement elle n'a pas été occultée pendant la campagne, mais elle a au contraire été mise en avant comme l'une des mesures symboliques du programme économique et social proposé par le candidat et par son parti. Les citoyens, qui n'ont pas changé d'avis en six mois, approuvent donc, dans leur majorité, l'alignement de la durée de cotisation des agents des entreprises publiques sur celle des fonctionnaires et des salariés du privé.

En un mot, c'est la ligne du Parti : avec toute sa légitimité démocratique, les fameux 53%, Sarkozy peut faire ce qu'il veut. C'est bien la Ve République, non? Tu votes, et si tu perds, alors tu te la ferme pendant cinq ans! Ceux qui sortent de cette vision des choses, eh bien, les journalistes ont du mal à en parler. C'est normal, paraît-il.

En revanche, donner à tous ceux qui sont concernés des possibilités égales d'exposer leurs arguments est délicat. C'est le cas type d'une situation où les journalistes ne font que des mécontents.

(Il pousse le bouchon jusqu'à cette perle:

Les usagers, qui subissent la grève, ont le sentiment que ce n'est ni assez dit ni assez montré.

Pas assez dit! Pas assez montré! Il débarque d'où, ce grand anonyme? Les témoignages de "galère" sont devenus l'occupation principale de l'ensemble des médias.)

Etonnamment, le grand quotidien véspéral en est au point où il doit défendre, explicitement, le parti pris des médias. Ce ne peut être qu'un signe encourageant.

Nous ne sommes pas près d'être débarrassés du mythe du grand consensus derrière Sarkozy. Il n'est pas sûr, cependant, qu'il reste intact si longtemps.

16 novembre 2007

Le sarkozysme s'embourbe

L'autre jour, avant le début de la grève, je disais :

Finalement, arriver aux mêmes "réformes" sans une "putain grosse grève", comme dirait CSP, ça ne les [Sarkozy et la droite] intéresse pas. Car il faut, à cette droite, pour des raisons obscures mais liées à des traumatismes dans la petite enfance, écraser son adversaire.

Il fallait, à Sarkozy, à Fillon, à Xavier B., réussier à mater une grève pour effacer la honte de 1995, celle du CPE, et toutes les autres. Tout était dans le symbolisme. Une grève brisée aurait permis de signifier le triomphe du sarkozysme. Cette victoire hautement symbolique aurait eu pour effet de rendre inéluctables toutes les réformes suivantes, comme le dit Annick Coupé chez Politis:

Si la remise en cause de ces régimes se fait au pas de charge, ce n’est pas pour garantir l’équilibre financier du système de retraite, c’est, avant tout, pour préparer la suite. Aller vite pour casser les régimes spéciaux, démobiliser les salariés de ces secteurs qui ont encore des capacités importantes de mobilisation, c’est préparer le rendez-vous de 2008 : allonger à nouveau la durée de cotisations de tous les salariés (privé et public) à 41 ou 42 annuités, voire plus. Il s’agit bien de travailler plus (le nombre d’annuités) pour gagner moins (baisse du niveau des pensions).

Une grève brisée dans l'opinion, c'était le démarrage du rouleau compresseur "réformiste".

La stratégie consistait à jouer sur la confusion entre un plan symbolique et un plan très pratique. Côté symbolique, les syndicats des cheminots ont un rôle très particulier en France, où le taux de syndicalisme est assez bas, mais où le pouvoir politique des syndicats est très élévé. D'une certaine façon, et tout le monde le sait, quand ces catégories de fonctionnaires font la grève, ils le font un peu pour tout le monde, même pour ces pauvres usagers qui servent de chair à reportage. (Il y en a quand même marre d'entendre toujours pareil, mais combien de fois : "eh, moi, j'sais pas, s'il fait beau je vais marcher jusqu'au boulot, ça fait 4 km...") Côté pratique, il y a les emmerdements très réels provoqués par les grèves, et il y a toute la complexité des retraites, que la plupart des gens ne comprennent pas ou peu. Le rôle symbolique de la grève des cheminots ne peut pas être dit (ça ne doit pas être politique), et pourtant il est d'une très grande importance pour toutes les parties concernées (je ne parle pas du PS, là, évidemment). Le seul débat possible est celui qui concerne les détails : "décote" contre "je vais me lever à 3 heures du mat pour aller au boulot". Pas facile, dans ces conditions, de dire que les cheminots défendaient les intérêts de tous, alors qu'il est si facile de répliquer qu'ils ne défendent que leurs 37 annuités. Qu'en somme, c'est des feignants. Dommage qu'on ne peut pas leur appliquer des tests ADN quelconques, juste pour leur montrer.

Qu'est-ce qui s'est passé, alors? J'ai l'impression qu'aujourd'hui, cette grève ne pourra plus être brisée, au sens où l'espéraient les sarkozystes et les autres frustrés de la droite. Juan disait, après l'annonce que Sarkozy acceptait des négociations tripartes avec la CGT :

Sarkozy s'impatiente. La grève, sans être populaire, n'est pas franchement impopulaire non plus

Même si elle s'arrête demain, tout est chiraquisé, tout est redevenu compliqué. Il n'y aura pas de victoire franche capable de symboliser la défaite définitive du syndicalisme français. Quelle que soit l'issue réelle de ce conflit, et même si Sarkozy finit par être victorieux d'une certaine façon (ce qui n'est plus évident), ce sera une victoire embourbée qui ouvrira la porte à d'autres embourbements.

Alors, quoi : je souhaiterais l'embourbement de la "réforme" simplement pour nuire au pouvoir politique du président? En un mot, oui. Car même si je pense, mais en réalité c'est un autre sujet, qu'il y a des modifications à faire dans le modèle social français, je ne veux pas que ce soit Sarkozy, Fillon et Xavier B. qui les fassent.

(Update: je donne à ce billet mon premier flag "ducon"!)

14 novembre 2007

Déficit de communication

En commençant leur grève reconductible hier soir, les syndicats des cheminots sont-ils tombés dans un piège? Juan se pose la question depuis plusieurs jours. Effectivement, le durcissement du gouvernement la semaine dernière, l'impression partagée par tous les syndicats concernés que le pouvoir "cherchait la grève", tout cela a des allures de piège, de traquenard politique. En somme, plutôt que de trouver des cheminots-traîtres pour remplacer les cheminots, comme l'aurait fait Reagan par exemple, Sarkozy entendrait anéantir la crédibilité politique des syndicats en les isolant dans l'opinion.

Le terrain a été bien préparé, et le coup de "génie" était de focaliser l'attention sur le caractère spécial des régimes spéciaux et dénonçant une situation "indigne", contraire aux principes Républicains d'égalité et/ou d'équité qui sont si chers à ce Très Grand Homme (TGH). J'ai bien le soupçon que ce sera plus ou moins la dernière fois que le TGH fera ainsi appel à l'égalité économique. Ce qui m'amène à un argument simple à proposer dans les débats informels :

Si les systèmes de cotisation et de retraite doivent être pareil pour tout le monde, ne faudrait-il pas uniformiser aussi les salaires entre le public et le privé? Les écarts actuels ne sont-ils pas tout autant indignes.

Ce n'est pas nouveau comme argument, bien sûr, mais ce qui est navrant c'est qu'il est, aujourd'hui, à peu près impossible d'entendre dans nos chers médias quelque chose de ce genre.

Donc, s'il y a un piège, son seul mécanisme (pour l'instant en tout cas), c'est la communication politique. Et c'est là où l'on comprend l'énorme désavantage des syndicats. Non seulement Sarkozy continue à bénéficier d'un très large soutien dans les médias, mais lui et ses comparses sont quand même très doués pour expliquer au public leur position. L'arsenal médiatique des syndicats est pire que limité. Et le timide PS (genre Dray) ne va pas leur prêter main forte.

Cela dit, tout est très loin d'être joué : la popularité de Sarkozy est en baisse, les anti-sarkozysmes primaires et autres montent, la grève est très suivie, ce qui indique que, du moins pour une certaine catégorie de la population, le message est bien arrivé. De plus, il n'est pas impossible que l'attention médiatique donne aux syndicats la possibilité, justement, de s'exprimer et peut-être de convaincre.

12 novembre 2007

Figarouf

Ce matin, on lisait sur le site du Figaro un article intitulé : SNCF : les syndicats divisés face au conflit. Bon. Dedans, on apprend que la grève du 14 novembre sera beaucoup moins embêtante pour les voyageurs du fait que le syndicat des conducteurs autonomes, le FGAAC, ne participera pas au mouvement social. Ainsi, on apprend que "l’absence de la Fgaac sème la zizanie parmi les syndicats".

«L’absence de la Fgaac affaiblit sérieusement le mouvement , explique un membre de la direction de la SNCF. La négociation qu’ils ont entreprise avec l’entreprise trouble le jeu et révèle une division syndicale.» L’exécutif mise sur la fermeté. [...] D’après nos informations, la direction table sur un train sur trois. «Les 30 % de conducteurs Fgaac nous permettent d’espérer un tiers du trafic», révèle ainsi un de ses membres. (C'est moi qui souligne, o16o.)

Vous avez bien lu. Un train sur trois. Et dans certaines régions, c'est même mieux:

Les usagers de Lille et Amiens, où le syndicat représente plus de 40% des conducteurs, devraient être bien lotis. «Nous sommes la première organisation syndicale dans notre région, indique un délégué Fgaac du Nord-Pas-de-Calais. Si nos militants nous suivent dans nos convictions, nous aurons un train sur deux le 14 novembre.»

Et selon l'heure de la journée, c'est encore mieux:

Lorsque l'organisation [FGAAC] a indiqué le 18 octobre au soir qu'elle se retirait de la grève, la SNCF a dû revoir précipitamment son plan de transport du lendemain et passer d'une prévision d'un train sur quatre à un train sur trois le matin et deux trains sur trois en fin de journée. (C'est moi qui souligne, o16o.)

Ce matin, cela me paraissait curieux, tout de même, qu'il suffit d'avoir les conducteurs pour faire marcher les trains. Mais bon. Je bois mon café et je m'en vais.

De retour, et de retour du le site du Fig, imaginez mon étonnement quand je lis ceci en titre : "Un métro sur dix, un TGV sur huit". Là où l'article de ce matin promettait une grève light (ça commençait par "contrairement au 18 octobre..."), on apprend soudain que mercredi la prise en ôtage des usagers sera même pire que le 18 : "La grève du 14 s'annonce encore pire que celle du mois dernier."

Les prévisions de la SNCF ne sont pas plus encourageantes. 90 TGV seulement circuleront mercredi, contre 700 en période normale. L'Eurostar roulera normalement, de même que le Thalys, ce dernier pouvant cependant être retardé jusqu'à 30 minutes. Le trafic TER sera lui «très perturbé dans toutes les régions».

Encore plus étonnant, l'article du soir n'explique en rien pourquoi les informations du matin étaient mauvaises.

Je déteste être mauvais esprit, mauvaise langue, mauvais joueur, mais, tout de même, notre bon vieux Fig ne nous aurait pas servi de la bonne vieille désinformation anti-syndicale ce matin?

11 novembre 2007

La bonne vieille droite

Quelqu'un, à l'Elysée bien sûr, a dû envoyer un couriel, ou même une touite, assez clair au gouvernement, car toute la semaine, tandis que le Président faisait des faux cadeaux aux pêcheurs tout en se faisant insulter et en profitant pour insulter les bretons à nouveau, Fillon et son gouvernement ne parlent que de leur "fermeté".

«Notre fermeté», lance le Premier ministre, «ce n'est pas une posture, c'est une exigence de justice et d'équité», lance-t-il en défense d'un «projet raisonnable». (Libé)

Xavier Bertrand dit la même chose:

«Chacun doit être conscient que le mouvement peut durer, même si j'ai demandé aux entreprises des moyens de transport de substitution et un effort sans précédent d'information», ajoute-t-il. Il rappelle qu’«il est impossible de rester à trente-sept ans et demi de cotisation tant pour des raisons de justice que pour l’équilibre financier des régimes spéciaux.» (Libé)

Alors, du bluff? Certes, mais il y plus encore. Juan parle de "relents de thatcherisme dans l'attitude de l'équipe Sarkozy face aux grèves", et l'on sent que pour la droite c'est effectivement le Grand Soir, celui où ils vont enfin "nous" débarasser des syndicats, les briser comme Thatcher et Reagan. Les paroles de Xavier B. sont révélatrices : il demande "des moyens de transport de substitution", autrement dit ils vont essayer de contourner les monopoles de la SNCF, la RATP, les bus, etc.

D'autres ont montré comment ce qu'ils cherchent à obtenir ainsi n'est pas si incroyable, en termes de comptabilité. Mais c'est symbolique. On voit le retour de cette bonne vieille droite qui veut enfin prendre sa revanche. Les cafouillages de Villepin avec son CPE, l'absence totale de concertation, étaient dûs en large partie au fait qu'il pensait pouvoir devenir le héros de la droite, au dépens de NS, s'il pouvait imposer sa mesure. Maintenant, c'est le tour de Sarkozy, le Très Grand Homme (TGH), de lui montrer, de montrer à toute la droite, de quoi il est capable. Finalement, arriver aux mêmes "réformes" sans une "putain grosse grève", comme dirait CSP, ça ne les intéresse pas. Car il faut, à cette droite, pour des raisons obscures mais liées à des traumatismes dans la petite enfance, écraser son adversaire.

Bon courage Xavier, François et Nicolas.

20 octobre 2007

Comment faire des éditos pour Le Monde

Et si notre journal vespéral de référence décidait de mettre des publicités pleine page à la place du contenu habituel de sa « page deux » ? Ou encore, si cette page pouvait rester blanche, espace libre de coloriage et/ou de gribouillage pour les enfants? Ou, si on tient absolument à quelque chose d'utile pour le lecteur adulte, celui qui débourse les 1,30 euros, pourquoi pas des listes, du style « Vingt choses intéressantes à savoir sur la Constitution du Ve République »? Aucune de ces options ne nuiraient, je crois, beaucoup au contenu actuel de cette page, devenu tellement mou que l'on peut se demander pourquoi cette grande institution journalistique se donne le mal d'y mettre quelque chose chaque jour.

Je me souviens encore d'un Monde où l'on pouvait trouver un esprit critique dans les éditos, mais apparemment c'est fini : on ne trouve désormais plus qu'un faux-semblant d'esprit critique, une pâle imitation destinée à faire croire au lecteur peu vigilant qu'il a bien lu autre chose que des thèses sarkozystes réchauffées et badigeonnées à la sauce vespérale.

Quelques exemples de cette semaine.

Le 16 octobre, Le Monde publie une « Analyse » de Bertrand Le Gendre, l'un des rédac'chefs au Monde, intitulée « Ingénierie constitutionnelle ». Ce n'est pas un mauvais article, il fournit une assez bonne mise en perspective historique sur certaines des questions centrales autour de la présidentialisation. Toutefois, le but du papier est, finalement, d'arguer en faveur du statut quo (hors cohabitation, tous les régimes ont été présidentiels) et d'espérer que le comité Lang-Balladur fera quelque chose de bien pour augmenter le pouvoir de l'Assemblée, sans trop savoir quoi. Le salut viendra, paraît-il, du non-cumul des mandats, du moins de celui de député et d'un rôle exécutif sur le plan local :

Avec pour point d'ancrage - pourvu que cela ne reste pas un voeu pieux - l'interdiction de cumuler un mandat de député avec une fonction locale de premier plan. Face à un exécutif omnipotent, on ne peut pas être membre de l'Assemblée nationale à mi-temps.

Si c'est cela « le point d'ancrage » de cette réforme, ce n'est pas la peine d'être ingénieur. On ne s'ancre pas là, on s'accroche à ce qu'on peut. Mais surtout, rien n'inquiète l'auteur, qui a une confiance sans faille en notre Très Grand Homme (TGH). En tout cas, il n'y a rien dans ce papier qui risquerait d'ébranler la confiance des lecteurs du Monde en les super-pouvoirs du Président.

Sur cette même « page deux », l'Edito en face nous parle des malettes de Gautier-Sauvagnac, non pas pour traiter des méchants patrons qui s'en mettent plein les poches, mais pour étendre le scandale à l'ensemble du syndicalisme:

A la différence du Medef, qui a des comptes certifiés, l'UIMM relève, comme les syndicats de salariés, de cette fameuse et historique loi de 1884 : elle dispose simplement, dans son article 6, que les syndicats de patrons et d'ouvriers "pourront employer les sommes provenant des cotisations". En d'autres termes, les syndicats qui n'ont jamais réussi à vivre de leurs seules ressources n'ont ni à être transparents ni à rendre des comptes. Il en est résulté "une assez grande opacité" [...].

Tout en ayant l'air de s'offusquer des errements de DGS, l'éditorialiste anonyme réussit à mettre en cause le syndicalisme français dans son ensemble. Et ce à deux jours du « jeudi noir » de la grande prise en ôtage.

Ainsi, pas de surprise quand on arrive enfin au jeudi en question et que Le Monde annonce son soutien sans faille pour les réformes présidentielles. L'« Edito » du 18 octobre s'intitule « Réforme et équité », comme s'il s'agissait d'appeler à un équilibre entre la réforme (Sarkozy) et l'équité (ceux qu'on allait priver de leurs régimes spéciaux). On comprend vite que l'équité en question est celle entre les différentes branches; en somme une position parfaitement alignée sur celle du TGH, qui dénonçait un système « indigne ». Résumé rapide de l'Edito? Il faut réformer les régimes spéciaux, c'est inévitable, nous souhaitons bonne chance au Président, qui aura besoin de négocier soigneusement, c'est-à-dire avec un peu d'équité. L'auteur anonyme écrit :

Pour M. Sarkozy, il s'agit donc de parachever, au nom de l'équité entre tous les salariés du privé et les fonctionnaires, une réforme que la gauche aurait faite si elle était aujourd'hui aux responsabilités, et dont la plupart des syndicats ne contestent pas le principe.

Pour conclure :

Avoir défini un objectif ne dispense cependant pas M. Sarkozy d'agir avec souplesse dans les négociations d'entreprise pour tenir effectivement compte des spécificités des régimes spéciaux, où la retraite avantageuse est souvent compensée par des astreintes dures et des salaires bas. Les métiers pénibles y existent encore, et il ne faudrait pas seulement les prendre en compte dans le privé et les occulter à la SNCF ou à EDF. Enfin, il faut se garder absolument de stigmatiser les salariés de ces régimes comme s'ils étaient des nantis. L'équité ne va pas sans respect de la cohésion et de la justice sociales.

Il faut réformer, mais il faut être gentil.

Je pourrais continuer longtemps. Le 19 octobre, par exemple, c'est l'Europe et la confirmation de la nécessité du mini-traité (« L'engagement de Nicolas Sarkozy de ne pas organiser de référendum sur ce nouveau texte est un gage de succès.»)

L'art de l'Edito au Monde se réduit désormais à ceci : rappeler les faits, puis reprendre les arguments de Nicolas Sarkozy en trouvant des termes plus froids, plus sérieux, qui fassent plus « journal de référence » que ceux du TGH. Ensuite, ajouter une pincée de réserve, un léger doute pour montrer son indépendance d'esprit, doute qui doit vraiment être léger comme une plume pour éviter tout risque d'inquiéter le lecteur, qui ne doit en retenir que l'impression d'avoir lu un éditorial, c'est-à-dire une réflexion « critique ». Un esprit critique cache-misère devant l'affirmation répétée inlassablement - mais toujours très calmement - du caractère inévitable de tout ce que propose Sarkozy.

Minc va partir, mais j'ai bien l'impression qu'il n'est pas le seul qu'il faudrait virer.

19 octobre 2007

"Ils ne feront aucun commentaire"

Nous ne pourrions pas connaître avant longtemps les véritables retombées du traitement médiatique du divorce Sarkozy/Sarkozy. Pour l'instant, il semblerait que Sarkozy aurait mieux fait de faire appel à une boîte de com' spécialisée dans le disaster management. Le si habile Sarkozy était visiblement empètré dans une situation où il n'était plus maître à bord et soudain il se comporte à nouveau en Président distant, avec ses quinze mots, dont presque un tiers pour dire qu'il n'y aura pas de commentaire. "Ils ne feront aucun commentaire", oui, ça fait cinq mots.

Pourquoi annoncer qu'il n'y aura pas de commentaire? De toute façon, dès aujourd'hui nous avons eu droit aux commentaires de Cécilia. Etait-ce pour justifier le silence gêné qui fut matérialisé par les pas de commentaire répétés de David Martinon? Par justifier, je veux dire : faire comme si le "pas de commentaire" était une politique délibérément choisie et parfaitement cohérent avec la hauteur prise par le Très Grand Homme (TGH)? Curieux qu'après 23 semaines passées à tirer tous les regards sur lui, et parfois sur son couple quand l'occasion se présentait, curieux que Sarkozy se réfugie soudain dans une réserve digne de ces prédécesseurs.

C'était tout de même malin de faire tomber l'annonce le jour de la grève, histoire de profiter, malgré tout, de sa vie privée pour encore une fois qu'on parle de lui plutôt que d'autre chose. En effet, autant concentrer les mauvaises nouvelles : élimination du XV de France, divorce, mouvement social.

On s'interroge beaucoup sur l'état d'esprit de notre divorcé national. Va-t-il "exploser en vol", comme le suggèrent Dagrouik et Chirac? Je ne vais pas me hasarder dans les méandres de la psychologie du bonhomme, c'est-à-dire la partie non-politique de la psychologie sarkozyenne, que l'on imagine tourmentée, tout de même. Je vois quand même dans ce refus de commentaires, cependant, un certain durcissement des positions, qui pourrait confirmer une tendance paranoïaque chez lui dont j'avais parlé il y a quelques mois. Le "pas de commentaire", c'est un retour sur l'autre pôle de la bipolarité présidentielle. D'un côté il y a le type affable, souriant, et de l'autre l'homme autoritaire, grave, rancunier.

Tout cela serait sans importance si on pouvait penser que ce durcissement n'allait pas contaminer le comportement politique de l'omni-homme.