2 décembre 2012

La dévaluation interne qui vous veut du bien

 

Qu'est-ce que la dévaluation interne ?

Quand la crise grecque était à l'un de ses paroxysmes, ou peut-être à chacun, on répétait que, sans l'euro, la Grèce aurait pu dévaluer sa monnaie. Cela reste l'une des clefs de la crise, et de l'avenir de l'Europe, ou du moins de l'Euro.

Commençons par la théorie :

 

Les économistes allemands ont inventé un nouveau concept économique: la "dévaluation interne". Faute de pouvoir dévaluer l'euro, cette "dévaluation interne" dans un pays des salaires et des prix doit lui permettre de relancer sa croissance. Il fallait y penser et c'est ce qu'à notamment fait Jörg Asmussen, ex-conseiller pour les affaires économiques d’Angela Merkel, maintenant membre du Conseil de la banque centrale européenne. Sa démonstration est simple :

La rigueur budgétaire ne suffit pas, parce qu'il y a plusieurs pays qui ont un problème de compétitivité accumulé depuis plus de 10 ans. Nous avons besoin d'une sorte de dévaluation interne, à commencer par les salaires."

Cette dévaluation des rémunérations a ainsi, à la demande de Bruxelles, été mise en œuvre. De 2010 et 2012, les salaires ont, en moyenne, baissé de plus de 20% en Grèce, de plus de 10% au Portugal et en Irlande. En Espagne ce recul est d'environ 6%.

La dévaluation interne doit contribuer à la compétivité. Chaque fois que l'euro baisse contre les autres grandes monnaies, les entreprises de l'Eurozone deviennent automatiquement plus compétitives. En "interne", elles paient les mêmes salaires, tandis qu'en "externe" (hors zone euro), leurs produits sont moins chers. Mais comme l'euro est conçu pour être très stable, et que la puissance de l'économie allemande tend à pousser l'euro vers le haut, ce gain de compétivité n'est plus une option, surtout pour des pays comme les PIIGS qui, il y a vingt ans, auraient pu s'en sortir par la dévaluation et la vente de leurs produits en Europe à un prix plus bas, ainsi que dans le reste du monde.

Dans ces cas, la valeur internationale du drachme, de la lire ou de la peseta baisse, mais les salariés de ces pays ne s'en aperçoivent presque pas. Le prix des produits importés augmentent, ce qui contribue encore plus à réduire les importations. La demande extérieure soutient les salaires. Tout le monde est content.

Voilà : on ne peut plus faire ça. Donc on se tourne vers la "dévaluation interne" : les salaires baissent, les gens deviennent pauvres et achètent moins d'iPhones et de télés plates. Les prix sont censés baisser aussi, mais comme l'inflation est très basse depuis très longtemps, et que l'euro et la BCE sont là pour empêcher qu'elle revienne, on peut se demander quelle marge existe sur les prix. Resultat, les gens sont plus pauvres qu'avant. Mais c'est déjà positif ! Ils coûtent moins cher, le marché du travail devient plus souple. Les importations baissent. Les entreprises qui vendent leurs produits à l'étranger profitent des salaires cassés. Celles en revanche qui vendent leurs produits à l'intérieur du pays crèvent, en revanche, mais ce n'est pas bien grave car souvent elles sont petites, ou moyennes.

Et pour fonctionner correctement, ce nouveau régime exige que les salaires restent bas. La dévaluation interne ne marche pas au coup par coup. Les salariés doivent rester définitivement plus pauvres. Sinon il pourrait y avoir de l'inflation en Allemagne, et évidemment, ça, personne ne veut avoir ça sur la conscience.

 

Ce qui est particulièrement bien avec la dévaluation interne, c'est justement cette absence d'inflation. En général, ceux qui ont de l'argent sont contre l'inflation car elle diminue la valeur réelle de leur fortune. Par contre, ceux qui sont endettés adorent l'inflation, car leur dette devient de plus en plus facile à rembourser. Or, la dévaluation traditionnelle était inflationnaire. Si vous êtes riche, vous vendez vos drachmes pour acheter des marks ou des francs suisses, avant la dévaluation. Pour vous protéger. Avec la dévaluation interne, vous avez déjà des marks. Si vous êtes endetté, la dévaluation "externe" arrangeait vos affaires et vous pouvez repartir plus tranquillement.

Dans le nouveau système, ceux qui ont de l'argent le gardent. Ceux qui travaillent le perdent (compétivité oblige). Les créditeurs sont contents, mais ceux qui ont des dettes ne le sont pas.

Tant pis pour eux, vous dites. C'était des losers, sûrement. Ils l'ont bien cherché. Sauf que, dans notre monde moderne, tout le monde est endetté, y compris les pays eux-mêmes, bien entendu. Les seuls qui ne sont pas véritablement endettés (et encore), ce sont nos amies les banques, qui, elles, tirent véritablement leur épingle du jeu.

Donc, tout le monde est définitivement plus pauvre. Mais ce n'est pas grave, car nous avons sauvé l'euro.

6 commentaires:

ZapPow a dit…

Saluons l'inventeur de cette jolie périphrase, qui permet d'habiller de neuf les préconisations de lÉcole de Chicago.

Il y a tout de même quelques créditeurs qui l'ont dans l'os : ceux qui ont fait crédit à ceux qui se paupérisent. mais ceux-là sont aussi des losers.

En tout cas,bel article, à mettre entre toutes les mains.

Omelette Seizeoeufs a dit…

Pour la périphrase, on peut remercier l'inventivité allemande, je crois.

Quant aux créditeurs qui l'ont dans l'os : ce sont des losers bien sûr si ce ne sont pas des banques. Quand une banque se trouve dans la position du "loser", on trouve d'autres mécanismes pour le sauver.

Et merci!

Nyantho a dit…

Tu a vraiment mis le doigt sur le problème. Mon prof d'éco est aussi arrivé à cette conclusion. La priorité actuelle n'est pas la croissance mais bel et bien de rééquilibrer la balance commerciale en faisant un sevrage très sévère des importations en baissant les salaires. C'est ce qui se passe en Grèce. Bon nous en France pour rééquilibrer la balance commerciale il suffit qu'on consomme moins d'énergie. Mais le truc étonnant c'est que la Grèce ne tombe pas encore en déflation sachant que leur demande diminue de manière assez folle.
Bon en tout cas baisser la demande de produit étranger je trouve cela assez pertinent sachant qu'on importe parfois des choses assez futiles.

Omelette Seizeoeufs a dit…

L'idée que les prix vont magiquement baisser en même temps que les salaires me paraît assez farfelue. Surtout quand on pense que les prix sont aussi déterminés sur le plan international : pétrole, maïs, blé... Dans la chaîne de production, il y a des éléments qui ne bougent pas ; ne voulant pas vendre à perte, on finit par en vendre moins, l'économie décline et pis c'est tout.

Nyantho a dit…

Le bonheur de l'économie ouverte en somme...

Omelette Seizeoeufs a dit…

Le seul espoir pour freiner les prix : la misère généralisée à l'intérieur de la zone Euro...