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3 mai 2012

Obligation de nuire : un deuxième quinquennat avec Sarkozy serait pire que le premier

Le débat d'hier soir semble avoir remis les pendules à l'heure. François Hollande a brisé l'élan du Très Grand Homme (TGH), cet élan artificiel qui allait de l'anniversaire de Julien Dray, au Trocintox où étaient présents au moins 60 millions de français (certains DOM se sont déplacés intégralement). Le spectre d'un Nicolas Sarkozy capable de manipuler sa propre image commençait à refaire surface, et on pouvait se laisser aller à imaginer que pendant au moins quelques heures, dimanche, une proportion suffisante d'électeurs seraient hypnotisés en allant au bureau de vote pour que le TGH renverse in extremis son impopularité qui dure pourtant depuis années.

23 avril 2012

L'échec de Charles Millon

Les plus jeunes parmi vous ne se souviennent de Charles Millon, UDF, droite catho (pro-peine de mort, anti-avortement), ministre de la défense sous Chirac. Aux élections régionales de 1998, en Rhône-Alpes, il se retrouve dans la position de Nicolas Sarkozy aujourd'hui : il avait besoin des voix du Front National pour garder le conseil régional. Peu après (et après son exclusion de l'UDF, due notamment à François Bayrou ; Madelin quitte l'UDF en même temps) il fond son propre "mouvement", La Droite. L'idée était que la droite dite républicaine ne devait pas se priver du Front National, puisque celui-ci faisait naturellement partie de La Droite.

L'épisode des régionales 1998 a été le début de la dégringolade personnelle de Millon. L'idée d'une grande droite allant de Hitler à de Gaulle et même jusqu'à Tocqueville, n'est pas morte pour autant. C'était la droite décomplexée avant l'heure, et on peut être certain que Millon n'était pas le premier à regarder les resultats en se disant que si on additionnait les scores RPR, UDF et FN, la droite, ou La Droite, serait imbattable pour toujours. Ou du moins pour mille ans, ou quelque chose comme ça.

Si Nicolas Sarkozy, ainsi que les inséparables Copé et Fillon, se retrouvent depuis hier dans la même position que Millon, il y a plusieurs différences importantes, la première étant qu'ils ont à séduire des électeurs et non pas des élus, comme c'était le cas pour Millon. La seconde, c'est que depuis cinq ans, c'est déjà La Droite, ou sa réincarnation, qui gouverne la France, Sarkozy se faisant élire sur un programme faisant la synthèse idéologique de l'UMP et du FN. Il n'y a pas de sens de parler d'une coalition pour une élection présidentielle, mais l'élection de 2007 y ressemblait fortement, sur le plan des idées sinon sur celui des personnes.

Depuis 2007, Sarkozy, Besson, Hortefeux et Guéant ont fait ce qu'ils pouvaient pour mener une politique qui devrait plaire au Front National. La synthèse n'était pas seulement dans les mots

La question devant les électeurs cette année est donc : veut-on reconduire La Droite ? L'échec du premier tour, avec le retour massif des électeurs FN vers leur pays d'origine (on les aime, mais on les aime chez eux), signe l'échec de cette stratégie et l'échec de l'idée même d'une Grande Droite.

Le problème, c'est que ce qui motive le Front National, son moteur xénophobe, n'est pas compatible avec la droite conservatrice. Je ne parle même pas de compatiblité avec la République. (Nous sommes décomplexés maintenant, n'est-ce pas ?) L'électeur xénophobe, pour diverses raisons, veut toujours plus, et n'a rien à faire justement de défendre le capital. Il est tout sauf conservateur. J'écrivais l'autre jour :

Maintenant que Sarkozy a cinq ans de bilan derrière lui, que les xénophobes souffrent tout autant de leur xénophobie, qu'il n'est plus possible de promettre de tout faire péter ("pourquoi ne l'a-t-il pas déjà fait ?"), il ne peut plus générer cette charge émotionnelle qui fait rêver les oppressés de leur race. C'était prévisible, d'ailleurs. Et maintenant, pitoyablement, il doit prononcer les mots : "venez avec moi, on trouvera des 'solutions'". Mais le malade ne veut pas d'une "solution", sinon il ne serait pas malade. Il veut tout faire péter, comme toujours.

L'électorat du Front National ne veut pas du système, ne veut pas de la réalité, ne veut pas de l'UMP, ne veut même pas des mesures de Claude Guéant, aussi odieuses qu'elles soient. (Individuellement, les électeurs se trompent, arrivent entre les mains de Marine pour diverses raisons, plus ou moins bonnes. Ce ne sont pas tous des enragés : je parle plus des idées que des gens qui sont attirés par les idées. Le drame aujourd'hui c'est que presque vingt pourcent des électeurs souhaitent se mettre hors du jeu.)

Donc La Droite ne marche pas, et ce n'est pas à cause des grands principes républicains bafoués. Même décomplexée, La Droite ne marche pas parce qu'elle se fracture de l'intérieur. Elle ne marche pas parce que le Front National n'y retrouve aucun intérêt.

7 avril 2012

"Je comprends votre souffrance"

Les petits gestes, les clins d'oeil, les sourires en coin, les mots doux discrètement lâchés, du pied sous la table… tout cela ne suffit plus. Nicolas Sarkozy se décide enfin de déclarer sa flamme aux électeurs du Front National :

«Aux électeurs du Front national, je dis que je comprends votre souffrance mais le vote FN ne résoudra aucun des problèmes» pour lesquels «vous voulez une solution», a affirmé le président-candidat, ajoutant que «chaque vote FN profitera à la gauche».

C'est vrai que Claude Guéant est parfois un peu trop subtile pour des électeurs habitués au style beaucoup plus direct de la famille Le Pen. Alors le courageux Très Grand Homme (TGH) doit mettre les points sur les "i".

"J-16. Sarkozy appelle les électeurs du FN à voter utile. Jusqu'ici,/ /tout va bien", touittait Brave Patrie. C'est très drôle, et très pertinent, car s'il y a un électorat qui ne vote pas "utile", c'est bien celui du Front National.

Quelle souffrance est-ce qu'il comprend, notre Chef d'État ? Il fait comme si l'on votait Front National parce qu'on s'inquiétait tout particulièrement des effets néfastes des populations juives et Arabes sur la Nation Française, un peu comme d'autres électeurs s'inquiètent pour l'école, leurs retraites ou les déficits.

Pourtant, depuis le temps que Sarkozy, Besson, Hortefeux et Guéant agitent des chiffons rouges de toutes les couleurs (sans beaucoup de succès, j'ajoute), ils auraient dû comprendre que la xénophobie n'est pas un sujet politique rationel. On parle d'"immigrés", par exemple, quand on veut dire "citoyens français issus de l'immigration maghrebine des années cinquante et soixante", et on expluse les uns parce qu'on ne peut pas supporter de voir les autres. La xénophobie ressemble plus à une maladie mentale qu'à une cause, ou à un "problème" auquel un Président pourrait chercher une "solution".

Sarkozy a réussi à "siphonner" l'extrême droite en 2007 parce qu'il promettait de tout faire péter s'il était élu : "tout devient possible". En promenant Hortefeux devant les électeurs FN, Sarkozy a réussi à leur suggérer sans vraiment le dire que, élu, la grande ratonnade pourrait enfin avoir lieu.

Maintenant que Sarkozy a cinq ans de bilan derrière lui, que les xénophobes souffrent tout autant de leur xénophobie, qu'il n'est plus possible de promettre de tout faire péter ("pourquoi ne l'a-t-il pas déjà fait ?"), il ne peut plus générer cette charge émotionnelle qui fait rêver les oppressés de leur race. C'était prévisible, d'ailleurs. Et maintenant, pitoyablement, il doit prononcer les mots : "venez avec moi, on trouvera des 'solutions'". Mais le malade ne veut pas d'une "solution", sinon il ne serait pas malade. Il veut tout faire péter, comme toujours.

Sarkozy s'abaisse, et nous rabaisse en même temps (il est encore Président de la R.). Ce serait comique, surtout l'appel simultané aux centristes, qui normalement n'ont pas la même idée que lui sur les "problèmes" et leurs "solutions", si ce n'était pas si grave. Nous nous rapprochons du "moment Millon", quand on décide qu'il vaut mieux pactiser que perdre sa place. Ce qui rassure, c'est que pour en être là, c'est que les choses ne vont pas très bien.

12 mars 2012

L'irresponsable politique

Aujourd'hui je n'aurai pas le temps de faire un vrai billet, mais il y a deux choses que je voudrais dire pendant que nos souvenirs de le discours du grand tournant dans la campagne de Sarkozy sont encore frais. Grand tournant, j'ai dit ? Je voulais dire grand virage, histoire de tourner en rond, ou de retourner en 2007.

D'abord, donc : Schengen.

Ce que je trouve presque triste, c'est qu'une grande figure de l'Europe actuelle – oui, Sarkozy, en tant que Président de la R. F., est malgré tout une grande figure en Europe en ce moment – puisse, même complètement acculé électoralement, se baisser jusqu'à proposer de démanteler l'Europe juste pour avoir quelque chose à dire. Car même si Nicolas Sarkozy est battu pour enfin aller dans son monastère, il restera le fait qu'un Président français a suggéré que chaque pays pouvait revenir sur les traités fondamentaux de l'Union, traités qui ont force de loi, ne l'oublions pas. Sarkozy estime qu'il s'est montré suffisamment européen pour se le permettre. Qu'est-ce qui empêchera n'importe quel pays européen, la Pologne ou l'Autriche avec un nouvel Haider, de faire la même chose. Depuis hier, le vers est dans le fruit.

(Et qu'on ne vienne pas me dire que François Hollande fait la même chose en proposant de renégocier avec Merkel : ce n'est pas encore un traité, mais simplement un accord ; l'accord n'a que quelques mois, et Hollande a annoncé son intention quasiment au moment même où l'accord était formulé.)

Hier, donc, Nicolas Sarkozy a volontairement rendu l'Europe plus faible, uniquement pour sauver un ou deux meubles électoral. Irresponsable. Le petit Louis, avec sa tomate, ne ferait pas mieux.

La deuxième chose que je remarque, et là je vais faire un peu moins le gauchiste qui couine (plutôt que de simplement accepter la domination de la démagogie, de la mauvaise foi et de l'irresponsabilité narcissique), c'est que si on pouvait vraiment revenir cinq ans en arrière, ce discours de Villepinte aurait sans doute marché un peu mieux. En 2007, Sarkozy, aidé beaucoup je crois par Emmanuelle Mignon, réussissait à se placer sur chaque question en créant la confusion sur la répartition gauche/droite.

C'était un peu plus tard, mais avec la burqa la technique marchait bien : les droites républicaine, catholique, souverainiste et xénophobe trouvaient forcément leur compte ; à gauche, les arguments de laïcité et droits de femmes semaient le doute également, prenant le dessus sur les considérations des droits individuels, des réalités d'une société, oui, multiculturelle moderne. La tentative d'appliquer le "travailler plus pour gagner plus" aux enseignants devait être sur le même modèle. Les gesticulations sur Schengen et l'Europe, au delà de leur absurdité propre, sont censées donner une dimension "populaire" à une une politique résolumment anti-sociale, tout en bottant en touche sur les vraies questions : "faute à l'Europe".

Et je dirais même que toute la dérive droitière des dernières semaines suit cette même logique, comme, d'ailleurs, toute la filière Hortefeux/Guéant depuis des années. Aujourd'hui, on a quand même l'impression que cette méthode de brouiller les pistes est moins efficace, ou même plus efficace du tout.

L'une des raisons est bien sûr que maintenant nous avons un vrai bilan, et non plus seulement des annonces et des promesses. Il est toujours possible de promettre d'être à la fois A et B même quand A est le contraire de B, mais il est bien plus difficile de passer au delà de la promesse. En plus, nous avons aujourd'hui le personnage "Sarko" qui s'est avéré, même pour le grand public, bien plus désagréable que ce qu'ils avaient imaginé entre 2002 et 2007.

Mais je pense que la vraie raison de l'échec de cette triangulation paradoxale "droite extrême/gauche populaire", c'est que justement ce qui paraissait paradoxale en 2007 est aujourd'hui limpide. Et ce chez les électeurs. Pourquoi ? Parce qu'entretemps ce créneau a été amplement développé et expliqué par cette Marine Le Pen dite "sociale", qui il y a quelques mois était au dessus des 20% d'intentions de vote. C'est elle qui a véritablement poursuivi le discours, se la approprié. Les petites dérives xénophobes de Besson, Hortefeux et Guéant paraissent un peu vieillotes, retrospectivement.

5 mars 2012

Halal : LOL

Le coup des 75% a effectivement donné aux journalistes l'occasion de se livrer à l'une de leurs platitudes préférées, cette fois sous la forme "Hollande copie Sarkozy".

Nicolas Sarkozy battu à son propre jeu ! En proposant de créer une tranche supérieure de taxation à 75% des très hauts revenus, François Hollande a fait du Sarko à sa manière. Voilà le maître dépassé. Hollande avait si bien décortiqué le "coup d’éclat permanent" de son adversaire qu’il ne lui restait plus qu’à l’appliquer.

Tant mieux, de toute façon : il ne fallait absolument pas faire une campagne Jospin 2002 pour espérer battre Sarkozy en 2012.

Ce qui apparaît au fil des semaines dans cette campagne-ci, c'est que la capacité de Sarkozy de mobiliser les médias et l'opinion tourne en rond. Depuis cinq ans, nous avons développé des anticorps. Monsieur Poireau :

Loin d'agir sur nos consciences comme il était prévu, tout cela n'a bientôt plus été pour nos perceptions qu'une sorte de ronron, un bruit de fond sans importance. Comme nous éludons parfois d'entendre ce que nous dit la publicité télévisée, nous nous sommes échappés par distraction de cette propagnade.

Le candidat-président-candidat paraît incertain, un coup libéral, un coup xénophobe, un coup peuple. Et il prend les pieds dans le tapis médiatique.

On dit que Hollande fait du Sarkozy, mais Marine Le Pen y arrive aussi, ou du moins à faire du Guéant, ce qui est déjà pas mal. Cette histoire de viande halal sera, je l'espère en tout cas, reconnue un jour pour la merveille de mysticification et de manipulation que c'est. Je m'attendais, depuis des années, à ce qu'une "question de société" visant les musulmans allait déballer sur nos écrans à peu près maintenant. Je pensais que ce serait peut-être les prières de rue. Le Très Grand Homme (TGH) parle de la burqa à chaque occasion, faisant comme si le PS s'était opposé à la loi qui l'interdit. Et puis non, finalement, ce sera la viande halal, sujet introduit dans la sphère politique, au hasard d'une émission télé, par #MLP.

Je ne perdrai pas votre temps en exposant la stupidité de la question (il y a quelques infos ici et bonne mise en pièces républicaine et laïque par Mélenchon ici). Ce qui est vraiment drôle ou tragique ou consternant ou tout cela à la fois, c'est comment, sur les six cerveaux du Président, les quatre les plus droite se sont laissés abuser par leurs propres méthodes.

La première de Sarkozy est assez logique. À Rungis, il se pose en défenseur des braves gens qui bossent :

"C'est une polémique qui n'a pas lieu d'être. 200.000 tonnes de viande sont consommées chaque année en Ile-de-France. 2,5% sont de la viande casher et halal", explique M. Sarkozy. "Ici, les gens travaillent dur et se donnent du mal. Il fait les respecter", poursuit le candidat UMP, en s'engouffrant dans les salles réfrigérées des grossistes en viande.

Le ver était déjà dans le fruit, pourtant, car qu'est-ce qu'un Très Grand Homme (TGH) ferait à Rungis à six heures du mat', alors qu'il pourrait être au chaud avec Carla et la petite ? Sarkozy le communicant devait voir le potentiel de la thématique : le réflexe islamophobe, la peur primordiale de l'empoisonnement, le cuit et le cru… "Pourquoi cet imbécile de Guéant [n']y a-t-il pas pensé avant, plutôt que de perdre son temps avec la prière de rue, qui n'a toujours rien donné ?" En revanche, Sarkozy l'énervé croit que tout problème peut être règlé avec un déplacement présidentiel et des images sur TF1, et que prendre de la hauteur ne sert à rien. Donc il va à Rungis pour éteindre le feu, et ce faisant, bien sûr, atteint l'objectif inverse, jettant de l'huile de dessus. Comme d'habitude. Il doit bien y avoir un problème avec le halal, si le Président se déplace…

Resultat des courses : le halal se retrouve dans le Programme Présidentiel, il y aura (si je suis réélu) une nouvelle dimension spirtuelle dans la boucherie:

La première grande proposition du jour fut « l'étiquetage des viandes en fonction de la méthode d'abattage ». On était gêné, comme toujours, quand on voyait l'ancien vainqueur de 2007 sombrer dans la caricature. « Reconnaissons à chacun le droit de savoir ce qu'il mange, halal ou non ». (C'est Juan qui commente.)

Guéant s'en va avec son bidon d'essence pour parler halal dans les cantines scolaires, au point que NKM le critique et que Copé trouve le moyen de le défendre le plus maladroitement possible en le désignant comme un extrêmiste :

Le député-maire de Meaux a néanmoins défendu le ministre de l'Intérieur, en estimant qu'il ne fallait "pas non plus caricaturer les propos" tenus. "C'est très facile de les sortir de leur contexte" et avancé que "parce que c'est le ministre de l'Intérieur, il a forcément dit quelque chose de politiquement incorrect".

Bref, les communicants se font communiqués, et on rigole.

7 février 2012

La guerre des classes et la guerre des civilisations

C'est un titre un peu marxisant, je sais. Il ne faut pas s'affoler, ce n'est pas mon sur-moi marxiste-léniniste qui prend le contrôle de mon clavier. Je m'explique.

Dans une démocratie, pour se faire élire, la droite qui représente les intérêts économiques d'une minorité puissante. Celle-ci doit trouver le moyen d'utiliser sa supériorité économique et sociale pour convaincre une grande partie de la population, qui ne fait pas partie de cette élite, de voter contre ses propres intérêts. On penserait que c'est difficile de le faire, mais les succès répétés des droites dans les démocraties du monde montrent bien que c'est presque plus difficile de faire voter les gens pour leur propre intérêt.

Rien de bien neuf, là, bien sûr. Mais les événements récents montrent que le même tour de passe-passe est en train de se préparer. Pouvait-il en être autrement ? Les choses pourraient être un peu moins claires, sans doute, mais sarkozyzme ne rime pas avec subtilité, donc on y va.

Le TGH veut augmenter la TVA. On trouve même le moyen d'augmenter les impôts des pauvres tout en ayant l'air de combattre les impôts. Concrètement, la droite RPR-UMP n'a, historiquement, pas d'autre véritable programme que de transférer les charges de l'État providence vers les classes moyennes et et les classes populaires, en allégeant celles qui pèsent sur les riches et les entreprises, notamment les très grandes entreprises. (Les PME, bof.) Hollande, dans son projet, propose de rétablir un peu de la progressivité dans la fiscalité. A droite, il y a la droite ; à gauche, il y a la gauche.

La promesse de la droite, et l'un de leurs arguments principaux depuis vingt ou trente ans maintenant, c'est que les intérêts du prolétariat (voilà, je l'ai dit) et du capital sont liés : si vous faites la grève, on ferme l'usine et c'est les chinois qui feront votre boulot… mais, si on s'arrange, et si vous acceptez des concessions, vous pourriez travailler encore pendant six mois, au moins. Bien sûr, le socialisme jospiniste n'est pas étranger à ce type de raisonnement : socialisme d'accompagnement, etc. Et les dominés d'aujourd'hui sont moins misérables que ceux du XIXe, et ont un peu plus que leurs chaînes à perdre. Les contours deviennent flous, et surtout il devient difficile de fonder une idéologie politique forte, fondée sur une opposition facile à saisir.

Les gauches, fût-elles timides et pâles, continuent à élaborer un discours fondé plus ou moins dans la réalité des intérêts économiques. Mais c'est compliqué, les gens ne suivent pas vraiment. Les droites, qui doivent dissimuler la réalité des intérêts pour que la majorité vote contre le sien, a une facilité naturelle à détourner l'attention. C'est comme dans les tours de magie : il faut attirer le regard sur une main (la gauche ? la droite ?) qui ne fait rien, pendant que l'autre agit. C'est peut-être encore plus comme les pickpockets, qui inventent une ruse pour que vous regardiez ailleurs pendant qu'ils vident vos poches.

Aujourd'hui, la ruse, la main que tout le monde regarde, c'est Claude Guéant. La main qui vous fait les poches, vous savez bien à qui elle appartient. L'offensive dans les mois à venir va être sur le plan des valeurs. Ce sont elles qui font voter les masses contre elles-mêmes, et Sarkozy, inquiet, ne va pas s'en priver.

La guerre des civilisations cache la guerre des classes. L'enjeu, jusqu'au 6 mai, est de ne pas se laisser distraire.

31 janvier 2012

Pauvre Sarkozy



A la liste des raisons que j'ai d'être heureux de ne pas être Nicolas
Sarkozy, quelques nouvelles viennent s'ajouter.

Une crise économique n'est jamais bon pour un président sortant, et
c'est donc déjà une bonne raison de ne pas vouloir se trouver à sa
place. Pire encore, cette crise vient contredire toutes les certitudes
du jeune Très Grand Homme (TGH) de 2007, si confiant en sa capacité
de bouleverser toutes ces vieilles habitudes qui pesaient sur la
France, si sûr qu'il suffisait de libérer la croissance pour que le
pognon coule de partout, pour l'ouvrier comme pour le
capitaliste. Dommage, en somme, que cette crise ait non seulement
effacé absolument tout ce qui aurait pu servir de bilan, mais même
fait craquer l'idéologie du bonhomme. Taxe Tobin ? Ah bon ?

Tout cela, encore, n'est pas forcément fatal. Les téléspectateurs ont
la mémoire courte et confuse, la communication peut faire des
merveilles, Sarkozy est malin. D'ailleurs, ces vérités font qu'il peut
très bien nous surprendre encore d'ici peu, je ne serais même pas très
surpris.

Ce qui est dommage pour notre TGH, c'est que les choses (et pas
seulement la crise) font qu'il doit encore se plier en quatre pour
se montrer présidentiel, alors qu'il est, malgré tout, déjà
président. Je me souviens, quand Chirac était élu en 1995, d'avoir
pensé, avec d'autres, que Mitterrand avait ses défauts, mais que
Chirac aurait toujours l'air léger à côté de lui. Douze ans de Chirac
plus tard, on pense la même chose, mais à propos de son jeune
successeur. Le gravitas de Sarkozy ne passe pas à la télé, il n'y
peut rien. Le pauvre.

Depuis combien de temps parle-t-on de sa "représidentialisation" ?
C'est encore un work in progress, paraît-il, car il va tout miser
sur justement l'image d'homme d'Etat, fort, décidé, dans l'abnégation
et le sacrifice :

« Le bras ne doit pas trembler à quelques semaines de l'échéance
présidentielle », a-t-il plaidé, se posant une fois encore en «
président courage ». (source)

Cela fait partie des nouvelles raisons de se congratuler de ne pas
être Nicolas Sarkozy.

Le rôle du rempart fait partie, pourtant, de son répertoire. Je
continue de penser que, dans le scénario prévu il y a deux ou trois
ans, Sarkozy, Guéant et Hortefeux devaient souffler sur les braises
suffisamment, à propos de la prière de rue, de la burqa, des minarets
ou d'autres broutilles gardées sous le coude justement pour le
printemps 2012, pour que l'élection présidentielle se transforme en
grand référendum sur l'Identité Nationale, l'incompatibilité de la
France avec l'Islam et la suprématie de la race blanche. (Enfin, pour
celle-ci, ils ne l'auraient pas présentée tout à fait en ces termes.)
Et là, Sarkozy-le-rempart se serait présenté en défenseur de nos
valeurs Républico-Chrétiennes et aurait noyé son opposant dans
d'infinies surenchères rhétoriques.

C'était en tout cas une stratégie comme une autre pour arriver au
second tour.

Aujourd'hui, j'ai plutôt l'impression que Sarkozy ne peut plus
s'aventurer sur ce terrain, au risque de paraître inconséquent,
dangereux, en dessous de cette image de Grand Homme d'Etat, voire
Très Grand Homme d'Etat, qu'il doit désormais adopter. Mais pour
jouer le rôle de ce rempart-là, il aurait fallu s'y coller dès mai
2007…


PS: (je veux dire "Post-Scriptum") – La bonne blague dans le papier
cité plus haut, c'est ici :

Nicolas Sarkozy en a profité pour tacler François Hollande, qui s'est
engagé à abroger la TVA sociale s'il est élu, qualifiant
l'augmentation de la TVA de 1,6 point d'« inopportune, injuste,
infondée et improvisée ». « On ne va pas se laisser donner des leçons
par ceux qui ne proposent que des impôts », a fustigé le chef de
l'État […]

Bon, la TVA est une taxe, pas un impôt, mais j'éviterais, si
j'étais Nicolas Sarkozy, de fonder ma campagne sur cette distinction.


1 septembre 2007

Claude Guéant, François Fillon et l'hyperprésidentialisation

L'humilité presque masochiste - que dis-je, "presque"? carrément masochiste - de François Fillon commence, semble-t-il à s'éffriter. C'était une chose d'être éclipsé par l'ultra-hyper-méga-super-président, le Très Grand Homme (TGH) en toute sa splendeur et toute sa légitimité électorale, mais c'en est une autre de devoir se battre pour s'affirmer devant le Secretaire Général de l'Elysée. Et voilà que le Figaro enfonce le clou en lançant déjà des spéculations sur le successeur du brave Fillon, dont la seule originalité jusqu'à présent était d'avoir imaginé la suppression de son propre poste.

Claude Guéant sera-t-il premier ministre en 2008 après les élections municipales ou bien en 2010 au lendemain des régionales ? La question paraît à tout le moins prématurée. Mais, à force de voir en première ligne le secrétaire général de l'Élysée et, surtout, de l'entendre s'exprimer dans les médias, certains, dans la majorité, commencent à s'interroger.

J'avais parlé, il y a quelques semaines, de cet épisode révélé par le Canard entre Georges-Marc Benamou, conseiller élyséen pour la Culture et l'Audiovisuel, et Christine Albanel, notre Ministre de la Culture et de la Com'. C'était surprenant, je trouvais en tout cas, qu'un membre du cabinet de Sarkozy tente de s'approprier un peu de reconnaissance publique, ne se contentant pas de manier le véritable pouvoir dans l'ombre. Cela doit être dur, en effet, pour ces "conseillers" : savoir que ce sont eux qui gouvernent le pays, sans pouvoir vraiment le dire. D'ailleurs, c'est plus fort qu'eux, et ils finissent par le dire quand même.

Fillon et ses pauvres ministres devaient compter sur le fait que Sarkozy et les siens respecteraient les convenances, pensaient sans doute que l'illusion d'un véritable gouvernement avec un véritable premier ministre était nécessaire au bon déroulement des choses, à la paix sociale et à la Constitution. C'était, malheureusement pour eux, oublier que désormais le pouvoir est définitivement décomplexé. Si t'en as, tu le montres. Claude Guéant en a et ça finit par sortir. Fillon en est réduit à dire qu'il n'est pas un vulgaire collaborateur du TGH, mais un véritable chef d'Etat. Avec un bureau, et un parlément, et tout et tout.

Sans illusion sur la liberté de ton dévolue à Henri Guaino, François Fillon ne s'attendait certainement pas à voir Claude Guéant monter en première ligne à la télévision. « Lorsque les séances d'actualité reprendront, ce sont le premier ministre et les membres du gouvernement qui répondront, pas les collaborateurs de l'Élysée », confiait-il la semaine dernière, comme pour se rassurer.

Avant les législatives, Fillon était intarissable sur la légitimité que procure les élections, et Juppé a payé le prix de cette insolente doctrine cumularde. La légitimité du suffrage, c'était bien entendu une critique implicite de Dominique de Villepin, qui fut Premier Ministre sans être élu. Tout content de son élection du 6 mai, Sarkozy trouvait encore plus qu'avant qu'une élection, c'est bien.

Il se trouve maintenant que la seule élection qui compte est la présidentielle. L'Assemblée et surtout le gouvernement constituent un spectacle démocratique nécessaire pour éviter les critiques et occuper le bon peuple, mais l'on sait que le véritable pouvoir n'est pas là, que l'Assemblée UMP votera tout ce qu'on lui envoie, et que les ministres, y compris le premier, subiront, aux mains des conseillers de l'Elysée, différentes sortes de corrections s'ils se montrent inéfficaces (Christine Lagarde qui est trop longtemps restée en vacances pendant les premiers jours de la crise des subprimes). Autrement dit, avec la présidentialisation du régime, toutes ces centaines de petites élections législatives ne servent qu'à remplir des sièges, mais pas du tout à exercer le pouvoir.

L'ironie est donc que ce rapport de forces, pourtant extrêmement favorable au pouvoir élyséen - on peut difficilement imaginer une situation qui lui serait encore plus favorable -, ne suffit pas. Il faut maintenant que les élyséens occupent aussi le cirque démocratique. Selon ce même article du Fig:

[Sarkozy] casse les codes de la communication politique et autorise ses plus proches collaborateurs à s'exprimer dans les médias.

Et on en vient à imaginer, dans le Figaro en tout cas, Claude Guéant en Premier Ministre. Un nouveau Dominique de V., qui n'a jamais été élu, non plus. "C'est peut-être un DDV, mais c'est mon DDV".

Tout cela n'est que spéculation figaroesque, bien sûr. Mais confirme en tout cas que pour l'instant, le pire énnemi de la droite, c'est la droite.