29 juin 2009

Dette et dette, ou : l'exception UMP

J'aimerais bien être en train de parler de l'affaire Karachi, mais pour l'instant, avant d'en arriver à mon sujet, la Dette et l'Emprunt, je tiens quand même à signaler un nouveau blog consacré exclusivement à Karachigate, ainsi que du bon boulot fait par rimbus.

En attendant, je reviens à la Dette. Je veux dire : à l'Emprunt. Les dernières déclarations des uns et des autres côté UMP ne font que renforcer une impression d'improvisation, de flou et de vide.

Pour Patrick Devedjian, par exemple :

"Le fond du problème est d'abord de savoir ce qu'on veut faire", a-t-il dit.

C'est un problème, en effet. Peuples écrit :

Imaginez-vous aller voir votre banquier en lui disant: je souhaite emprunter, je ne sais pas encore combien, et je ne sais pas encore pour quel type d'investissement....vous connaissez déjà sa réponse...oui vous avez affaire aux mêmes banquiers que moi.

Le programme reste à définir :

Parmi ces "priorités", de nombreuses pistes ont été évoquées par le gouvernement : croissance verte, relance de la filière bois, biotechnologies, développement des universités de demain, rénovation des prisons, ferroutage, financement du 'Grand Paris', voitures propres, financement de nouvelles lignes TGV.... les pistes ne manquent pas !

Même si Devedjian trouve que 100 milliards d'euros, c'est un peu trop, tout le monde aura compris qu'il s'agit d'un gros truc. Après la "pédagogie" sur les mauvais déficits (quand ce sont les socialistes) et les bons (quand c'est la droite), c'est le mot "exceptionnel" qui revient sans cesse.

Luc Chatel :

"Ce seront des investissements exceptionnels qui justifient un recours à l'emprunt exceptionnel", a-t-il rappelé.

François Fillon (Premier ministre) :

Au contraire, « l’effort exceptionnel d’investissement dans des secteurs d’avenir » que doit permettre cet emprunt s’accompagnera d’une politique « sans précédent de réduction de la dépense » publique, a averti François Fillon.

Vous avez compris : ce n'est pas une Dette, c'est un Emprunt. Et même si cela coûte plus cher, par sa forme "exceptionnelle" (appel aux matelas du bon peuple), il y aura désormais deux chiffres qu'il sera interdit de confondre, au risque de perdre sa carte UMP : la dette - très grave, trou de la Sécu -, et l'emprunt, symbole de notre espoir national et de la clairevoyance de notre Très Grand Homme (TGH), qui ne pourrait pas passer son mandat sans faire un Très Grand Emprunt.

Pour être juste, j'ai toujours été favorable aux plans de relance, y compris avec endettement. Mais ici nous avons un plan plus coûteux que les emprunts bancaires quotidiens que l'État effectue. Et le surcoût, qui pourrait être très important, comme c'était le cas sur les Grands Emprunts précédents, sera à mettre dans la colonne "Frais de communication" du budget de l'Élysée. Quand les besoins de communication sont exceptionnels, il faut des mesures exceptionnels je suppose.

Derrière tout cela, l'on devine des considérations diverses. L'une des fixations de la droite sarkozyste, et du TGH lui-même, concerne l'épargne des français. Les français sont trouillards, ils épargnent trop, alors que Nous, Nous, si Nous avions accès à leur fric, que de choses glorieuses nous pourrions en faire. On sait que Nicolas Sarkozy aurait voulu instituer des "subprimes à la française", avant que ça se démode un peu. Si les français ne veulent pas investir, eh bien, on le fera pour eux. Voilà le business. Je vous laisse avec ces paroles de Patrick Devedjian.

"La France a la chance d'avoir une épargne privée très importante. Les États-Unis et l'Angleterre sont beaucoup plus endettés que la France mais en plus, les ménages sont également endettés", a-t-il fait remarquer. "Si on veut relancer la croissance, il faut essayer de diriger cette épargne vers l'investissement qui produit la croissance" alors qu'"aujourd'hui, les Français mettent plutot leur épargne vers l'assurance vie", a-t-il ajouté. "Créer un grand emprunt national qui canalisera cette épargne vers l'investissement, c'est une bonne chose", a-t-il insisté.

25 juin 2009

La dette, c'est tout bénef' !

Hier je parlais de l'idéologie droitiste de la dette, pour dire que la nouvelle droite des managers n'avait plus les mêmes valeurs que la droite bourgeoise, et qu'elle était prête à se vautrer dans la dette pour préserver la dynamique qui est fondamentale pour la survie du manager bling-bling.

Là où je voulais en venir, c'était évidemment la question de ce grand Emprunt National que l'on nous a sorti de derrière les fagots balladuriens. Laurent Mauduit a dressé immédiatement un réquisitoire très sévère sur les précédents Grands Emprunts, qui ont été en général peu efficaces et toujours très coûteux. Financièrement, il paraît qu'il n'y a aucun avantage à faire appel au public, aux veuves, orphelins, épargnants, bons pères de familles. Il coûte toujours cher des les attirer, plus cher que de pousser la porte d'une bonne banque, habituée, elle, à prêter au prix, tout simplement, du marché. Quand l'État emprunte de l'argent aux pauvres gens, c'est sponsorisé, subventionné. C'est une manière de mettre une fois de plus l'État au service du capitalisme, éternelle réflexe sarkozyste, mais je ne pense pas que ce soit la motivation principale.

L'intérêt donc de cette mesure est donc politique, ou même psychologique. Même les Échos sont d'accord. Laurence Boone, chef économiste chez Barclays Capital France, écrit donc :

En pratique, un emprunt « spécial » coûte un peu plus cher qu'un emprunt standard, qu'il s'adresse aux particuliers ou aux institutionnels

Sa raison d'être est donc sa fonction d'annonce :

Sans attendre des réformes d'aussi vaste ampleur, l'emprunt pour financer les réformes aurait le mérite d'annoncer des priorités claires, d'en estimer les coûts et bénéfices attendus (rompant ainsi avec une tradition de non-transparence qui s'est emblématiquement incarnée dans la réforme des régimes spéciaux des retraites), et d'ancrer les promesses de réforme.

Mots cléfs : "annoncer", "ancrer", "promesses". Une nouvelle opération de com' est lancée. Les "bons pères de famille", pour qui un sous est un sous, lâchés par cette nouvelle droite, vont s'y retrouver, car ce qui sera coûteux pour l'État sera juteux pour leur épargne.

Juan a raison :

Mais un emprunt national et "populaire" est surtout un coup politique. La réussite probable de sa souscription, si succès il y a, vaudra blanc-seing à sa politique dans sa communication gouvernementale.

C'est littéralement une manière d'acheter la bonne volonté des contribuables-épargnants-investisseurs.

Autre "bénéfice" : psychologiquement, cette nouvelle dette, pourtant plus chère pour les coffres vides, sera donc à distinguer de la dette ordinaire. Déjà ce grand effort de "pédagogie" est lancé, puisqu'on nous explique la différence entre bons et mauvais déficits.

Brouillage, écrans de fumée : tous les leviers habituels du sarkozyzme sont présents. Ce qui pourrait nous surprendre, c'est de voir avec quelle facilité, avec quelle allégresse le Très Grand Homme (TGH) est prêt à nous faire payer pour étayer sa rhétorique. Mais même ça ne nous surprend plus vraiment.

24 juin 2009

Flux tendu

La droite a toujours eu un rapport émotionnel avec la dette. Des conservateurs, avec leur image de "bon père de famille", on était habitués à cette grande méfiance vis-à-vis de la dette. Le célèbre "les caisses sont vides" du malheureux François Fillon est dans la droite lignée de cette vieille logique. Les gauchistes sont irresponsables, ils dépensent les sous de nos petits enfants pour le donner à des fonctionnaires paresseux. Sur toute proposition sociale pesait le menace de la dette, ou encore le fameux "trou de la sécu" dans lequel on allait tomber un jour ou l'autre.

Ça, c'était la droite traditionnelle. Elle existe d'ailleurs encore. Je citais Fillon tout à l'heure, par exemple. C'est une droite rassurante, utile pour les inquiétudes des nantis qui, avant toute autre chose, ne veulent pas voir leur capital partir en fumée, dans les narines des mêmes fonctionnaires (toujours eux), ou même celles, encore plus gourmandes en fumée, des RMIstes.

À côté de cette bonne vieille droite, existe donc, avec Sarkozy, une droite des managers. On disait longtemps droite bling bling à propos de Sarkozy. C'est un peu la même chose : le bourgeois convservateur n'avait pas besoin de Rolex, ou s'il en avait une il la portait correctement sans ostentation, car sa richesse était de famille, ancienne, acquise, évidente. La richesse du manager, en revanche, doit être visible car elle est neuve. Le manager doit marquer le coup, comme tout bon nouveau riche. Surtout, sa richesse n'est pas structurée comme celle du bourgeois. Le manager vit dans le flux, peut-être même dans la dette, dette qui lui est permise parce qu'il ne fait aucun doute qu'il est déjà trop puissant (chef de rayon chez Carrefour, directeur d'agence chez BNP-Paribas, etc. etc.) pour être pauvre. La pèse du mois prochain sera inévitablement supérieure à celle de ce mois-ci. Pas de souci.

Bien sûr, ces deux droites se croisent et s'entrecroisent, s'aiment et se détestent. Elles partagent la conviction que le but de la politique est de supprimer les systèmes de partage, tant ils sont convaincus d'être en permanence les perdants dans les partages. Au-delà de ce socle idéologique, cependant, leurs analyses sont divergentes.

Le manager ne peut pas faire le dos rond. Il vit en flux tendu, au mois le mois. S'arrêter, c'est rendre la Rolex, la 535i. Le bourgeois n'aime pas voir baisser ses rentes, va même serrer la ceinture un peu pour protéger ses intérêts, mais il n'a pas peur. Il sait que lui et les siens se retrouvent toujours. Le manager a la trouille et applique les principes qui lui ont réussi jusque-là : foncer avec aplomb.

Dagrouik nous fait un topo sur les politiques d'endettement que la droite nous prépare. On savait déjà de quelle droite on avait affaire.

14 juin 2009

Rénovons pour n'innover en rien

C'est connu : moins on blogue, moins on blogue. Et inversément. Dans mon dernier billet, alors même que j'en écrivais la fin, je sentais déjà qu'il allait falloir y revenir, sur cette question de rénovation. J'écrivais donc :

C'est grave, mais la solution a déjà été trouvée. Il suffit de rénover. En profondeur. Pour de vrai. Les cris à la rénovation n'ont servi jusqu'à présent qu'à étouffer les envies de changement. "La rénovation? On s'en occupe." Rénover pour être sûrs que rien ne bouge, pour contenir les changements. Étouffer avec une commission. Gérer les volontés de changement. Ce sont des bons gestionnaires, après tout.

Il faut distinguer deux choses. D'un côté, la "rénovation" éventuelle du PS ; et de l'autre les appels à la rénovation, la rhétorique de la rénovation. Celle-ci, nous savons qu'elle existe. La première, en revanche, à l'heure où j'écris ces lignes, n'a aucune existence réelle et n'est, au mieux, qu'une hypothèse, un voeu. Je ne dirais même pas une fiction, parce qu'à la différence d'un bon roman, ou même d'un mauvais, nous ne savons même pas à quoi ressemblerait ce fameux PS "rénové".

Quelqu'un m'a dit une fois que le taux de réussite des météorologues serait meilleur si, au lieu de faire des calculs, ils disaient systématiquement que chaque jour il ferait le même temps que la veille. Je ne sais pas si c'est vrai, mais il me semble que l'on pourrait appliquer le même principe au PS : il y a très fort à parier que, malgré toutes les promesses, déclarations, exhortations, admonestations, recommendations, etc., le nouveau PS sera identique au PS actuel.

Je vous entends déjà soupirer : Quel fataliste ! Il faut positiver au contraire...

C'est ça. Oui.

Non, je persiste : l'atonie actuelle, le marasme et la flacidité idéologiques du PS sont en fait la représentation parfaite du rapport de forces entre les VIP du Parti. Synthèse (anti- et pro- TCE) sur synthèse (fabiusiens et déesse-khaniens unis par leur anti-sorcièrisme). Nous savons que dans les luttes internes, les prises de positions sont des pions que l'on avance. Comment pourrait-il en être autrement pour des idées nouvelles ?

Le pire, c'est qu'au PS on est, semble-t-il, persuadé qu'il n'y a même pas besoin de nouvelles idées. Arnaud Montebourg répondait ainsi l'autre jour à un internaute qui avait commenté sa "Lettre d'un socialiste qui espère" :

Je ne crois pas qu'il faille à chaque fois traiter de toutes les questions afférentes à un programme de gouvernement ou de parti. Le PS regorge d'ailleurs de textes sur ces sujets. Le problème c'est qu'ils sont inaudibles. [Je souligne, o16o.]

Pour le diagnostic : oui, ils sont bien inaudibles, tous ces textes dont le PS regorge. Faute à qui ou à quoi ? Il y en aurait trop, finalement? Le programme du PS est littéralement "trop fort"? Simple problème de com', finalement. Pas la peine de repenser quoi que ce soit ; il suffira de trouver la bonne technique de gouvernance et le reste viendra tout seul, tout cuit?

Le PS dispose donc de toutes ces idées, de ce super-programme, dont personne ne veut. Il y aurait beaucoup à dire sur ce programme : mosaïque de micro-mesures, donc illisibles ? absence de relai chez les PS people ? contradictions soujacentes, conséquences des synthèses et des arrangements historiques ? Mais peut-être le plus grave est le fait de croire que toutes les idées sont déjà dans la boîte. Le Parti à des idées à en revendre, on ne va quand même pas commencer à réfléchir... À partir du moment où le Parti "regorge" d'idées, pourquoi changer, en effet ?

Reste donc le bidouillage : primaires ouverte à la gauche (à condition que le candidat socialiste gagne bien sûr), comité des sages. Reste surtout la rhétorique de la rénovation ("au boulot", "on rénove 24 heures sur 24"). Ce n'est pas couteux, ça n'engage à rien, on peut faire son petit effet.

11 juin 2009

Prendre de la place

Nicolas J. m'a dit qu'il fallait que j'écrive des billets, même si je n'ai plus le temps. Comme il est désormais le 24e blogueur européen, je suis obligé d'obéir. Je fais ce que je peux. Mais il y a aura sans doute moins de liens et de citations que d'habitude. À tous ceux qui me disent que bloguer ne prend pas de temps si on a envie de bloguer, je réponds : oui, mais il faut quand même se tenir au courant de l'actualité pour faire un blog politique. Mille pardons d'avance si je dis des bêtises...

Le PS se prend une veste. Un score largement inférieur à celui de Ségolène Royal au premier tour en 2007, malgré un MouDem en baisse de régime. Sans surprise, tant la configuration (j'allais dire "actuelle"...) du PS est le résultat de la concurrence interne pour la maîtrise de l'appareil, ce qui a abouti à des synthèses qui ne sont même plus molles avec des conséquences immédiates en termes de lisibilité politique, en termes de qualité du discours politique. Malheureusement, il ne suffit pas de mettre le mot "solidarité" dans une phrase sur deux pour avoir l'air de vouloir faire quelque chose.

J'ai l'air amer ? Leerdammer ? Oui, je le suis. Et pas seulement à cause de Reims 2008. Chaque jour un peu plus, le PS se révele une machine, un appareil, un machin, un truc. Un organisme qui gère et qui produit des gestionnaires. Que gère-t-il ? Il gère sa position de "principal parti de gauche", ou "principal parti d'opposition". Le PS occupe une place sur l'échiquier politique, et si je me suis toujours considéré sympathisant socialiste, c'est avant tout par pragmatisme, le PS étant le parti pouvant vraiment battre la droite, pouvant vraiment occuper le pouvoir.

Les élections européennes ont montré qu'une bonne partie de ce fameux "peuple de gauche" est prêt à lâcher le PS dès qu'une alternative crédible se présente. Le succès de Bayrou en 2007 relève finalement du même phénomène. Une partie importante des électeurs de gauche préfèrent voter pour n'importe quoi d'autre qui n'est pas à droite. D'ailleurs, Lionel Jospin avait déjà mis cette réaction au goût du jour en 2002...

Ce que je retire de ce 16%, c'est que la seule force (du moins sur le plan national) du Parti Socialiste, son seul intérêt, c'est d'occuper un emplacement de choix. L'occuper. Ils sont bien là. Mission accomplie. Il n'y aura pas de PS bis.

C'est dommage de voir que ça se résume à si peu d'ambition. Car des gens avec un projet, une vision de la société pour le XXIe siècle pourraient sans doute se servir de cet emplacement pour faire quelque chose d'utile. Il serait permis d'imaginer qu'avec l'importance que l'on accorde au PS, avec son influence et son pouvoir bien réels, malgré tout, avec toutes les voix d'électeurs qu'il a reçus, qu'il y aurait une certaine responsabilité. Si je continue à taper là, je vais finir par parler d'une culture du résultat. C'est grave.

C'est grave, mais la solution a déjà été trouvée. Il suffit de rénover. En profondeur. Pour de vrai. Les cris à la rénovation n'ont servi jusqu'à présent qu'à étouffer les envies de changement. "La rénovation? On s'en occupe." Rénover pour être sûrs que rien ne bouge, pour contenir les changements. Étouffer avec une commission. Gérer les volontés de changement. Ce sont des bons gestionnaires, après tout.

22 mai 2009

Les deux ans du sarkozysme : une réussite parfaite

Je suis tellement en retard que j'ai presque l'impression d'être en avance. Le deuxième anniversaire de l'élection de l'immense Président de la R., notre Grand Chanoine, anniversaire célébré dans la liesse générale, est passé depuis maintenant quinze jours et je n'en ai dit mot. D'ailleurs, je n'ai pas beaucoup dit de mots ces derniers temps, mais c'est une autre histoire.

Depuis quinze jours je réfléchis donc à la signification profonde de l'anniversaire de cette grande date, date avec l'histoire bien entendu, l'anniversaire du jour où "un peuple s'est levé" pour se libérer de sa propre protection sociale et de tous les autres conservatismes qui avaient maintenu la France dans une sorte de torpeur médiévale.

La plupart des commentateurs, du moins dans la blogosphère de gauche, mais même au-delà, ont étrangement été assez durs avec le Très Grand Homme (TGH). Juan parlait d'une année boomerang :

Mais surtout, le président a aussi montré combien il pouvait être formidablement contre-productif: ses réformes aggravent les situations qu'elles entendaient améliorer. Heures supplémentaires, bouclier fiscal, pôle emploi, réforme de l'audiovisuel, les exemples sont nombreux de ces réformes-boomerang qui reviennent en pleine figure de ses promoteurs.

Je pourrais en citer plein d'autres. Tout le monde semble penser que le fait que Nicolas Sarkozy bat des records d'impopularité signifie qu'il y aurait un problème quelque part. Le fait que l'optimisme de ce fameux peuple qui en 2007 s'est levé (tôt, sûrement) se soit aujourd'hui transformé en pessimisme avec un brin de mépris pour l'Homme Providentiel d'alors, les commentateurs y voient même... tenez-vous bien... un échec.

Penser ainsi, c'est méconnaître la raison d'être de Nicolas Sarkozy, c'est ignorer le sens profond de sa présidence. Oui, il avait dit qu'il allait transformer la société, travailler pour gagner, chercher la croissance avec ses dents, des Rolex pour tous les quinquas, supprimer le chômage, instaurer l'éthique dans les relations internationales. Il ne fallait pas y faire attention. Le but n'était pas de faire ci ou ça, mais simplement occuper le pouvoir.

Qui n'a pas apprécié la souplesse politique de Jacques Chirac ? Tantôt "fracture sociale", tantôt écologiste, comme ces moulins qui s'ajustent selon l'orientation du vent, Chirac était également maître en l'art du dos rond. Il était tellement bon qu'il se fait rélire contre Le Pen, histoire de détacher complètement son élection de quoi que ce soit de politique.

Sarkozy est pareil : le but est de rester en pouvoir, tout simplement. Et sur ce plan, le TGH n'a aucune raison de rougir devant le bilan de ses deux premières années. Car s'il est très bas dans les sondages, ses adversaires n'en profitent pas. À l'horizon, rien de menaçant. Rien. Tel le yacht de Bolloré, Sarkozy navigue dans le calme.

  • Parti Socialiste Plus faible que jamais. En faisant cause commune avec l'appareil jospiniste du Parti, Sarkozy se protège efficacement de sa rivale de 2007, pourtant la seule figure au PS à bénéficier du moindre aura populaire. Un bon plantage aux européennes et la confusion sera totale et durable.
  • UMP C'était beaucoup plus difficile à réaliser, mais c'est fait. Sarkozy peut dormir tranquillement sur ses deux oreilles gaullistes. En interne, c'est Jean-François Copé qui incarne on-ne-sait-pas-trop-quoi de non-sarkozyste. C'est pour dire qu'il n'y a pas d'opposition crédible. Villepin, l'ennemi numéro un, reste empêtré dans Clearstream et pour l'instant ne fera pas de mal à une mouche.
  • Bayrou Sarkozy n'a pas à s'en occuper, d'autres le font à sa place. En commençant par le MoDem lui-même.
  • Presse Pas de souci, même si de temps en temps il faut montrer à quelques impertinents qui est le véritable patron de la comm, quitte à faire appel aux armes policières (via Betapolitique) ou judiciaires.

En somme, c'est le triomphe du sarkozysme. Du vrai sarkozysme, pas celui qui sert à se faire élire. Il peut garder la tête haute. Bien joué Monsieur le Président.

26 avril 2009

Pourquoi les "réformes" passent mal : Sarkozy n'est pas si malin

On ne peut pas réformer la France. Les français sont trop attachés à l'État jacobin. C'est l'immobilisme, le conservatisme bien pensant de gauche, forme bien connue de terrorisme intellectuel d'ailleurs, des privilégiés qui ne font que protéger leur bout de gras, au mépris du Brave New World qui est pourtant à portée de main. Évidemment c'est l'Éducation Nationale qui est le domaine le plus immobiliste, conservateur, "terroriste intellectuel" etc.

Tout cela, vous, comme moi, le connaissez par coeur. Sarkozy et les sarkozÿens sont allés assez loin dans cette idéologie et ont même réussi à énerver des chercheurs que l'on pensait perdus définitivement à la politique. Même l'armée (!) n'a pas été tout à fait épargnée. La police n'est pas contente. Les hôpitaux sont en train de se réveiller.

Pourtant, malgré ce qui passe pour des évidences, et malgré les idées reçues sur le sujet, la thèse de l'immobilisme socialo-gaulois ne me convainc pas. La lenteur avec laquelle le monde de la recherche et de l'enseignement supérieur a réagi aux "réformes" est assez significatif. Les premières initiatives de Valérie Pécresse, lancées pendant que l'on ne pensait qu'au Fouquet's et aux yachts maltais, étaient passées comme autant de SICAVs à la Banque Postale, jusqu'à ce que des étudiants, agissant contre l'avis des syndicats étudiants, ont commencer à râler.

Juste pour se remettre dans l'ambiance, voici un titre du 29 novembre 2007 :

Le mouvement étudiant ne s'essouffle pas. De nombreuses manifestations ont eu lieu ce jeudi, 35 sites universitaires étaient encore bloqués, selon le syndicat l'Unef. Ainsi, les mesures annoncées par Valérie Pécresse pour désamorcer la crise contre sa loi sur l'autonomie des universités n'ont pas eu d'effet notable sur les étudiants. Toutefois, l'Unef appelle "les assemblées générales" à "la levée des blocages".

Bien sûr, c'était l'époque du sarkozyzme triomphant, quand les billets vous sortaient des doigts presque déjà écrits, tant le monde semblait marcher à l'envers. Mais c'est pour dire que les "résistances", les "immobilismes" n'étaient pas au rendez-vous.

Je me souviens encore d'un Xavier Darcos annonçant, à peu près à la même époque, le non-remplacement de 13.500 enseignants, tout en insistant que le nombre d'enseignants n'avait rien à voir avec leur efficacité.

M. Fillon a par ailleurs indiqué qu'il s'est "mis d'accord" avec le ministre de l'Education nationale sur le non remplacement de 13.500 enseignants l'année prochaine.

[...]

M. Darcos plaide "pour une meilleure gestion" qui "permet de dégager des marges de manoeuvre dans l'éducation nationale". source

Voilà, l'idée : on coupe, mais on transforme ; ça ira mieux. C'est sûrement ce que l'on inculque aux futurs gestionnaires, du manager d'hypermarché jusqu'au PDG de multinationale. Réduire les coûts, augmenter l'efficacité, le rendement etc. Grâce à des "réformes structurelles", ce dont on nous rabattait les oreilles pendant bien longtemps.

Et le pire, c'est que des réformes structurelles pourraient être intéressantes. Il y a en a qui sont sûrement nécessaires. Dans la recherche, à l'hôpital, dans la police. Même à l'armée, que sais-je.

Le problème, c'est que, en associant toutes ses réformes à des suppressions des postes, Sarkozy et les siens discréditent automatiquement leur propre discours. Non seulement les "réformes" s'avèrent imbibées d'une idéologie difficile à avaler, mais en plus il devient très vite très clair qu'elles ne sont que l'habillage plus ou moins grotesque des coupes traditionnelles que la droite a toujours voulu pratiquer.

Nous avons beaucoup plus de mal à gober le progrès que le TGH (CDL - Chanoine du Latran) nous promet quand nous nous trouvons exposés, nous-mêmes ou nos collègues, aux conséquences bassement économiques de ces fameuses coupes.

Autrement dit, des "réformes" ne pourront se faire dans un climat de confiance, pour aller vers un mieux, et non vers un pire remaquillé. Du coup, le taux de confiance devient un enjeu important.

23 avril 2009

Je suis une bande de jeunes (deuxième partie)

Hier je parlais de l'inefficacité réelle de la nouvelle loi sur les "bandes". Encore une loi pour rien, du bruit (beaucoup) pour rien. Les ficelles sont tellement grosses, tellement usées (une ficelle peut-elle être usée jusqu'à la corde ?) que l'on se dit parfois qu'il n'est même plus la peine de les relever. Après tout, à notre tout petit niveau, cela contribue à renforcer le bruit, et pendant ce temps là on ne parle pas d'autre chose, comme ce que le pauvre Éric Besson est en train de nous préparer pour débarrasser les honnêtes gens de Calais de ces clandestins que Nicolas Sarkozy avait déjà mis dehors en 2002 pour régler le problème de Sangatte. J'étais tout particulièrement touché par ce représentant (un frère anonyme) d'une entreprise qui voit dans ces clandestins un menace existentiel :

"Si on ne fait rien, nos entreprises n'existeront plus l'année prochaine", a affirmé de son côté le représentant d'European Diesel Card, sans décliner son nom.

Je prolonge ma digression quelques phrases de plus pour inclure cette jolie déclaration de la maire UMP de Calais qui n'hésite pas une seconde à associer, de façon complètement farfelue, les clandestins qui cherchent à gagner le Royaume Uni et le chômage dans sa ville :

De son côté, la maire de Calais, Natacha Bouchart (UMP), a souligné que sa ville comptait 14% de chômeurs et 6.000 Rmistes. "Nous n'arrivons plus à gérer le problème des migrants" a-t-elle dit.

Bref, voilà ce dont je devrais être en train de vous parler aujourd'hui, mais quand je tiens un sujet j'ai parfois quelque mal à le lâcher, et je reviens à nos bandes. De jeunes, à condition que ce ne soient pas des simples "groupes de copains".

Une mesure pour rien (même la police est d'accord), donc, mais à haute valeur symbolique, dans un domaine où le symbolisme est tout, et où la réalité n'est rien. De plus c'est un terrain symbolique de prédilection pour le Chanoine de Latran (CDL, merci à peuples). Et c'est donc symboliquement que cette loi me gêne, car elle est l'expression, de la part des gens bien, de la certitude d'une culpabilité partagée de ces gens là. "Mais Monsieur, je n'ai rien fait, c'est eux..." "T'es copain avec eux?" "Oui mais..." "Dans le fourgon!" Ils sont tous coupables, même s'ils n'ont rien fait. Parce que même si on ne peut rien prouver, nous savons tous très bien qu'ils sont coupables. Alors pourquoi tergiverser?

Heureusement, la justice semble encore exiger des preuves, maintient un certain sérieux. Malheureusement, elle n'a aucun contrôle sur l'instrumentalisation des lois, devenus des sortes de tractes ou des jouets où le Pouvoir peut flatter la xénophobie des honnêtes gens.

22 avril 2009

Je suis une bande de jeunes

Il va donc falloir commencer à défendre "les bandes" ainsi que leurs droits. Tel serait le rêve des sarkozyëns : enfermer la gauche dans une défense "droitsdelhommiste" de ces gens dont tout le monde a si peur.

La machine a yakka s'est donc mise en route, cette fois en mode judiciaire et législative. Une loi, après tout, ne coûte rien, et comme nous le verrons, ne fait rien, à part, toujours, du bruit. Ce qui donne ceci :

Il [le Président de la R.] entend créer un nouveau délit, dans le cadre d'une proposition de loi qui doit être examinée fin mai devant l'Assemblée. Désormais, participer à une bande violente pourrait être puni de «trois ans de prison et 45.000 euros d'amende».

Le problème, ce sont les anonymes dans la bande. On ne sait pas s'ils ont fait quelque chose ou pas, et surtout on ne peut rien prouver, mais on voudrait les incarcérer quand même. Parce que ce sont des gens pas bien. Il faudra quand même prouver qu'ils font partie de la bande. Qu'est-ce qu'une bande au juste ? Un expert répond :

A partir de combien de personnes forme-t-on une bande?

Aux Etats-Unis, c’est à partir de trois personnes. Après, c’est dans l’intérêt de la police de distinguer une bande d’un groupe de copains.

C'est "dans l'intérêt de la police de distinguer une bande d'un groupe de copains" ! Je dirais que c'est dans l'intérêt des groupes de copains que la police réussisse à faire cette distinction. Par précaution, cepedant, il faudrait éviter de faire partie des groupes de copains d'au moins trois personnes si vous souhaitez éviter des gardes à vue inutiles.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Il est impossible de décider qui fait partie d'une bande, la ligne entre "groupe de copains" et "bande de jeunes délinquants" sera bien floue. Rien n'empêchera le soupçon de "faire partie de la bande", ce qui pourra justifier une nouvelle inflation des gardes à vue. Qui seront sans suite, puisqu'on ne peut pas prouver l'appartenance à une bande. "Je vous jure monsieur, les autres c'est une bande, moi je suis juste copain avec eux."

Je voudrais donc proposer un amendement à cette proposition de loi, qui obligerait les bandes à maintenir des listes précises de leurs membres et à leur fournir des cartes attestant leur appartenance. Je laisse aux vaillants députés UMP le soin de décider par exemple à combien de bandes un même déliquant peut adhérer et des autres modalités. Il paraît évident, en revanche, que l'État doit faire respecter l'obligation de donner des noms aux bandes afin de mieux cerner leurs territoires et leurs responsabilités. Le législateur pourrait même aller jusqu'à suggérer certains noms, comme les "Jets" et les "Sharks", même s'il semble probable que la jeunesse de la France pourra très bien inventer ses propres noms de bande. Bien sûr, l'adhésion à une bande ne sera validée par l'État que lorsque la demande d'adhésion sera accompagnée d'un échantillon d'ADN.

De plus, afin d'éviter les confusions, il semble tout aussi nécessaire de créer un Registre National des Groupes de Copains, avec une structure assez semblable à la jurisdiction des bandes (cartes, noms, ADN), ceci pour savoir, en cas de litige, si la peine "bande" doit s'appliquer, ou si au contraire nous sommes dans le cas du "groupe de copains". Tout cela pourrait paraître compliqué à gérer, mais à ceux qui disent ça, je répond : "Tel est le prix de notre sécurité, de celle de nos enfants."

Vogelsong vient d'écrire :

Le sécuritaire est le Fort Alamo de la droite. [...] La lutte contre l’insécurité est un leurre. Pour la droite, c’est le contrôle est l’ordre social qui motive les mesures politiques. La manœuvre consiste à entretenir l’insécurité pour accentuer la pression sécuritaire. Réduire l’insécurité entraînerait le tarissement de la manne élective. C’est dans ce cloaque gluant et empesté, que brasse paisiblement la droite française.

Il a raison.

21 avril 2009

Le verre d'eau des tempêtes

En effet, le psychodrame, ou le double psychodrame, qui entoure les "excuses" offertes par Ségolène Royal, servira de cas d'école dans l'étude de la structure médiatico-politique d'une Ve République agonisante. On suppose que ce seront des chercheurs étrangers qui se pencheront sur l'affaire, les éventuels chercheurs français seront bien entendu trop occupés à des projets à rentabilité immédiate pour y perdre leur temps.

L'une des conclusions auxquelles ces chercheurs ne manqueront pas d'arriver, c'est qu'aucune information politique ne saurait exister si elle ne peut pas s'insérer dans le récit fondamental qui est le roman des personnages politiques.

Richard Trois l'explique très bien:

Mais personne ne pose cette question pourtant essentielle :
Si Ségolène Royal n'avait pas écrit ces quelques lignes d'excuses à José L. Zapatero, les français dans leur grande majorité auraient-ils entendu parler du tollé soulevé en Espagne par cette phrase, qui aurait été prononcée par M.Sarkozy, selon Libération, sur M. Zapatero qui "n'est peut-être pas très intelligent" ?
Les Français d'en bas, ceux qui ne suivent pas au quotidien les faits et gestes de Nicolas Sarkozy, auraient-ils su avec quelle condescendance et quel mépris Nicolas Sarkozy a traité Barack Obama devant les députés issus de la representation nationale reçus à l'Elysée ?
Les auraient-on informé de ces costards XXL taillés par la presse internationale tout spécialement pour Nicolas Sarkozy et son comportement à l'égard de ses homologues ?

L'image désastreuse de Lui-Même que notre Très Grand Homme (TGH) donne à l'étranger ne devient une « information » que si elle entre dans la narration déjà rôdée de la campagne de 2007. Vous vous souvenez du test dans Elle : « Êtes-vous Sarko ou Ségo? ». Nous en sommes encore là, malheureusement. Aujourd'hui il n'y a pas d'autre schéma pour expliquer la politique.

Bien sûr, Ségolène Royal n'est pas toujours dans le coup. Excellent exemple d'un coup 100% médiatique : Nicolas Sarkozy est battu à plates coutures par Chirac dans un sondage Paris Match (votre source pour tout ce qui est sérieux en politique : nous attendons impatiemment leur dossier sur les nouveaux emplois précaires ou l'avenir du syndicalisme.) Juan

Un autre baromètre, de Paris Match cette fois-ci, place le président loin derrière Jacques Chirac en termes de popularité. Seul motif de satisfaction, il devance Ségolène Royal. Un sociologue, président de Mediascopie, explique que Nicolas Sarkozy est devenu "inaudible".

Oui, Sarkozy est ridicule, inaubile. Oui, on lui préfère Chirac. Si ce n'est pas Zidane, Laure Manaudou ou l'Abbé Pierre. Mais cela ne donne rien : en désapprouvant Sarkozy, on tombe dans la nostalgie de Chirac, justement un choix non-politique. Avec Chirac, comme dirait Jean d'Ormesson, "c'était bien". Quoi exactement ? Rien, en fait. Chirac, maître du dos rond et de l'hypocrisie politique, est simplement plus sympa que son successeur. C'est trop génial pour nous.

Le gauchiste en nous, notre sur-moi trotskyste (dût-il exister) dirait aussitôt : il faut dénoncer la personnalisation de la vie politique, donc Ségo et Sarko, même combat. Ce qui me fait revenir à l'un des principes fondamentaux que j'affirme depuis le début de ce blog, l'efficacité. Non pas celle de ces socialistes "libéraux" qui veulent produire avant de distribuer, et qui, à force de couper les poires en deux, en quatre et en huit, finissent avec une sorte de compote de droite mais allégée en sucres. Trotsky lui-même était, dans ses jeunes années surtout quand il a livré à Lénine l'Armée Rouge, quelqu'un d'assez efficace, et ce n'est pas sûr qu'aujourd'hui son premier réflexe serait de s'embarasser de principes sur ce que doit être une parole de gauche.

Aujourd'hui, maintenant, le monde est télévisuelle, la République est Cinquième, et il va falloir s'y faire. Une seule personne à gauche est capable, par un simple discours plein de bon sens, de semer l'hystérie dans le camp de droite, de faire sortir de ses gonds la garde rapprochée sarkozyste. J'ai donc du mal à comprendre ceux qui crachent dans la soupe. Il y a si peu de soupe.

1 mars 2009

Les Echos continuent leur travail de sape

Dans le numéro d'hier (vendredi 27 et samedi 28 janvier), Les Échos ont poursuivi la casse du sarkozysme. Casse qui refuse de dire son nom, bien entendu. Cette fois-ci c'est la politique industrielle du Très Grand Homme (TGH) qui en prend pour son grade, sous la plume de Philippe Escande, éditorialiste maison. (Il serait amusant d'aller voir ce que ce même Philippe Escande pensait de l'élection de Sarkozy en 2007. Hélas, je suis toujours en vadrouille et ne peux rien googler.)

L'édito de l'éditorialiste a pour titre « La nostalgie des cheminées qui fument ». Pas très développement durable déjà. Et ce mot « nostalgie » évoque bien l'un des fondements idéologiques du sarkozysme : la centralisation et la concentration des pouvoirs (économiques et politiques) qui se justifie par un retour réactionnaire vers un passé impossible et mythologique. Pour l'industrie, ça se résume par ces « cheminées qui fument ». Ah c'était bien, cette forme de pollution des Trente Glorieuses !

Le président de la République ne perd jamais une occasion de rappeler son attachement aux usines françaises. Cela ne devrait pas faire oublier que notre pays est l'un des plus désindustrialisés d'Europe et qu'il a largement basculé dans le tertiaire.

Paf!

Je parlais des Trente Glorieuses, mais c'est peut-être même le modèle social de l'Empire qui fait véritable saliver le TGH :

Hier encore dans l'Ain, au chevet du sous-traitant Plastic Omnium, il a vanté les vertus de cette France qui transpire dans les ateliers.

Ah, ces ouvriers qui se levaient tôt pour transpirer dur ! Qui connaissaient bien leur place dans la société et qui n'osaient pas venir embêter les patrons. Comme dirait Jean d'Ormesson : « C'était bien ! ».

Philippe Escande sort tout de suite son couteau pour le plonger dans le dos de la politique industrielle française :

La France a donc développé le concept de politique industrielle, qui s'est appuyé sur l'idée que l'État pouvait choisir, impulser et accompagner l'essor des entreprises. Les dernières interventions au chevet de l'automobile relèvent de la même idée. On materne d'un côté et, de l'autre, on oriente, notamment pour protéger le coeur du dispositif, les usines menacées de délocalisation.

Il faut sauver Renault et PSA. Après il faut sauver Valeo. Et ainsi de suite. Et ce pendant que la Chine et les autres pays qui accueillent la délocalisation deviennent de plus en plus compétitif sur des secteurs de plus en plus de pointe. Des morceaux d'Airbus vont être fabriqués en Chine bientôt : c'est un signe. Et pourtant la nostalgie d'un modèle industrielle persiste. Elle est même vue comme la seule façon de sauver l'économie. Il faut résister, résister, résister. S'il faut aligner les salaires français sur ceux des ouvriers chinois, tant pis, on le fera. Parce qu'il faut d'abord sauver l'industrie, les cheminées, la fumée, etc. Et pourtant

Force est de constater que le résultat n'est pas à la hauteur des espérances. Le tableau de l'industrie française que vient de dresser l'Insee laisse songeur, d'autant qu'il couvre l'année 2007, avant la crise. Depuis une décennie, l'industrie française se ratatine. Elle perd de la compétitivité, des emplois et des parts de marché.

Pour justifier un plan de «relance» qui favorise les grands groupes, l'argument souvent avancé était que de la survie des Très Grandes Entreprises dépendait celles des PME fournisseurs. Même si l'on oublie pour l'instant que des sociétés comme Renault et PSA n'hésitent pas à s'approvisionner à l'étranger, et donc qu'un euro apporté au sommet de la chaîne ne nourrit pas forcément tous ceux qui sont en dessous, Philippe Escande va beaucoup plus loin:

s'il y a un secteur qui s'est développé ces trente dernières années en France et qui a permis au pays d'accroître son niveau de vie, c'est celui des services. Comparer le classement des trente premières entreprises entre 1975 et 2005 est édifiant. On voit disparaître des grands conglomérats et apparaître des poids lourds comme Accor, Sodexo, Adecco, France Télécom ou Air France-KLM, tous champions des services et dépourvus de la moindre usine. Les premiers employeurs de France, hors service public, s'appellent Carrefour et Veolia.

Ainsi,

l'industrie pure et dure,avec ses fabriques de voitures ou d'avions,n'est plus au sommet d'une pyramide de l'évolution qui conditionnerait tout le reste.

Tant pis pour les pyramides, même si le lider minimo les affectionne, surtout quand c'est lui (et ses amis) qui se trouvent à leur sommet.

Et cet impertinent trouve le courage pour conclure en disant :

Aider l'université plus que l'usine.

C'est dire qu'il n'y a plus de valeurs!

En plus du plaisir que suscite le spectacle d'un nouveau désaveu de la «pensée économique» sarkozyste avec tout ce qu'elle a de purement émotionnel et symbolique, d'un côté, et de centralisant et jacobin de l'autre, je crois qu'il faut en tirer des enseignements plus profonds.

L'été dernier j'écrivais, à propos des politiques industrielles :

Or, certaines industries, certains domaines ne peuvent pas être délocalisées ou ne peuvent pas être atteints par la concurrence internationale : le bâtiment, par exemple. Ça ne sert à rien de faire construire votre immeuble à bas prix au Bangladesh, si votre terrain est en France. Si l'agriculture intensive est susceptible de concurrence internationale, l'agriculture bio devrait beaucoup mieux résister, puisque la distance entre producteur et consommateur est un facteur plus décisif. De façon générale, les services vont mieux résister à ce type de concurrence, pour des raisons géographiques ou culturelles.

Historiquement, le PS, voulant défendre les intérêts des ouvriers, défend aussi un certain statut quo dans l'industrie. Il ne s'agit pas d'abandonner la défense de ces intérêts, mais de réfléchir à infléchir le développement de l'économie pour justement accentuer, renforcer ses aspects locaux.

Et oui, un petit coup de patte en passant pour le productivisme socialiste. Il faut changer un peu de recette.

L'antisarkozysme pourra devenir l'occasion de s'en prendre à ces logiques centralisantes, l'idée que toute solution passe par du massif, de l'énorme, par les centres de pouvoir et de richesse, plutôt que par des réseaux (tiens, ça fera un peu 2.0), par la circulation d'idées et de richesses, par un fractionnement heureux et constructif du pouvoir.

Puisqu'on doit supporter

27 février 2009

La concentration du pouvoir économique au service de...

Par pur esprit de sacrifice, je continue à lire Les Échos pour vous éviter de le faire. À vrai dire, en ce moment, c'est une lecture assez intéressante dans la mesure où les auteurs ne s'embarrassent pas des considérations "sociales" pour se concentrer sur l'essentiel : le pognon, l'oseille, le fric, les sous, la thune...

Depuis quelque temps, je m'inquiète de ce fonds souverain que Nicolas Sarkozy proposait, pour protéger "nos" groupes des méchants étrangers qui pourraient profiter de la baisse des cours pour se les accaparer. Le caractère mondial de la crise actuel semble échapper à nos dirigeants : la plupart des méchants étrangers ont aussi des problèmes de trésorerie, la valeur de "nos" groupes est tout sauf certaine (Renault est classée dans la catégorie "junk" déjà). Bref, l'opportunité de cette démarche ne semble pas aller de soi. Les mauvais esprits sont tentés d'y voir une nouvelle forme de colbertisme. Et les très mauvais esprits penchent même vers l'hypothèse d'une nouvelle technique pour tout simplement soumettre l'État et les contribuables à une élite financière et, accessoirement, industrielle.

Étrangement, je n'avais pas vu passer la véritable création de ce fonds souverain, qui s'appelle le Fonds stratégique d'investissement, ou même le FSI, ce qui en fait presque l'égal du FMI. C'était en décembre. Le FSI appartient donc à la Caisse des Dépôts et Consignations (51%) et l'État (49%).

Je apprends tout cela, donc, grâce aux Échos, à l'occasion de la première intervention du FSI, qui part sauver Valeo. (Les Échos, jeudi 26 février, page 19.) En somme, le FSI a acheté 2,35% de Valeo, ce qui s'ajoute aux 5,98% qu'avait déjà la Caisse des Dépôts et Consignations. Mais même avec 10,5% des droits de votes, la France se trouve toujours distancée par Pardus (pardieu), un fonds américain "qui avait cherché longtemps à infléchir la stratégie du management, avant de se montrer moins pugnace". (Méchants. "Aggressifs" ?)

Nous apprenons des choses intéressantes. Si vous voulez être sauvé par le FSI, il vaut mieux faire partie du même monde : "Gilles Michel, directeur général du FSI [...] connaissait bien Thierry Morin, PDG de Valeo, en tant qu'ancien patron de Citroën." Bon à savoir.

L'État arrive, pourrait-on penser, à temps, car chez Valeo ça va assez mal. Le groupe a perdu 207 millions d'euros l'année dernière. Une bricole, sans doute, au vu des pertes à venir, mais sûrement pas bon signe. Du coup, on apprend que Valeo venait déjà de supprimer 5000 postes et 6000 contrats d'interimaires. (Ne comptez pas sur Les Échos pour verser des larmes à propos de ces postes. C'est la restructuration, que voulez-vous?) Rien ne semble indiquer qu'il y ait la moindre dimension sociale dans ce projet. Je me trompe peut-être...

Enfin, il y a le problème du pognon. Le FSI envisage de se gonfler considérablement.

"Quand nous serons sollicités pour une opération de plusieurs milliards d'euros, il faudra sans doute se poser la question du dimensionnement total du FSI", indique Augustin de Romanet, le directeur général de la CDC.

J'adore le "sans doute". Ce machin aurait donc l'ambition de devenir énorme. L'État va continuer à investir justement dans des sociétés dont personne ne veut (Valeo est dans la catégorie du junk désormais). Massivement. Car le patriotisme économique consiste surtout à soutenir les courbes de nos fleurons. Le reste, ce n'est que des détails.

Et j'ai encore quelques questions. Par exemple : d'où vient tout cet argent ? Et quelle sera la conséquence à long terme de cette nouvelle forme de concentration du pouvoir économique et politique ?