16 juin 2012

Le déclin de la droite

 

Oui, le déclin de la droite, même si demain elle fait un bon score aux législatives. Le déclin dont je parle est différent.

Dans un très bon papier au Monde, Olivier Ferrand (président de Terra Nova) explique les trois étapes de la fusion UMP-FN. Pour résumer les voici :

  • Convergence idéologique (du Club de l'Horloge dans les années soixante-dix à la médiatisation aujourd'hui de Rioufol, Zemmour et Elisabeth Lévy) ;
  • Convergence humaine (des gens de droite aussi bien UMP que FN, qui participent ensemble à des activités xénophobes ensemble) ;
  • Convergence institutionnelle (entre le FN, la Droite Populaire, la Droite Sociale de Wauquiez).

Comme souvent, cette progression est présentée comme l'histoire de la montée en puissance des thèses xénophobes couplée à la banalisation du Front National version Fifille. Ce qui se dit un peu moins, c'est que si la droite traditionnelle se mue en grand parti populiste et islamophobe, c'est que ses idées sont en perte de vitesse depuis l'ère Chirac.

 

Mais quelles sont ces idées de droite ? Globalement, ce serait sans doute la ligne Fillon contre celle de Sarkozy qui était déjà, et ce depuis 2007 ou plutôt 2002, dans la synthèse populiste. Rigueur budgétaire et baisse des impôts, rétrecissement de l'État Providence, liberté des grandes sociétés : ce sont en tout cas les grandes lignes. L'originalité de Sarkozy était d'employer une rhétorique populiste (contre les "fainéants" en 2007, puis contre les "immigrés" venus chercher les minima sociaux en 2012) pour justifier une politique économique plutôt conservatrice et conforme à la vision du MEDEF.

En 2012, avec La Crise, la rigueur budgétaire est devenue consensuelle et finalement disparaissait en tant qu'argument électoral, diluée dans l'air du temps. Le "programme" de Sarkozy paraissait vide de toute proposition substantielle à part la réduction des dépenses. La campagne ne s'est pas focalisée sur ces questions (Sarkozy était dans la diversion permanente avec l'annexation de tous les thèmes frontistes), mais le choc des deux programmes, si on pouvait émettre des doutes sur la possibilité pour Hollande de faire ce qu'il disait, relance et rigueur en même temps, celui de Sarkozy proposait plutôt de ne rien proposer. Cette ligne historique de la droite française s'est enfin épuisée.

La xénophobie n'est pas, pour l'UMP, une marée montante, un déferlement populaire que les dirigeants ne sauraient ignorer. C'est simplement la seule nouveauté dans l'hémisphère droite depuis belle lurette. Et, pire encore, ce n'est même pas une nouveauté, bien sûr ; l'extrême droite a toujours été là. Aujourd'hui elle est là comme un ultime secours.

Si le populisme xénophobe peut devenir le fond de commerce de l'UMP, c'est que le fond de commerce a rétréci, n'est plus vendable. Et n'est plus qu'un vague esprit de conformisme libéral et défense des (vrais) privilégiés.

Il y a sans doute beaucoup de causes à cela, mais l'une d'entre elles, c'est le passage du couple RPR-UDF à l'UMP. La perte d'âme, tant redoutée dans les discussions à propos du Front National, date en réalité de ce moment, quand la structure politique cessait de signifier autre chose "nous sommes la droite". Auparavant, le RPR était censé gaulliste et étatisant ; il y avait Démocratie Libérale à l'UDF avec ses idées plus libérales que les libérales ; il y avait quand même l'UDF elle-même, qui avait une philosophie et une ambiance très différentes du RPR, et ainsi de suite. L'UMP a effacé tout cela ; étant une synthèse bien plus molle que tout ce que pouvait faire Hollande à l'époque, sa création a marqué l'abandon du principe, à droite, que les différence de structure reflétaient des différences politiques. L'Union pour une Majorité Présidentielle était fondée pour gérer le pouvoir, éviter la division et entériner la soumission au chef. Sarkozy était un produit de ce nouvel environnement : pas de philosophie véritable, juste des astuces pour acquérir le pouvoir.

Et c'est ainsi que le ver arrive dans le fruit : jouer sur xénophobie pour se constituer un électorat populaire, c'était une tactique utile, dans l'immédiat, mais aurait dû rester au stade d'une petite supercherie, une façon de distraire le peuple pour que les notables puissent s'arranger tranquillement avec l'économie. (Juppé voit encore les choses sous cet angle, j'ai l'impression.) Peu à peu, avec Sarkozy aux manettes, ce qui aurait dû rester périphérique devient central ; bientôt la question de comment taper sur les "Autres" déplacent toutes les autres, et soudain la "convergence" est réalisée. Car, au fond, il n'y a plus d'autre philosophie politique dans la maison pour résister. Et c'est là le vrai problème des "Humanistes" et autres prétendus non-xénophobes à l'UMP.

Non seulement l'option xénophobe porte la promesse de victoires électorales certaines (malgré une série étonnante de défaites), mais elle déjà toute pensée, avec des argumentaires peaufinés depuis des années par la famille Le Pen et les Rioufol de ce monde. La pensée démocrate chrétienne traditionelle n'arrive pas à faire face et finit par avoir l'air simplement ringard.

 

Je suis profondément convaincu qu'en politique, les acteurs politiques font beaucoup pour former l'opinion publique, et que ceux qui gagnent sont ceux qui réussissent à développer et imposer un ensemble d'idées. Il ne suffit pas d'attendre la vague, il faut créer la vague. La vague de l'UMP est morte, et elle lorgne maintenant sur celle des voisins, se croyant assez fort pour survivre la "convergence". Bientôt il n'en restera presque rien.

6 commentaires:

corto74 a dit…

Le problème c'est que dès que quelque chose est écrit par Ferrand, on ne peut que douter de l'objectivité du papier. Terra Nova etant une officine toute dévouée à la cause du PS, comment lui reconnaitre un tant soit peu de crédibilité ?
Ses "excellents " papiers ne seront excellents que pour la gent socialiste. Logique. sans interêt pour les autres.

Omelette Seizeoeufs a dit…

C'est excellent dans le sens où j'y retrouve pas mal des idées que je développe depuis un moment. A vrai dire, ce que je dis dans ce billet développe ce que Ferrand ne dit pas.

Rosa Elle a dit…

cela rejoint mon dernier article du matin, villipendé et conspué par les trolls de droite, ce qui me dit qu'en fait il est assez interessant.
Je te le mets en lien
http://spartakiste.blogspot.fr/2012/06/apres-lui-le-deluge.html

Les deux articles se complètent bien, je trouve.
Amitiés

Omelette Seizeoeufs a dit…

Rosa,

J'avais oublié que le FN était la faute justement des socialo-communistes. C'est la ligne Copé. Mais s'ils pensaient ça, ils auraient dû faire plus attention...

Laurent a dit…

@ Corto : difficile pour toi, je vois, d'approuver une quelconque analyse critiquant l'UMP
Si l'on va dans ta logique, aucun de tes papiers n'est crédible ou respectable parce que jugeant toujours les mêmes acteurs politiques ? C'est un poil manicchéen, tu ne trouves pas : les bons vs. les méchants. La gauche a-t-elle iun jour trouvé grâce à tes yeux ?

Omelette Seizeoeufs a dit…

Dans la rhétorique néo-droitière, seul compte la personne qui parle (cf. culte du chef) et son autorité (cf. culte de l'autorité). Les faits, les arguments tout ça, c'est secondaire, voire un aveu de faiblesse.