28 novembre 2008

La guerre contre les sachants

Nicolas Sarkozy n'aime pas les "sachants". Juan a le clip d'un TGH triomphant. C'était au mois de mai. Les derniers chiffres sur la croissance et le chômage étaient légèrement moins mauvais que prévus. Sarkozy s'exulte et s'en prend au "sachants".

"Je le dis à tous ceux qui m'expliquaient que tout était foutu et qu'on serait à moins de 2%", lance le président. "2,2% je ne m'en satisfais pas, il n'y a pas que quoi faire de l'autosatisfaction. Mais enfin, à tous ceux qui, à longueur d'articles et de commentaires, expliquaient que rien n'était possible, j'envoie ce chiffre", ajoute-t-il.

[...]

Dans sa démonstration, Nicolas Sarkozy ne s'est pas privé de dénoncer "le consensus des économistes, ceux qu'on appelle des sachants", en évoquant les chiffres de la croissance au premier trimestre 2008. "Il disaient que ça serait 0,3%, circulez il n'y a plus rien à voir. On a eu 0,64%", a-t-il relevé.

C'était seulement quelques mois avant qu'il ne se rende compte, avec quand même du retard sur certains des sachants, qu'il vivait alors les derniers jours d'une bulle dont l'éclatement allait faire de lui le grand critique des abus du capitalisme financier. Il avait raison d'en profiter pour pavaner un peu, lui qui aime tant pavaner.

Si je parle de cette journée à Melun, c'est à cause de ce mot : "sachants". Sarkozy s'en prend aux sachants. Les sachants étaient pessimistes, le Très Grand Homme avec son énergie légendaire et son Paquet invincible pensait avoir établi sa supériorité. L'ennemi, ce sont les sachants. Et j'en viens à la question du jour : pourquoi Sarkozy s'en prend-t-il à la recherche ?

Sous Raffarin, Les Inrockuptibles avait lancé une pétition pour dénoncer la "guerre contre l'intelligence". C'était un peu prétentieux, mais l'analyse n'était pas si erronée : la droite "décomplexée" reconnaît avoir perdu la guerre de la culture. Cette méfiance, inaugurée avec Raffarin, devient une déferlante avec Sarkozy, l'ennemi juré de la Princesse de Clèves (voir ici également). On n'imagine pas chez le TGH une passion pour quelque chose comme l'art japonais. La culture se limite à la télé, et encore.

Mais la recherche, c'est quand même pas pareil que les Scènes Nationales. La recherche, c'est censé être utile. Elle est même censée être une source de richesse pour un pays. Nicolas Sarkozy a même dit : "Si la France gagne la bataille de la recherche, elle gagnera la bataille de la croissance et la bataille de l'emploi". Alors pourquoi tant de haine ? Pourquoi obliger les chercheurs à descendre dans la rue, alors que ce sont justement eux qui devraient être les fantassins dans la "bataille de la recherche". Faut-il gagner la guerre contre les chercheurs pour ne pas perdre la bataille de la recherche ?

Si on regarde ce que les chercheurs reprochent à la réforme, on relève, entre autres, ceci :

Ils s'opposent notamment: [...]

à une modulation des services qui se traduira par un alourdissement des services d'enseignement pour la plupart des enseignants chercheurs

à la dépossession du CNU de tout rôle de gestion nationale des carrières des enseignants chercheurs (promotions, congés sabbatiques).

Autrement dit, on précarise les chercheurs et on leur enlève leur autonomie.

Par ailleurs, on voit qu'il s'agit de soumettre les chercheurs non seulement au "pilotage" gouvernemental mais aux lois du marché. Et on ne crée aucun poste :

Le projet de budget 2008 prévoit 6 millions d'euros supplémentaires (moins que l'inflation) pour la recherche universitaire, et aucun emploi nouveau permettant de favoriser l'activité de recherche, d'améliorer l'encadrement pédagogique et de faire face aux nouvelles missions dévolues à l'enseignement supérieur (orientation, professionnalisation).

Le but est visiblement de dompter les chercheurs, les gérer comme on gère le personnel d'un hypermarché, en essayant d'en sortir le maximum de bénéfices ou moindre coût : précarisation, concurrence, perte d'autonomie, absence de postes. Que des nouveautés pour endiguer la fameuse fuite des jeunes cerveaux ! Comme si le problème véritable était la paresse des enseignants-chercheurs. Or, je ne sais pas s'il y a une catégorie professionnelle où l'on se met, tout seul, autant la pression, où l'on passe autant d'heures "sup'" le soir devant son ordinateur, où il y a autant de concurrence pour si peu de gain personnel. Mais le pouvoir se méfie de l'intelligence, de l'autonomie. Le pouvoir préfère le pouvoir, la mise sous tutelle. Le pouvoir préfère affaiblir ses interlocuteurs plutôt que de les renforcer.

Il faut écraser les sachants. Tant pis pour la recherche après tout.

4 commentaires:

jon a dit…

Très très bon billet qui a le mérite d'être court tout en montrant bien les limites du discours pseudo-volontariste sarkozyen en matière d'enseignement supérieur et de recherche.

En effet, pour nous les "sachants" (terme péjoratif je trouve), il ne fait aucun doute que toutes ces gesticulations élyséennes - Pécresse and co. ne sont que des exécutants fantoches et téléguidés - ont pour seul but : 1. de piloter la recherche de sorte d'orienter le peu de crédits disponibles (en baisse en argent et en postes alors que la pénurie est là depuis plusieurs années et que nos voisins européens financent leur étudiants deux fois plus que nous) vers de la recherche "appliquée" (comprendre utile au sens de la guerre économique) et 2. de précariser et mettre en concurrence les acteurs de la recherche et de l'enseignement supérieur, portant une atteinte grave à leur indépendance, garante pourtant d'une certaine conception de l'Humanité.

Bref, une fois de plus, le pacte républicain, comme avec l'éducation nationale, est en voie, doucement mais sûrement et savamment, de démantèlement ! Mais personne ne bronche !

Alors que c'est d'un anachronisme manifeste ! Encore plus, depuis les événements économiques de ces dernières semaines !

fer a dit…

Excellent billet qui entre en écho partiel avec mon dernier...

Monsieur Poireau a dit…

Tout ce qui porte un cerveau au lieu d'un short et des baskets déplait à notre TGH, c'est dit !
:-))

balmeyer a dit…

Oui, excellent billet.

"On n'imagine pas chez le TGH une passion pour quelque chose comme l'art japonais.", oui, c'est une chose absurde, mais on en vient à avoir de la nostalgie pour Chirac, nom d'un petit bonhomme (en mousse).