14 novembre 2008

Marché du travail (2) : désordre dynamique

Avant hier, j'ai commencé à parler du travail, en mettant un petit "(1)" à côté du titre, comme si j'allais revenir. Autant dire les choses tout de suite : j'ai le sentiment que la question du rapport capital-profit-travail va être, ou devrait être, l'une des grosses questions socialistes des années à venir.

Je ne veux pas dire pour autant que c'est ainsi qu'il faille poser la question, avec ces mots : "capital", "profit", "travail", mais en tout cas c'est avec eux que nous commençons à comprendre le problème.

En néophyte je suis en train de lire Adam Smith, La Richesse des nations, l'origine de la fameuse "main invisible". Il paraît que ce sont les les néo-classiques qui ont fait de cette main celle du libéralisme bienfaisant, le chaos économique devant être magiquement bénéfique à tous. Smith lui-même ne l'aurait utilisé trois fois dans toute son oeuvre. Ce qui ne m'étonne pas beaucoup : Smith me paraît étrangement conscient des souffrances des uns et des autres. Quand il parle des écossaises qui mettent une vingtaine d'enfants au monde pour en voir deux atteindre l'âge adulte, et qu'il y voit une conséquence du marché du travail, on se dit qu'il n'est pas si optimiste sur les intentions de la Main qu'il a inventée. On était en 1776 quand même.

Mais ce qui est intéressant chez Smith, et là malheureusement je n'ai pas le bouquin sous la main pour donner des citations, c'est que son analyse de la rémunération du travail insiste bien sur le fait que c'est un marché, et qu'un salaire ne reflète pas nécessairement la valeur produite par le travail du salarié, mais simplement ce que cela coûte d'acheter ce travail sur le marché, ce que cela coûte pour trouver quelqu'un pour faire tel ou tel travail. Et ainsi, la valeur du travail n'est pas directement liée à la valeur de ce que le travail produit. Naturellement, l'employeur a tout intérêt à payer le moins possible.

C'est en lisant cette représentation assez simple du marché du travail que j'ai compris, soudain, que m'est apparue comme une supercherie l'idée selon laquelle une augmentation de la productivité est la condition nécessaire pour une hausse des salaires. Si l'augmentation ne transforme pas le marché du travail, elle n'aura d'effet que sur les profits, l'intérêt de l'employeur étant encore une fois de payer le moins cher.

Qu'est-ce qui détermine la nature du marché du travail ? Par exemple, si on ne paie pas ses ouvriers assez pour qu'ils puissent se reproduire (voir plus haut l'exemple des mères écossaises), leur nombre diminuera, ce qui rendra plus cher leur travail, entraînant une hausse de leur rémunération, un taux de survie un peu plus élevé, mais pas trop.

Plus intéressante encore, est la relation entre le caractère statique ou dynamique d'une économie et la valeur du travail. Dans une économie très statique comme celle de l'Angleterre du XVIIe siècle, même si beaucoup de richesse est produite, les salaires sont assez bas par comparaison avec les colonies de l'Amérique du Nord, où l'expansion économique permanente crée une demande sans cesse croissante de main d'oeuvre avec une augmentation spectaculaire des rémunérations.

Quand je réinterpréte tout cela dans des termes qui me sont familiers, il me semble que le risque pour l'emploi, c'est le figement des structures de l'économie. Une économie dominée par des grosses entreprises, toujours les mêmes, toujours à la recherche d'économies par la réduction du nombre de postes, se fige. Même si des richesses sont produites, le marché du travail ne sera pas favorables aux salariés.

L'une des solutions au problème c'est bien sûr le syndicalisme. On objectera que la Main Invisible n'aime pas le syndicalisme, qui pourrait fausser la libre concurrence. Curieusement, Adam Smith fait remarquer que les arrangements entre patrons sont bien réels et que, en 1776, personne n'en parlait, tandis que toute forme de syndicalisme était interdite.

Plus profondément, il me semble qu'au moins une partie de la solution est dans l'organisation de l'économie. Je me place à nouveau du côté des petites structures : les PME contre les grands groupes, les logiques de proximité contre la centralisation capitaliste. Dans une économie où les initiatives de plus faible échelle ont leur chance, on peut espérer retrouver un marché de travail en mutation permanente.

C'est là où l'on pourrait espérer des innovations de la part du Parti Socialiste. La concentration du pouvoir économique n'est pas favorable au salarié. Un peu de désordre innovant pourrait être propice.

2 commentaires:

Monsieur Poireau a dit…

Oui !
Encore faut-il que l'Etat (ou jen e sais qui) intervienne pour réguler.
Un exemple : un type a créé une entreprise de transport près du gros supermarché Carrefour près de Toulouse. Une sorte de taxi pour les courses. Il développe et s'endette les deux premières années, achète des véhicule et embauche deux chauffeurs et ne se compte pas ses heures.
Une bonne idée puisque la troisième année est bien meilleure au point que Carrefour lance le même service beaucoup moins cher en payant moins ses salariés et, je suppose en profitant de prix imbattable sur les véhicules. Sans parler de l'endettement qui pour lui est négligeable.
Résultat des courses, la PME ferme et licencie…
Vive la concurrence libre et non faussée !
:-)))

Kamizole a dit…

On ne peut plus aujourd'hui aborder la question des salaires (ni des profits d'ailleurs) avec les équations de la théorie marxiste (ou alors il faudrait qu'elles soient révisées par des économistes contemporains... peut-être est-ce déjà fait ?) car tout est transformé par la mondialisation et les délocalisations.

Mais aujourd'hui comme hier, il est évident que les gains de productivité n'ont aucunement pour objectif l'augmentation des salaires, bien au contraire alors que la compétitivité est devenue une tarte à la crème, destinée à modérer les revendications :

on commence par baisser les salaires et/ou augmenter le temps de travail, la productivité et comme la pression à la baisse des produits délocalisés est toujours plus forte - au même degré que l'appétit des actionnaires pour un taux de rendement faramineux, sans oublier la finance en folie - la production est délocalisée :

c'est tout bénef pour les groupes qui n'ont même plus à se soucier d'immobiliser du capital dans les infrastructures productives (c'est ce que l'on a appelé les "entreprises sans usines", ce sont les sous-traitants qui assument les charges) et qui profitent d'une main d'oeuvre très peu payée.

La question des salaires ne peut être séparée de celle des prix. Or, aujourd'hui, à côté de produits très peu chers mais de fort mauvaise qualité (bonjour la "valeur d'usage" !) les "marques" continuent d'être très chères nonobstant les coûts de production faramineusement moins élevés obtenus grâce aux délocalisations.

Les gens les achètent néanmoins ou rêvent de les acquérir : "effet snob" ?

Ce que l'on a appelé le "compromis fordiste" a consisté (en même temps que s'établissait l'Etat-providence) à donner des salaires d'un niveau suffisant pour que les salariés puissent consommer ce qu'ils contribuaient à produire, directement ou indirectement.

Version intelligente de la "demande solvable" qui est loin d'être à l'oeuvre dans les pays où le travail est sous-payé.

Certes, la crise financière vient balayer, au moins provisoirement, ce beau (?) modèle et me semble donner raison à un ami qui au début octobre affirmait que les pays occidentaux avaient un avantage sur l'Inde et la Chine qui n'avaient jamais connu de crises économiques...

Il suffit de voir la cascade des faillites d'entreprises en Chine et des centaines de milliers d'ouvrier(e)s chinois(e)s renvoyé(e)s dans leur campagne et qui semblent repartir bien docilement (le moyen de se révolter dans une dictature ?).
Il est trop tôt pour savoir ce que cela donnera sur le plan politique et social.