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16 mai 2008

Le sens du poil

Sur Le Monde propose, en tant que "Décryptage", un article de Philippe Ridet sur le Très Grand Homme (TGH) et le service mininum à l'école : M. Sarkozy revient aux fondamentaux de la politique. Déjà le titre est dans la droite lignée de la nouvelle comm' élyséenne, un Sarkozy plus posé, calme, présidentiel, etc. Donc là il revient aux fondemantaux, tout le contraire des excès qu'on lui attribue si souvent.

Depuis la réforme des régimes spéciaux de retraites, en novembre 2007, M. Sarkozy attendait avec impatience une occasion de rebondir. Pour espérer quitter les profondeurs des sondages, où l'ont entraîné les mauvaises nouvelles sur le front du pouvoir d'achat et ses propres erreurs de communication.

La ligne la plus pure : quelques erreurs de communication mais pas d'erreurs politiques, et des problèmes de pouvoir d'achat qui n'ont rien à voir avec la politique du "président du pouvoir d'achat". La faute à pas de chance. Et pourtant, pendant ce temps là, le vrai Sarkozy piaffait d'impatience, attendant anxieusement l'occasion de faire de la politique. C'est vrai que, quand on est Président de la R., de telles occasions sont assez rares.

Ainsi, une position de droite somme toute classique devient un véritable coup pour le toujours admiratif Monsieur Ridet :

Pour M. Sarkozy, le bénéfice de la manoeuvre est multiple : il honore une promesse de campagne, il satisfait une large proportion de Français favorables à cette mesure et il place la gauche, hostile à ce "service minimum" dans les villes qu'elle administre, en porte-à-faux avec l'opinion; il s'offre une tribune.

Pourquoi faut-il être si dur avec Philippe Ridet ? Je croyais qu'il ne devait plus s'occuper de l'Elysée. Quand j'ai lu son article, je me disais : "tiens, c'est bizarre, on dirait du Ridet. Et pourtant." Et pourtant, c'était bien lui, fidèle au poste.

Dans un Tchat au Monde, j'avais posé la question :

omelette16oeufs : Plus qu'aucun autre président, Nicolas Sarkozy a fait de son "comportement" ou de son "style" un enjeu majeur de sa personnalité politique. Les journalistes qui suivent de près le président sont un relais important dans cette communication. Cette proximité permet-elle un jugement clair des éventuelles manipulations de l'image présidentielle ?

Philippe Ridet : La proximité est nécessaire tant qu'elle n'est pas connivente. Elle permet d'approcher au plus près un personnage politique, de rendre compte le plus précisément de sa stratégie et de sa communication.

En réponse à un autre, il avait écrit :

Philippe Ridet : Je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir été instrumentalisé. Même si j'ai parfois eu l'impression d'être un maillon d'une grande chaîne de communication.

Mais j'ai toujours veillé à rendre compte le plus précisément possible, quand c'était nécessaire, des dispositifs de communication mis en place par le candidat et par le président. C'est une manière d'avertir les lecteurs des mises en scène produites par l'UMP et par l'Elysée.

On n'a jamais le sentiment d'être instrumentalisé quand on l'est, c'est normal. Sa lucidité sur les "mises en scène" est, comme dans ce papier, toujours admirative. Bien joué, Monsieur Président! Et la plupart du temps ces informations vont dans le sens du poil élyséen. Car il faut être un grand connaisseur des manoeuvres du Président, un journaliste aguéri, pour en arriver à la conclusion : tout baigne.

24 mars 2008

La presse admire la ligne printemps-été de Sarkozy

Depuis la déroute humiliante de la droite aux municipales, la mode dans les médias est de savourer les efforts de notre Très Grand Homme (TGH) pour se "présidentialiser". Il paraît que même l'intéressé parle en ces termes (voir le Canard de cette semaine). Je me suis déjà interrogé sur la possibilité d'un style bling-bling très voyant à un style qui serait, d'après Devedjian (mon UMPiste préféré), plus "classique", donc de s'afficher comme celui qui s'affiche moins.

Sarkozy a beau être la cible d'ignobles attaques dans les médias, il pourra toujours compter sur Le Monde pour une approche favorable. Aussitôt désavoué par l'opinion, il faut faire de Sarkozy un petit gars sympathique qui se plie en quatre pour bien faire son boulot.

Premier exemple : cette comparaison, par Bertrand Le Gendre, entre Sarkozy et De Gaulle, comparaison a priori défavorable : Sarkozy y a quand même l'air d'un guignol, surtout dans le récit de la scène du "honeymoon" avec Merkel devant les journalistes. Et pourtant, à la conclusion de cette "analyse", Le Gendre insiste surtout sur le côté Vieille France du Général :

Personne n'imagine non plus de Gaulle montant quatre à quatre les marches du perron de l'Elysée en short Nike. Ni faisant un jogging dans les rues de Manhattan vêtu d'un tee-shirt "NYPD" (New York City Police Department). Invariablement habillé d'un costume foncé, le Général ne le quittait que pour son uniforme de serge kaki. Même son fils Philippe ne l'a jamais vu, dans le parc de Colombey-les-Deux-Eglises, qu'en veston et cravaté.

Ce sont les dernières lignes du papier. Tout est toujours bien équilibré : si Sarkozy n'est pas assez présidentiel (Nike, NYPD), De Gaulle l'était trop, ou le serait trop encore pour notre époque. Evidemment. Ce qui confirme l'argument premier de Sarkozy : il faut un président "moderne", "transparent" et "décontracté", pas comme ce vieux schnoque de De Gaulle. Sauf que malgré tout De Gaulle était encore plus "transparent" que Sarkozy : non seulement payait ses propres "frais de bouche" et ne se serait pas autorisé à doubler son propre salaire, mais, même en termes vestimentaires, il était en public comme il était en privé : le même veston, la même cravate.

C'est donc la nouvelle technique médiatique : se moquer gentiment des excès de Sarkozy, tout en admirant chacune de ses tentatives, pourtant risibles, de se présenter comme plus digne.

Le papier de Philippe Ridet de la semaine dernière fournit bon nombre de ces anécdotes, surtout Sarkozy au plateau des Glières :

Originellement, une garde rapprochée composée de Brice Hortefeux, Nicolas Bazire et Pierre Charon aurait dû être de cette cordée haut-savoyarde. "Trop clanique", a jugé M. Sarkozy qui ne souhaite pas aller trop loin dans la comparaison. "Honnêtement, c'est mieux que l'autre...", lâche-t-il dans une allusion un rien perfide à son prédécesseur.

Admirez-moi! Admirez-moi! Personne ne peut lui expliquer que pour avoir la classe, il ne faut pas avoir l'air de chercher à tout à prix à l'avoir? Non, ne lui expliquez pas, ça ne fait rien.

Le schéma est toujours le même, pourtant : on se moque du TGH, et après on se rassure en l'admirant. Le moment le plus mielleux de l'article de Philippe Ridet est pourtant la scène du conseil des ministres :

"Plus les obstacles se multiplient, plus il faut de calme et de sang-froid", a expliqué le chef de l'Etat. On croirait du Chirac. Les anciens ministres respirent : ils ont retrouvé un président.

Il suffit de dire une connerie pour que la présidentialité de Sarkozy soit rétablie : ah, enfin un président! Oui, c'est incroyable : il a dit "calme" et "sang-froid". Dans la même phrase en plus! Quel homme! Philippe Ridet depuis longtemps me paraît sinon franchement sarkophile, du moins trop content d'avoir accès en permanence au TGH pour être contrariant. Mais le phénomène dépasse un seul journaliste, ou même un seul journal : l'obsession du style, de l'anti-style, du style de l'absence de style est en train d'occulter, à nouveau, la dimension politique de ce style.

Le style de Sarkozy n'est pas accessoire, un "habit" que l'on endosse pour communiquer plus ou moins bien. Le style de Sarkozy est indissociable d'une certaine pratique du pouvoir, réalité que tous ces bavardages autour du style ne font que dissimuler.

14 février 2008

Raffarin et Le Monde

Alain Minc est parti du Monde, une « nouvelle équipe » est censée être en place. Hier, daté de je ne sais quand, nous avons eu le plaisir de lire dans Édito une très belle attaque contre la politique audiovisuelle du Pouvoir. Voici la partie qui m'a plu :

Les pouvoirs publics ont beau jurer, la main sur le coeur, que chaque euro de publicité supprimé sera compensé et qu'il n'est pas question de modifier le périmètre des chaînes publiques, tous les doutes sont permis. Surtout quand l'on entend les responsables de chaînes privées affirmer avec aplomb que les télévisions publiques sont peut-être trop nombreuses et pourraient sans problème fonctionner à moindre coût.

De deux choses l'une : ou bien l'exécutif sait où il va, et il est urgent qu'il le dise ; ou bien il a pris le risque de déstabiliser les chaînes publiques sans en mesurer les conséquences. Ce serait d'une coupable désinvolture.

Est-ce le signe d'un changement ? Espérons. Car, malgré tout, le journal véspéral joue un rôle important dans la formation de la pensée collective du jour. Quand le Monde se met à nous refourguer du sarkozysme refroidi, ce n'est pas bon.

À ce propos, prenons ces paroles dans le récent tchat avec J-P Raffarin, ce même tchat où l'ancien Premier Ministre tente de relancer Valls à gauche ("J'ai de l'estime pour des responsables comme Manuel Valls par exemple"), histoire de mettre un peu de désordre à gauche, sûrement. Prenons donc ces paroles :

Naaba : 9 mois, c'est le temps de gestation chez l'Homme, mais c'est également le temps qu'a passé Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République. Quel est selon vous le résultat de ces 9 mois de gestation ? [...]

Jean-Pierre Raffarin : Pour moi, ces neuf mois sont marqués par le succès du traité de Lisbonne, par l'accord des partenaires sociaux pour un nouveau contrat de travail, par l'augmentation significative du nombre d'heures supplémentaires en France, ou par l'autonomie des universités.

Il est paradoxal que l'on apprenne le même jour ces deux nouvelles : chute de 8 points de Nicolas Sarkozy dans le dernier sondage Sofres et baisse de 200 000 chômeurs dans la France de 2007. En termes de bilan, la baisse du chômage l'emportera.

Il est tout de même curieux que ces deux arguments (glorieuses réalisations de Sarkozy, baisse du chômage) furent formulés en presque exactement les mêmes termes par les éditorialistes anonymes du Monde. J'ai déjà consacré un billet au deuxième point, me demandant pourquoi le journal avait décidé de s'occuper de la communication défaillante du Très Grand Homme (TGH).

Pour ce qui est des réalisations, un éditorialiste anonyme, dans un papier intitulé L'effet boomerang avait écrit ceci :

Quant aux Français, hier stupéfiés ou séduits, les voilà qui grognent et doutent, oubliant ce qui a été fait (le nouveau traité européen ratifié, les régimes spéciaux de retraite alignés, la réforme de l'université engagée, une présidence active et assumée...) pour mieux pointer ce qui ne l'a pas été : le "choc de confiance" propice à la croissance réduit à néant par la récession économique qui menace, et le "président du pouvoir d'achat" contraint à de cruels aveux : "Les caisses sont vides" et, en quelque sorte : "Circulez, il n'y à rien à attendre." (C'est moi qui souligne, o16o.)

L'éditorialiste et Raffarin ne citent pas exactement les mêmes choses, mais les deux phrases sont curieusement semblables dans l'ordre de présentation : Lisbonne, le social, la réforme. Le Monde pousse le bouchon un peu loin en ajoutant une présidence active et assumée, comme si c'était un bien en soi, et en affirmant ensuite que tout ce qu'a fait Sarkozy est bien, mais oublié par la population ; tous ses échecs sont dûs aux circonstances. (Le fait que ce soit justement le "choc de confiance" qui ait vidé les caisses a malheureusement échappé au journaliste. En tout cas, il est difficile de trouver une meilleure défense du TGH.)

Peut-être, tout simplement, que Raffarin avait intégré l'édito et que la formule est sortie toute seule. Où est le mal? Peut-être que c'est une pure coïncidence. Je ne veux pas me lancer dans une théorie du complot, selon laquelle un grand journal qui n'est pas Le Figaro pomperait directement ses éditos dans les argumentaires de l'UMP. Ce qui est remarquable, ici, c'est le fait que les deux discours soient compatibles à ce point. Ecouter un haut responsable de l'UMP ou lire les éditos du journal dit "de référence", cela ne devrait pas être tout à fait la même chose.

4 février 2008

Quand Le Monde donne des conseils de comm' à l'Elysée

Notre grand quotidien de référence véspérale -- c'est-à-dire, je suppose, celui qu'on lit avant d'aller aux vêpres -- a commencé à faire de la critique de la comm' sarkozyste, non pour démasquer quelque chose ou pour en souligner les contradictions, mais pour lui donner quelques consignes pour être plus efficace. Ainsi, Sarkozy et les siens auraient oublié de faire tout un plat d'une baisse du chômage (baisse du chiffre en tout cas, mais l'important est toujours de faire du chiffre, alors). Cela lui aurait évité de voir sa popularité chuter à cause du pouvoir d'achat.

En affirmant vouloir être "le président du pouvoir d'achat", le chef de l'Etat a créé durant la campagne présidentielle et depuis son élection une attente qu'il ne peut satisfaire. Résultat : il déçoit les Français. 41 % seulement lui font désormais confiance pour résoudre les problèmes qui se posent en France, selon la Sofres.

Pourtant, il est un autre chiffre dont le gouvernement pourrait se prévaloir : la baisse du chômage. Malgré un mois de décembre médiocre, l'année 2007 a été un bon millésime pour l'emploi.

Et voici le moment venu pour l'éditorialiste d'oser donner des leçons de propagande au Maître:

Le gouvernement serait d'autant mieux inspiré de mettre en avant ces bons chiffres qu'ils pourraient ne pas durer. Du fait de la dégradation de la conjoncture économique, le chômage devrait encore baisser en 2008, mais sans doute dans des proportions moindres.

On dirait Arlette Chabot pendant l'un des entretiens avec le Très Grand Homme (TGH). Sarkozy commence à s'embrouiller avec les marges arrières, elle lui coupe la parole pour remettre en marche la machine à comm':

LE PRESIDENT - ... Qu'ils obtiennent des fournisseurs. Personne n'y comprend rien, c'est extrêmement compliqué. Les grandes surfaces discutent...

ARLETTE CHABOT - Les prix vont baisser, en clair !

En effet, c'est la responsabilité des médias de renforcer le message du pouvoir quand celui-ci n'arrive plus, tout seul, à le rendre suffisamment clair.

La seule chose véritablement intéressante dans l'édito, c'est l'observation, déjà faite par ailleurs bien entendu, que le pouvoir d'achat a remplacé le chômage comme préoccupation politique principale des "Français".

En juin 2007, le chômage était la principale préoccupation de 47 % des Français, loin devant la hausse des prix (15 %). Depuis novembre, les deux courbes se sont croisées : 34 % des Français placent aujourd'hui l'inflation en tête de leurs soucis, devant la lutte contre le chômage (28 %).

Ce que l'édito ne nous rappelle pas, c'est qu'il est tout à fait normal que Sarkozy ait cherché à réduire l'importance, dans les yeux du public, du taux de chômage, car, à l'époque où il cherchait seulement à s'imposer en tant que candidat à l'UMP, le chômage baissait légèrement, à la plus grande gloire de Dominique de Villepin.

Le virage vers le pouvoir d'achat n'était pas seulement une bonne innovation stratégique, pour se distancer vis-à-vis de la droite chiraquienne, il convient parfaitement aux valeurs sarkozyënnes : on s'en fout des losers qui ne travaillent même pas, je veux plus de pouvoir d'achat moi-même. Et en oubliant qu'en général, seule la baisse du chômage peut contribuer à revaloriser les salaires. Dans une économie de marché.

13 janvier 2008

Le Monde interactif censure-t-il kamizole?

Depuis hier, au moins, Lait d'beu, le blog de kamizole, ou encore Mémé Kamizole, n'est plus en ligne. Lorsqu'on suit le lien, le serveur du Monde répond par une redirection qui aboutit à une erreur:

http://blogs.lemonde-interactif.fr/stat/suspendu.html

Incident technique ou censure d'une blogueuse qui n'a pas sa langue dans sa poche? Pour l'instant on ne sait pas. Toujours est-il que les autres blogs hébergés par Le Monde sont toujours en ligne, comme l'excellent On ne pourra pas dire qu'on ne sait pas.

Et surtout, un URL qui se termine par "suspendu.html", c'est un peu louche.

UPDATE: Tout va bien, kamizole est de retour parmi nous, avec la grippe et un billet très critique des journalistes. Il paraît que tout cela n'était qu'un problème technique. Tant mieux, mais il vaut mieux surveiller quand même.

18 novembre 2007

Le mythe du consensus sarkozyën

Lisez la chronique hébdomadaire de Sarkofrance sur les mythes sarkozyëns qui se cassent petit à petit la figure. Il y en a deux qui semblent particulièrement importants pour la suite des événements. D'abord, le mythe de l'efficacité politique de Sarkozy : censé être un animal politique redoutable, il est à la peine quand il faut intégrer son gouvernement dans sa communication. Surtout, on se rend compte que ses pouvoirs de communication sont formidables quand c'est son image à lui, Nicolas Sarkozy, le Très Grand Homme (TGH), qui est en jeu. Dès qu'il s'agit des autres, ou même du bien de la France en général, c'est le cafouillage. Ensuite, ce que Juan appelle "Le mythe de la France rassemblée" : l'idée que Sarkozy incarne une sorte de modernité française inéluctable, que toutes ses "réformes" sont inévitables, incontournables, et que le "peuple" (qui s'était "levé" pour élire notre petit grand bonhomme, vous vous souvenez?) est derrière lui, et donc contre les "nantis" bénéficiaires des régimes spéciaux, mais aussi contre les immigrés, contre plein de gens, en somme.

Le conflit sur les régimes spéciaux sera, de toute façon, l'un des moments charnières de ce mandat. Nous sommes riches en moments charnières ces temps-ci, car je reste persuadé que le divorce présidentiel en était un autre. Mais passons, on pourra y revenir. Cette grève, dont la défaite devait être le symbole des victoires sarkozystes futures (lisez Planète-UMP (merci Dagrouik) si vous ne me croyez pas), n'a fait qu'éroder un peu plus la popularité du Président, et quelle qu'en soit l'issue, ne signifierait pas la fin du pouvoir syndical. Loin de là.

La notion d'un grand consensus autour de Sarkozy continue à être l'un des socles de sa crédibilité. Depuis quelques mois, nous avons eu de nombreuses occasions de critiquer la complaisance des médias, aussi bien ceux, privés, dont les propriétaires sont des proches de Sarkozy, ou ceux de l'Etat qui, à quelques vaillantes exceptions près, tendent à relayer les analyses UMP plutôt que de s'essayer à l'esprit critique. Mais sans aller jusqu'à dénoncer un complot, ou une manipulation directe de la presse par l'Elysée (sans, bien entendu, l'exclure), la presse semble imbibée de ce consensus, comme s'il était impossible, impensable, ridicule de ne pas participer à la grande admiration générale de Sarkozy, et d'estimer que tout le monde, hormis quelques hulerberlus, partage ce sentiment. Sarkozy, dès son éléction, est devenu l'incarnation d'un esprit du temps.

Les grèves des cheminots et des étudiants ont ouvert quelques brèches (voir ce papier chez Libé et même celui-ci au Monde) : les deux groupes commencent à considérer les médias comme étant dans le camp de leur ennemi. L'éditorialiste anonyme du Monde réplique, avec la mauvaise foi qui est devenue sa signature :

[...] le président de la République qui vient d'être élu et la majorité parlementaire qui le soutient ont présenté aux électeurs des engagements prévoyant explicitement cette réforme. Non seulement elle n'a pas été occultée pendant la campagne, mais elle a au contraire été mise en avant comme l'une des mesures symboliques du programme économique et social proposé par le candidat et par son parti. Les citoyens, qui n'ont pas changé d'avis en six mois, approuvent donc, dans leur majorité, l'alignement de la durée de cotisation des agents des entreprises publiques sur celle des fonctionnaires et des salariés du privé.

En un mot, c'est la ligne du Parti : avec toute sa légitimité démocratique, les fameux 53%, Sarkozy peut faire ce qu'il veut. C'est bien la Ve République, non? Tu votes, et si tu perds, alors tu te la ferme pendant cinq ans! Ceux qui sortent de cette vision des choses, eh bien, les journalistes ont du mal à en parler. C'est normal, paraît-il.

En revanche, donner à tous ceux qui sont concernés des possibilités égales d'exposer leurs arguments est délicat. C'est le cas type d'une situation où les journalistes ne font que des mécontents.

(Il pousse le bouchon jusqu'à cette perle:

Les usagers, qui subissent la grève, ont le sentiment que ce n'est ni assez dit ni assez montré.

Pas assez dit! Pas assez montré! Il débarque d'où, ce grand anonyme? Les témoignages de "galère" sont devenus l'occupation principale de l'ensemble des médias.)

Etonnamment, le grand quotidien véspéral en est au point où il doit défendre, explicitement, le parti pris des médias. Ce ne peut être qu'un signe encourageant.

Nous ne sommes pas près d'être débarrassés du mythe du grand consensus derrière Sarkozy. Il n'est pas sûr, cependant, qu'il reste intact si longtemps.

20 octobre 2007

Comment faire des éditos pour Le Monde

Et si notre journal vespéral de référence décidait de mettre des publicités pleine page à la place du contenu habituel de sa « page deux » ? Ou encore, si cette page pouvait rester blanche, espace libre de coloriage et/ou de gribouillage pour les enfants? Ou, si on tient absolument à quelque chose d'utile pour le lecteur adulte, celui qui débourse les 1,30 euros, pourquoi pas des listes, du style « Vingt choses intéressantes à savoir sur la Constitution du Ve République »? Aucune de ces options ne nuiraient, je crois, beaucoup au contenu actuel de cette page, devenu tellement mou que l'on peut se demander pourquoi cette grande institution journalistique se donne le mal d'y mettre quelque chose chaque jour.

Je me souviens encore d'un Monde où l'on pouvait trouver un esprit critique dans les éditos, mais apparemment c'est fini : on ne trouve désormais plus qu'un faux-semblant d'esprit critique, une pâle imitation destinée à faire croire au lecteur peu vigilant qu'il a bien lu autre chose que des thèses sarkozystes réchauffées et badigeonnées à la sauce vespérale.

Quelques exemples de cette semaine.

Le 16 octobre, Le Monde publie une « Analyse » de Bertrand Le Gendre, l'un des rédac'chefs au Monde, intitulée « Ingénierie constitutionnelle ». Ce n'est pas un mauvais article, il fournit une assez bonne mise en perspective historique sur certaines des questions centrales autour de la présidentialisation. Toutefois, le but du papier est, finalement, d'arguer en faveur du statut quo (hors cohabitation, tous les régimes ont été présidentiels) et d'espérer que le comité Lang-Balladur fera quelque chose de bien pour augmenter le pouvoir de l'Assemblée, sans trop savoir quoi. Le salut viendra, paraît-il, du non-cumul des mandats, du moins de celui de député et d'un rôle exécutif sur le plan local :

Avec pour point d'ancrage - pourvu que cela ne reste pas un voeu pieux - l'interdiction de cumuler un mandat de député avec une fonction locale de premier plan. Face à un exécutif omnipotent, on ne peut pas être membre de l'Assemblée nationale à mi-temps.

Si c'est cela « le point d'ancrage » de cette réforme, ce n'est pas la peine d'être ingénieur. On ne s'ancre pas là, on s'accroche à ce qu'on peut. Mais surtout, rien n'inquiète l'auteur, qui a une confiance sans faille en notre Très Grand Homme (TGH). En tout cas, il n'y a rien dans ce papier qui risquerait d'ébranler la confiance des lecteurs du Monde en les super-pouvoirs du Président.

Sur cette même « page deux », l'Edito en face nous parle des malettes de Gautier-Sauvagnac, non pas pour traiter des méchants patrons qui s'en mettent plein les poches, mais pour étendre le scandale à l'ensemble du syndicalisme:

A la différence du Medef, qui a des comptes certifiés, l'UIMM relève, comme les syndicats de salariés, de cette fameuse et historique loi de 1884 : elle dispose simplement, dans son article 6, que les syndicats de patrons et d'ouvriers "pourront employer les sommes provenant des cotisations". En d'autres termes, les syndicats qui n'ont jamais réussi à vivre de leurs seules ressources n'ont ni à être transparents ni à rendre des comptes. Il en est résulté "une assez grande opacité" [...].

Tout en ayant l'air de s'offusquer des errements de DGS, l'éditorialiste anonyme réussit à mettre en cause le syndicalisme français dans son ensemble. Et ce à deux jours du « jeudi noir » de la grande prise en ôtage.

Ainsi, pas de surprise quand on arrive enfin au jeudi en question et que Le Monde annonce son soutien sans faille pour les réformes présidentielles. L'« Edito » du 18 octobre s'intitule « Réforme et équité », comme s'il s'agissait d'appeler à un équilibre entre la réforme (Sarkozy) et l'équité (ceux qu'on allait priver de leurs régimes spéciaux). On comprend vite que l'équité en question est celle entre les différentes branches; en somme une position parfaitement alignée sur celle du TGH, qui dénonçait un système « indigne ». Résumé rapide de l'Edito? Il faut réformer les régimes spéciaux, c'est inévitable, nous souhaitons bonne chance au Président, qui aura besoin de négocier soigneusement, c'est-à-dire avec un peu d'équité. L'auteur anonyme écrit :

Pour M. Sarkozy, il s'agit donc de parachever, au nom de l'équité entre tous les salariés du privé et les fonctionnaires, une réforme que la gauche aurait faite si elle était aujourd'hui aux responsabilités, et dont la plupart des syndicats ne contestent pas le principe.

Pour conclure :

Avoir défini un objectif ne dispense cependant pas M. Sarkozy d'agir avec souplesse dans les négociations d'entreprise pour tenir effectivement compte des spécificités des régimes spéciaux, où la retraite avantageuse est souvent compensée par des astreintes dures et des salaires bas. Les métiers pénibles y existent encore, et il ne faudrait pas seulement les prendre en compte dans le privé et les occulter à la SNCF ou à EDF. Enfin, il faut se garder absolument de stigmatiser les salariés de ces régimes comme s'ils étaient des nantis. L'équité ne va pas sans respect de la cohésion et de la justice sociales.

Il faut réformer, mais il faut être gentil.

Je pourrais continuer longtemps. Le 19 octobre, par exemple, c'est l'Europe et la confirmation de la nécessité du mini-traité (« L'engagement de Nicolas Sarkozy de ne pas organiser de référendum sur ce nouveau texte est un gage de succès.»)

L'art de l'Edito au Monde se réduit désormais à ceci : rappeler les faits, puis reprendre les arguments de Nicolas Sarkozy en trouvant des termes plus froids, plus sérieux, qui fassent plus « journal de référence » que ceux du TGH. Ensuite, ajouter une pincée de réserve, un léger doute pour montrer son indépendance d'esprit, doute qui doit vraiment être léger comme une plume pour éviter tout risque d'inquiéter le lecteur, qui ne doit en retenir que l'impression d'avoir lu un éditorial, c'est-à-dire une réflexion « critique ». Un esprit critique cache-misère devant l'affirmation répétée inlassablement - mais toujours très calmement - du caractère inévitable de tout ce que propose Sarkozy.

Minc va partir, mais j'ai bien l'impression qu'il n'est pas le seul qu'il faudrait virer.

17 août 2007

Les médias français évitent les vacances de Rachida Dati

Je retrouve brièvement l'usage du web, et je suis surpris de voir qu'une recherche Google "rachida dati vacances sarkozy" ne donne que très peu de mentions dans les médias traditionnels de la présence de Rachida Dati sur le bateau de vacances de notre Président: Paris Match, le Nouvel'Ops, et La Tribune.

A vrai dire, je m'en fous que Dati soit dans le bateau ou pas. Au vu de ce que veut faire Sarkozy, c'est vraiment le cadet de nos soucis. Sauf que les cachotteries sont bizarres. Et surtout que l'étouffement effectif de l'affaire est pour le moins inquiétant. Rien dans Libé, rien dans Le Monde?

Très étrange.

UPDATE: LCI en parle (brièvement).

28 juillet 2007

L'amour du pouvoir

Non, l'amour du pouvoir n'est pas celui que porte Sarkozy à la fonction qu'il habite, c'est la fascination, le coup de foudre permanent qu'exerce le Très Grand Homme (TGH) sur les journalistes.

Voici un exemple tristement banal, un papier dans Le Monde signé Jean-Baptiste de Montvalon : "RSS" ("Rien sinon Sarkozy"), ou la semaine - presque - ordinaire d'un "hyper-président".

Je préviens : il n'y a rien d'explosivement pro-Sarkozy, pas de capitulation particulièrement visible devant le pouvoir. Il y a même quelques signes d'esprit critique, comme la mention de l'« hyperprésident » dans le titre, ou encore l'accent mis sur l'habilité médiatique « Les images (hautes en couleur) de l'accueil que lui réserve le colonel Kadhafi viennent à point nommé pour nourrir les journaux télévisés. ». Mais ce ne sont là que les signes d'un esprit critique, dont la fonction est d'apaiser la colère naturelle du lecteur devant ce qui est par ailleurs, sous ses airs vaguement journalistiques, une longue reprise des différents points forts de la représentation narcisso-mythologique du président : énergique, partout, bosseur, etc.

Quelques exemples. Je cite:

  • LE "TSS" ("Tout sauf Sarkozy") qui se répandait sur la Toile pendant la campagne présidentielle n'est plus qu'un lointain souvenir. Depuis l'élection du nouveau chef de l'Etat, il a de facto cédé la place au "RSS" ("Rien sinon Sarkozy").
  • Chassé-croisé dans le (vrai) couple exécutif : Cécilia Sarkozy rentre de Libye - via Sofia, où l'avion de la République française a déposé les infirmières bulgares ; son mari annonce qu'il s'y rendra le lendemain.
  • Tandis qu'à la "une" du Monde le premier secrétaire du PS, François Hollande, dénonce - à défaut de pouvoir la contrer - la stratégie du "coup d'éclat permanent", l'après-midi se poursuit au même rythme.

La blague tout simplement nulle du RSS à la place du TSS, censé paraître encore plus moderne - et donc approprié pour le TGH - par confusion avec les fils d'information (Really Simple Syndication), concrétise cette fascination pour la manipulation médiatique qui ne révolte que superficiellement le sage journaliste du Monde, qui très évidemment admire cet exercice du pouvoir de communication. La communication sarkozyenne se résume finalement à un style, et avoir du style, c'est bien. On admire. Le fait que ce « style » est une manière de détourner tous les obstacles démocratiques (y compris la presse).

Que le vrai « couple exécutif » soit désormais Nico et Cécilia n'est qu'un problème mineur largement compensé par « l'éclat » que dénonce le pauvre François Hollande, forcément représenté comme un frustré qui ne peut que parler dans son coin, « faute de pouvoir [...] contrer » la force médiatique du TGH.

Est-ce parce que les journalistes comprennent si bien qu'ils sont manipulés qu'ils sont si admiratifs?

30 juin 2007

Le Monde roule pour qui ?

Depuis deux jours, mon routeur me ferme l'internet. Par conséquent, ceci arrive un peu tard, mais je ne pouvais pas laisser passer ce petit article dans Le Monde du 27 juin, intitulé « Nicolas Sarkozy embarrasse l'opposition en lui offrant un statut ».

Si l'on met de côté le titre pour l'instant, l'article lui-même est assez anodin. Il raconte les réunions du TGH avec divers membres de l'opposition, ainsi qu'avec Balladur et Le Pen. Ne pouvant aller s'adresser lui-même à l'Assemblée nationale, Sarkozy fait venir l'opposition chez lui. L'article souligne que cette démarche va de pair avec la présidentialisation du pouvoir.

Est raconté notamment un échange entre François Hollande et le TGH : Hollande dit qu'il ne veut pas être « complice » de cet exercice du pouvoir, et Sarkozy lui répond : « Je ne vous ai rien demandé. Je ne vous raconte pas ça pour savoir ce que vous en pensez ». Vive le dialogue !

Bref, rien d'extraordinaire. Le problème, c'est le titre, qui n'a rien à voir avec le contenu de l'article. Tout d'abord, Sarkozy n'offre aucun statut, hormis l'invitation à l'Elysée, et la promesse de continuer avec ce type d'entretien. Le seul « statut de l'opposition » en vue est celui sur lequel Jean-François Copé est censé plancher, et qui sera rendu public début juillet. Ce statut n'était pas discuté, apparamment, par Sarkozy et ses invités, et il est seulement évoqué en toute fin d'article. Par ailleurs, l'article précise même que les propositions de Sarkozy en termes de « rééquilibrage des pouvoirs » sont très en-deçà de celles de Royal et Bayrou. Si l'opposition a un « statut », c'est qu'elle l'a gagné aux législatives.

Et, deuxième chose, l'opposition n'est pas du tout embarrassée. Hollande flaire bien la manipulation sarkozyzte et en fait la remarque. Si quelqu'un est embarrassé, c'est le TGH lui-même, qui s'énerve lorsqu'on ose critiquer son petit jeu.

Je ne sais pas comment les choses se passent au Monde. Toutefois, le décalage entre ce papier et son titre laisse supposer que ce ne sont pas les auteurs de l'article, Philippe Ridet et Patrick Roger, qui ont écrit le titre, mais plutôt un éditeur qui se conforme à une ligne beaucoup plus pro-UMP, selon laquelle « l'ouverture » sarkozyzte serait un énorme problème pour le PS.

Ce n'est pas la première fois que je remarque cela. J'ai déjà parlé d'un article d'Ariane Chemin (co-auteure de Femme fatale), paru quelques jours après l'élection présidentielle, qui était beaucoup plus nuancé que son titre, nettement anti-Royal. Je donnerais les liens si mon routeur le voulait bien, mais je crois que le titre était « Ségolène Royal : l'ambition insatiable ».

Est-ce Alain Minc qui passe dans la salle de rédaction pour apporter sa petite touche ? Le coupable pourrait tout aussi bien être cet esprit de conformisme aux stéréotypes dominants qui fait qu'un titre apparaît plus accrocheur, plus vendeur lorsqu'il caresse le lecteur dans le sens de ses idées reçues.

C'est quand même déspespérant, quand le démenti du titre est dans l'article lui-même.

Update: Je viens de tomber sur une très bonne analyse d'un autre papier par Philippe Ridet.

29 mai 2007

Le Monde, Colombani, Minc, Publicis, Bolloré, Sarkozy, Lagardère...

A lire absolument. Guy Birenbaum a posté l'entretien aux Inrocks avec Laurent Mauduit, ancien directeur adjoint de la rédaction au Monde.

Les relations entre le pouvoir, la presse, les très grandes entreprises, c'est ahurissant. Alain Minc apparaît comme étant au coeur de cette toile.

Et c'est Le Monde, même pas TF1.

22 mai 2007

El Mondo

Rue89 suit les derniers événements au Monde, notamment la défaite de Colombani aux élections internes.

La situation financière du Monde, dans un autre papier chez Rue89, paraît complexe et fragile. Surtout, il y a un risque que l'influence d'Arnaud Lagardère se renforce.

21 mai 2007

Point presse

Les relations entre notre nouveau Leader Numéro One et la presse font déjà beaucoup de bruit, et c'est tant mieux. J'ai déjà parlé de l'episode de Cecilia l'abstentioniste, qui sera emblématique de la situation, car il a permis une narration où l'Argent (joué par Arnaud Lagardère) décroche vraiment son téléphone.

Un autre épisode, qui a fait un moins de bruit est raconté par Rue89. Selon cette information, la chaîne LCI (c'est-à-dire TF1) aurait annulé sa collaboration avec Le Monde sur l'émission, Le Monde des idées, à cause d'un papier dans le journal rapportant les propos anonyme d'un sarkozyste quittant les studios d'Europe 1 :

'Je file à LCI', lance dans les couloirs l'un des invités. 'Je fais les deux annexes de l'UMP.
Et Guy Birenbaum a quelques informations supplémentaires qui exposent un peu plus les ficelles.

Et depuis quelques jours, on parle beaucoup des nominations des journalistes Cathérine Pégard du Point à l'Elysée et Myriam Lévy du Figaro à Matignon. Connaissant les orientations politiques de ses deux publications, on ne peut pas être véritablement surpris, même si l'esprit d'ouverture de Nicolas Sarkozy aurait dû évidemment le conduire à débaucher plutôt des journalistes chez Libé ou L'Huma.

Dans son numéro du 19 mai, Le Monde consacre à la question un assez long article. Je me suis dit, "Ah, enfin un mot critique sur le copinage entre le pouvoir et les médias." Les trois vaillants journalistes, Guillaume Fraissard, Sylvie Kervel et Daniel Psenny, vont même jusqu'à citer la réaction du blogosphère, dont ils disent que c'est là où l'on trouve les réactions les plus sévères. Cependant, ils ne fréquent pas la même "blogosphère" que moi, apparamment, car ils ne citent qu'une réaction assez tiède sur un forum du Point, et un autre, défendant les journalistes portant désormais les couleurs de l'UMP, sur le site du Monde. Je cite, tellement c'est tiède et à côté de la plaque:

Un président conseillé par des journalistes, c'est logique. Car, depuis quelques années, on a constaté qu'il y avait un microcosme politique-affaires-média et il est naturel que des circulent d'une place à l'autre dans ce petit cercle.
Je rêve. Les dominés (de l'information) se félicitant de l'imbrication des médias et du pouvoir.

Mais il n'y a pas que les participants aux forums du Monde pour défendre les consoeurs sarkoziennes. L'article n'a d'autre but que d'excuser Pégard et Lévy en citant tous ceux qui sont passés du journalisme au pouvoir depuis des décénnies. En somme, c'est normal que quelqu'un qui suit la politique décide d'en faire. Dans un entretien avec le sociologue Jean-Marie Charron, on apprend que cela date de la Révolution française, et que Jaurès a fondé L'Humanité (dont l'objectivité journalistique n'a jamais une seule fois était questionnée, comme on sait), alors qu'il était député.

Circulez, il n'y a rien à voir ! C'est décevant, vu que le journal a pris la peine de traiter cette histoire, qu'il n'ait cherché qu'à l'enterrer. Qu'il y ait eu, "depuis la Révolution française", des passages entre la presse et le pouvoir n'excuse pas ce genre de connivence. La question n'est pas de savoir si les journalistes font des bons hommes-ou-femmes politiques, mais de savoir ce qu'on écrit lorsqu'on travaille pour le Point ou le Figaro, ou chez LCI, ou Europe 1, et que, dans quelques mois on va passer de l'autre côté. L'article du Monde énonce, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde : "A force de suivre au polus près les politiques, des journalistes finissent par épouser leurs idées", mais ne se demande pas, incroyablement je trouve, quelle influence cela exerce sur leurs productions journalistiques. Ce n'est malheureusement pas si étonnant, car typique de la résistance très molle, voire la passivité du journal devant les excès sarkozistes.

Car le problème au fond n'est pas que deux journalistes politiques décident d'entrer dans la bataille. Elles font ce qu'elles veulent, après tout. Mais pour chaque Catherine Pégard et chaque Myriam Lévy, qui franchissent carrément la séparation entre presse et pouvoir, combien y a-t-il de journalistes semblables qui ne sont pas tout à fait aussi bien connectés, ou qui pour diverses raisons décident de maintenir ce qu'on doit finir par appeler leur "couverture" journalistique.

Comme pour Cécilia, Lagardère et le JDD, cette histoire n'est que le signe d'un problème sous-jacent beaucoup plus difficile à cerner, à monter en épingle. L'influence du pouvoir et de l'argent sur les médias est d'habitude plus souterraine, et donc plus dangeureuse. C'est pour cela qu'il faut une autre sorte de vigilance, comme dans le compte-rendu télévisuel que nous donne Sauce. Il n'y a rien de véritablement repréhensible dans aucun acte ou parole précis, mais la somme des orientations et présupposés finit pas donner au terrain de jeu une pente artificielle et néfaste.

6 mai 2007

La triche (et quoi faire)

En poursuivant ma pensée de tout à l'heure, et en (m')analysant un peu plus loin, j'en arrive à l'impression que quelqu'un a triché. Où et comment? Rien de précis: les dérobades déguisées en arguments pétris de bon sens, l'écran impénétrable de la compétence budgétaire. Les médias obéissants. Les médias qui dévancent les exigeances. Qui anticipent où sera le vrai pouvoir. Je ne dois pas oublié les petits indices de servilité dans Le Monde auquel je faisais jusqu'alors confiance. Alors que juste hier ou avant-hier, l'Edito de Colombani appelait, sans enthousiasme, et seulement pour les lecteurs qui lisent jusqu'à la dernière phrase, à voter pour Ségolène Royal, je vois ce matin à côté de la Une prédisant la défaite de la candidate, un petit article, bien visible, expliquant, innocément, que l'EPR représente l'avenir du nucléaire. (L'article n'apparaît pas sur le site.) Je n'achète pas le journal, c'est le numéro du week-end en plus, avec l'horrible Monde 2, je passe mon chemin. L'EPR, le futur du nucléaire, sera, pour le non-lecteur du monde qui comme moi passe sans acheter, sans lire, la confirmation que Nicolas Sarkozy savait bien de quoi il parlait lors du débat. Peu importe qu'il s'agisse en effet d'un prototype qui ne serait pas nécessaire pour simplement maintenir les niveaux actuels de production d'énergie. Subtilement, Le Monde semble déjà rouler pour Sarko. Ils n'ont plus que les mouches de Plantu pour les sauver. Et ce n'est là, bien sûr, qu'un exemple minuscule. Une mouche parmi des milliers. C'est sans mentionner le comportement de PPDA lors du débat, Paris Match, et toutes les autres connivences dont le brave candidat UMP a bénéficié. Le problème de la communication politique moderne n'est pas l'image en tant que telle, l'image visuelle ou télévisuelle, mais l'obéissance servile à des idées reçues qui se collent avec une incroyable légèreté à l'interprétation des événements. Les "memes" comme on dit. Les "memes" de "Ségolène gaffeuse", "Ségolène niaise", "Ségolène qui ne pourrait pas représenter la France à l'étranger" ont eu la vie dure ces derniers mois. C'est, je crois, sur ce plan là qu'il faut être vigilant, encore plus vigilant désormais. Les médias modernes, par les simplifications qu'ils imposent, se rendent coupables d'un suivisme où la pensée critique n'a plus aucune place. Il vaut mieux être dans le flux de ce qui se dit plutôt que d'y résister. Ou même quand on semble résister (Colombani), c'est finalement pour aller dans le sens du flux quand même. Donc la triche est partout et nulle part. Elle contribue à ce sentiment, cette amertume qui ne va pas partir de sitôt.