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22 février 2009

La bulle est plutôt dans les esprits

Quand il veut faire "pédagogique", Nicolas Sarkozy dit "premier élément", "deuxième élément", etc. Il faudrait lancer un jeu-concours pour trouver l'intervention où l'on arrive au plus grand nombre d'"éléments". Je serais étonné s'il dépassait les quatre éléments. J'ai entendu Hortefeux dire des "éléments", ce que j'ai pris pour la preuve que c'est un usage profondément sarkozyste.

Permettez-moi donc de suivre leur magnifique exemple.

Premier élément : la SocGen et la BNP, après avoir reçu le soutien de l'État pour survivre à la crise financière, annoncent plus d'un milliard et demi de dividendes pour leurs actionnaires, le justifiant ainsi :

Pour SocGen et BNP Paribas, toutes les deux bénéficiaires, le choix est simple. "Il faut récompenser les actionnaires qui ont souffert de la baisse de l'action". Donc, on verse un dividende.

Ceci ne semble pas provoquer d'émotion particulière du côté de l'Élysée.

Deuxième élément : au tout début de la crise, Nicolas Sarkozy avait proposé la création d'un fonds souverain qui permettrait aux États européens d'investir en leurs propres entreprises, afin de maintenir artificiellement leurs cours en bourse. (J'en avait parlé à l'époque.)

Troisième élément : le plan dit "de relance", à part quelques "mesurettes", soutient essentiellement la trésorerie des entreprises, leur permettant de maintenir, encore une fois, leurs cours malgré les inévitables baisses d'activité.

Quatrième élément : la baisse de l'activité (crise économique) sera due à l'éclatement de la bulle spéculative (crise financière). Tout le monde semble d'accord pour dire que cette bulle est la conséquence d'un système qui, à travers l'endettement à tout-va, a décroché la finance de la réalité économique.

Cinquième élément : non, c'est fini. Il n'y en a que quatre.

Avec tous ces éléments, on voit bien que ce qui intéresse le Pouvoir, c'est la valeur boursière des grands groupes "français". Que ce soit l'obsession de la droite n'est guère étonnant. C'est même pour cela que la droite existe. Mais ce qui est plus inquiétant, insidieux, c'est cette tentation permanente d'utiliser l'État pour soutenir non la production (il n'y a pas de demande), non la consommation (on s'en fout, ce sont des pauvres) mais simplement la valeur des entreprises.

Je cite à nouveau cet extrait des Cordons de la bourse :

Pour SocGen et BNP Paribas, toutes les deux bénéficiaires, le choix est simple. "Il faut récompenser les actionnaires qui ont souffert de la baisse de l'action". Donc, on verse un dividende.

Malgré une crise financière internationale sans précédente qui frappe la quasi-totalité des banques, les directions de ces deux fleurons doivent d'abord remercier leurs actionnaires d'avoir "souffert de la baisse de l'action". Dans un monde véritablement "ultra-libéral", la réponse serait évidente : vous, les actionnaires, vous avez parié sur le mauvais cheval, vous allez perdre un peu de vos sous. Et arrêtez de renifler comme ça. Malgré la situation catastrophique et le besoin d'assurer leurs fonds propres, et tout en acceptant l'aide généreuse de l'État, il a fallu malgré tout payer les actionnaires pour éviter qu'ils abandonnent leurs titres SocGen et BNP.

La bulle vient précisément de cette attitude. Les grandes sociétés s'interrogent, mais la plupart semblent penser qu'il est plus important de s'enfoncer dans la dette plutôt que de se fâcher avec les actionnaires.

Dorloter des actionnaires déjà refroidis par le plongeon des marchés, garder un maximum de liquidités pour traverser la crise et ne pas abîmer son image publique, l'arbitrage est délicat. Et les discours variés.

Si Lakshmi Mittal affirme que "tout le monde doit participer" aux efforts contre la crise, Pierre Gadonneix, patron d'EDF, veut avant tout "garder la confiance" des actionnaires.

En fait, "cela dépend des rapports de force entre actionnaires et dirigeants", estime Arnaud Riverain, responsable de la recherche chez Arkéon Finance.

A ce jour, seuls Renault et Alcatel-Lucent ont décidé de ne pas verser de dividendes cette année. (Source)

Renault ne versera pas de dividendes. Encore heureux, car ses titres viennent de passer dans la catégorie "junk"...

Sixième élément : visiblement, aussi bien pour Nicolas Sarkozy que pour les capitaines de l'industrie, aucune leçon n'a été apprise. La réalité reste financière. Ce qui compte, c'est le chiffre magique qui attirera l'investisseur. L'économie continue d'être secondaire.

Septième élément : le mot "économie" vient du grec oikos, la maison ou la maisonnée. Nous en sommes très loin, encore.

19 février 2009

L'assisté et sa 535i

Vous êtes, avec des amis, en train de prendre un verre sur une terrasse, sans doute en train de vous demander si vous pourriez prendre un verre de plus si la TVA n'était pas à presque 20 pour cent. Soudain, une grosse bagnole, sans doute de marque allemande, s'arrête devant vous, se gare peut-être avec une petite trace d'énervement. Un type en costard sort, bien habillé, sûr de lui. Il est parfois accompagné d'une femme en Chanel ou en Dior, impeccablement coiffée, souvent pas mal plus jeune que lui d'ailleurs, mais pas toujours.

Les yeux rivés sur ses propres affaires, le conducteur active la télécommande de la condamnation centralisée des portes et s'en va, peut-être vers un café plus huppé que le vôtre. Par sa manière de se comporter, sans jamais lever les yeux vers ceux qui de la terrasse l'observent, il est évident qu'il se sait regardé, et que c'est même un plaisir pour lui de sentir l'envie éprouvée par les autres mâles : "ça doit être pas mal de conduire une voiture comme celle-là". Sans jamais reconnaître l'existence de son public, notre cadre supérieur (et, parfois, son accompagnatrice) disparaissent dans une autre rue, laissant devant vous le magnifique symbole de sa supériorité sociale.

Voilà quelqu'un qui a réussi, qui aura sa Rolex bien avant cinquante ans. Il a voté Sarkozy parce que, entre autres, il est d'accord qu'il faut arrêter de payer pour tous ces assistés. Lui, en tout cas, ne veut plus payer pour eux. Lui, en tout cas, préfère prendre un modèle au-dessus quand il change de voiture plutôt que de payer pour des assistés, y compris pour les fonctionnaires qui sont des assistés faisant semblant de travailler, y compris pour les profs qui cumulent ces défauts et bien d'autres encore. Bref, il n'a pas très envie de se séparer de son argent qu'il mérite, lui.

Celui que vous avez vu sortir de sa grosse BMW, nous l'avons retrouvé. Il travaille dans la banque, ou dans les assurances, ou dans l'immobilier ou encore dans l'investissement conseil, quelque chose dans ce genre. Il vient de perdre beaucoup d'argent depuis six mois et sera sans doute obligé, l'année prochaine, de ne pas prendre un modèle au-dessus, ou même de descendre dans les série 3. Dur, je sais.

Le plus gros changement dans sa vie lui échappe encore, cependant. Personne ne lui a encore expliqué, noir sur blanc, la réalité de sa situation. La transformation est déjà en train de se faire pourtant. Inexorablement. Petit à petit, la vérité va éclater. Vérité insupportable qui sera aussitôt refoulée, déplacée. Mais voilà. Il est devenu, lui aussi, un assisté. Pire encore, il devient évident qu'il était déjà un assisté depuis bien longtemps. Toute sa carrière, finalement aura été dans l'assistance. La Rolex, la 535i, le costard : tout était payé par les pauvres. Les pauvres de demain.

C'était un enfant de la bulle, cette expansion artificielle de la richesse. Maintenant les pauvres vont payer pour cette bulle et toutes les largesses qu'elle a permises. Les pauvres vont payer parce qu'ils n'ont pas le choix, parce que l'alternative est pire pour eux. Ils vont s'endetter pour que notre conducteur puisse au moins se payer une 330i l'année prochaine. Cet assisté avec sa Rolex.