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13 mai 2011

Blanchir la nation en commençant par le foot

L'équipe de France de football est, dans notre réalité politico-médiatique, l'idéal du nationalisme. Nos néo-nationalistes à tendance sarkozystique (c'est-à-dire tout dans la surface des choses) voudraient depuis au moins 1998 que l'enthousiasme pour l'équipe Nationale puissent se traduire vers une…oui… une Identité Nationale, moderne, étincellante, avec contrats Adidas et TF1. Les téléspectateurs français ne deviennent de supporters véritables que lorsque leur équipe connaît des succès planétaires. Quand le ballon ne tourne pas rond, le public se montre, historiquement, très critique. En cas de match médiocre, les sifflets ne sont jamais bien loin. Ce fait, pourtant, n'a jamais refroidi le fantasme du nationalisme politique aux allures sportives.

Bref: l'équipe de France, c'est la Nation. C'est pour cette raison qu'il est triste de constater qu'à la tête de la Nation footballistique, le courant s'est inversé, et qu'on va courrir après les mêmes thèmes xénophobes (mais en version plus ou moins light -- c'est l'industrie du divertissement après tout) qui plombent la vie réelle. Tant pis.

S'il y a quelque chose de positif de l'affaire, c'est que, pour une fois, nous avons la preuve, la trace de ce qui aurait dû rester de l'ordre du non-dit. Une sorte de plafond de verre, un filtre blanchissant, dont l'existence n'aurait jamais pu tout à fait être prouvée, malgré d'éventuels soupçons, vient de devenir très concret. C'est pour ça que je ne peux pas être d'accord avec Romain qui critique la gestion de l'affaire par Mediapart. Oui, ça tombe mal, politiquement, mais c'est très important de sortir ce genre de procédé.

Une partie de la confusion initiale entourait la notion des joueurs binationaux et il a même été admis que c'était un véritable problème. Il se trouve, pourtant, que les enfants de 12 ou 13 ans que l'on voudrait écarter ne sont pas des binationaux, c'est-à-dire n'ont pas la double nationalité, ils sont seulement potentiellement binationaux. Voici comment l'explique Mathilde Mathieu chez Mediapart :

Derrière ce mot abusif de «binationaux» se cachent en réalité, comme Mediapart l'a déjà expliqué, des jeunes Français, exclusivement français à ce stade de leur vie (à quelques exceptions près), qui pourraient être tentés, plus tard, d'acquérir une seconde nationalité (celle de leur mère, de leur grand-père, ou d'un autre ascendant), pour rejoindre une sélection étrangère, le plus souvent par dépit.

Et comme le dit Laurent Blanc :

«Il ne faut pas que ce soit tous les joueurs qui puissent faire ça. Parce que tous les blacks, si tu enlèves les Antillais, ils ont des origines africaines. Donc, africaines, ils vont pouvoir aller dans une équipe africaine.»

Donc « binational » signifie pouvant un jour devenir binational. Et voilà qu'on se retrouve nez-à-nez avec cette même vieille confusion, qui explique au moins les trois quarts de la logique xénophobique sarkozyënne : l'immigration, clandestine ou non, que l'on voudrait supprimer ou « mieux gérer » n'a qu'une valeur symbolique : celle qu'on voudrait vraiment supprimer, gommer, effacer, c'est celle des années cinquante et soixante, qui concerne désormais des personnes qui sont français, dont les enfants et les petits-enfants sont français. L'« immigration » d'un postcolonialisme mal digéré, en somme. L'association entre burqa et une origine étrangère relève de la même logique. Je me souviens (mais je ne retrouve pas de référence sur l'internet) que le programme de Jean-Marie Le Pen dans les années 90 comportait la révision de toutes les naturalisations faites depuis, je crois, 1973…

Du coup, la « bi-nationalité » revient à la mode, en tant que grand fléau non seulement du football mais de toute la société française.Claude Goasguen a su saisir la balle au bond:

Interrogé sur les conséquences concrètes pour les gens concernés, Claude Goasguen répond: "Cela veut dire qu'on demanderait aux gens de choisir entre deux nationalités. Ou bien qu'on aille vers une limitation des droits politiques. Car il est tout de même gênant qu'une personne puisse voter en France et dans un autre Etat. En procédant ainsi un binational se retrouverait en quelque sorte avec une nationalité et demie".

Il y aurait même une sorte de population de faux français :

"En France aujourd'hui, on ne sait pas combien ils sont, sans doute 4 à 5 millions. Je souhaite aussi qu'on aille progressivement vers une limitation de la double nationalité par le biais de discussions bilatérales avec les pays", souligne-t-il.

Un peu plus et on va nous annoncer qu'ils vont nous égorger dans nos lits dès que le signal sera donné par Moscou ou je ne sais quelle capitale musulmane.

Mais, pour Goasguen, il s'agit quand même de vrais binationaux (qui restent, pour rappel, des vrais français), tandis que chez nos purificateurs footballistiques, le joueur (de 12 ou 13 ans) binational est seulement potentiellement binational, et seulement, pour l'instant, français à 100%. L'ombre de la binationalité fantôme s'infiltre dans les mentalités pour signifier, sous le sceau d'un bon sens d'apparence (on ne va pas former l'équipe nationale de l'Algérie à Clairefontaine, tout de même). Aurait-on enfin trouvé la manière de distinguer entre un « nous » national et un « eux » français mais pas vraiment français ?

16 novembre 2009

Des spéléologues, du plastique, du football, du tribalisme : IdentNat

Essayons donc de comprendre ce que doit être la Nouvelle Identité Nationale, dès lors que l'aurait trouvée. Dans ce but, des équipes d'élite, des spéléologues pur souche, sont partis vers le Massif Central, mais nous n'avons pas, pour l'instant, de leurs nouvelles. Cela ne devrait tarder et nous vous tiendrons au courant de tous les dévéloppements en temps réel.

En attendant les enseignements de cette mission, qui n'est pas, nous tenons à le signaler, sans risque, il peut être utile de revenir sur quelques nouvelles intuitions toutes fraîches.

Depuis quelques jours, je suis resté sur l'idée que cette grande « réflexion » ne pouvait aboutir qu'à l'instauration d'une bidouille, un truc en plastique qui ne pourrait être utile qu'à une seule personne, ou du moins une seule force politique qui a choisi de « vaincre » le Front National en le remplaçant. (Diabolisons Le Pen, mais pas ses idées, en somme.) Cet état de la réflexion laissait en suspens la nature précise de l'IdentNat que nous sommes appelés à construire. (Sauf que, le temps de la réflexion à peine commencé, Sarkozy a déjà dévoilé, dans le Drôme, toutes les bonnes réponses de l'interro : on est super top français quand on lit la Princesse de Clèves...)

La question n'est pas simple : Sarkozy veut dire, en somme, que les Nations n'existent plus, et que par conséquent l'Esprit National a diminué, nous laissant aller à notre haine de soi, et à notre crise d'identité. Je me lève le matin et je dois relire tout mon passeport pour me souvenir de ma nationalité. Et puis toute la journée je me déteste. Il faut donc inventer le Nationalisme sans Nation. Et bien sûr cela n'existe que dans le football, et un peu dans le rugby. Et encore, les vrais supporters ont tendance à être bien plus fidèles à un club, qui mélange joueurs de plusieurs pays le plus souvent, qu'à une équipe nationale. Enfin, dans mon expérience. Mais le foot fournit l'exemple, ce n'est pas le hasard si tout le monde le cite. Si on peut être supporter du « maillot » d'un club, on peut tout aussi bien l'être pour le « maillot » de son pays, du moins le temps d'un match.

Mais pour le Sentiment National de la Nation qui n'est plus une Nation, par quoi va-t-on remplacer le maillot ? Par un truc un plastique, je disais. Ensuite, j'ai trouvé : c'est le sentiment « tribal ». Une sorte d'appartenance générale qui divise le monde entre eux et nous. Cela suffit, cette distinction. Eux, là bas. Nous, ici. (Et dans les DOM-TOM, mais bon.)

Et soudain tout devient très clair. Je comprends pourquoi il fallait depuis le début que ce soit le même ministère qui s'occupe de l'Identité Nationale et des Expulsions et Rafles. Car l'identité nationale, ce n'est pas dans Racine, c'est dans « eux/nous ». Voici donc, pourquoi il faut rejeter le débat sur l'Identité Nationale, car tout ce qui sera dit à ce sujet ne servira qu'à donner crédit à l'enforcement, par la police, de la distinction eux/nous. Je n'ai pas envie d'en porter la responsabilité.

Nous avons perdu le contact avec les équipes de spéléologues. Une équipe encore plus d'élite est actuellement sur zone pour tenter de les retrouver.

14 novembre 2009

Le portraitiste

C'est l'été. Soudain je suis peintre : portraitiste.

Je vais sur la place du marché, je m'installe un étal avec mon matériel et des portraits de gens célébres pour montrer que je sais peindre : Dalida, Claudia Schiffer, ainsi que quelques beaux anonymes. Derrière mon chevalet, je fais semblant de finir un portrait à partir d'une photo pendant que les badauds tournent autour avant d'aller chercher leurs poireaux. À part un sourire de temps en temps, je les ignore, me donnant entièrement à mon art.

Vers 11 heures, il commence à y avoir du monde. Enfin quelqu'un veut un portrait, un type de la quarantaine en polo jaune. Je me demande pourquoi il veut son portrait, mais tant pis, j'y vais. Je travaille, fronce les sourcils, étudie la forme du crane, les proportions du visage, l'arrondi des orbites, l'expression : c'est un fonceur, mais il faut lui donner une profondeur que je tente de deviner. Au bout de vingt minutes je lui montre l'oeuvre. Il n'est pas content du tout, me dit que ce n'est pas lui. Il est très en colère. Je regarde, pour comparer. Il a raison, ce n'est pas très ressemblant : je vois que je viens de peindre Adolph Hitler.

Excuses, pas fait exprès, vraiment désolé. Il le prend très mal quand même. Il y a du bruit, il se calme et s'en va.

Les gens partent, d'autres arrivent, curieux. Enfin un client. Je fais très attention, mais cette fois c'est le maréchal Pétain, képi et moustaches. Et tout l'après-midi c'est la même chose : Milosevic, Staline, Laval, Karadzic, Bush Jr., alors que mes modèles sont des gens tout à fait ordinaires. Il fait chaud, l'énervement monte. J'essaye d'expliquer que je n'y suis pour rien, évidemment personne ne me croit. « Ce n'est pas drôle du tout ».

À la fin de la journée mon étal est en miettes, chevalets renversés. Dalida et Claudia déchirées.

13 novembre 2009

L'amour de moi

Pas le temps de faire un vrai billet aujourd'hui, mais le Président de la R. a fait un descours hier qui donne envie de réagir à chaud, ou à tiède tout au moins.

Je prends un morceau avant de continuer (page 2 du pdf officiel, sur le site de l'Elysée) :

Je veux le dire parce que je le pense, à force de vouloir effacer les Nations par peur du nationalisme on a ressuscité les crispations identitaires.

Il le dit parce qu'il le pense. Ah. Puissant, ça.

Effacer les Nations par peur du nationalisme ? Pas parce que l'économie est devenue mondiale, pas par peur de retomber dans des guerres entre pays « civilisés » ?

C’est dans la crise de l’identité nationale que renaît le nationalisme qui remplace l’amour de la patrie par la haine des autres.

Voilà la clé du système : l'identité nationale contre le nationalisme. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ?

A force d’abandon nous avons fini par ne plus savoir très bien qui nous étions.

« Nous » ne savons plus qui « nous » sommes parce que « nous » n'avons plus la Nation pour « nous » le dire. Admettons, par esprit de bienveillance envers celui qui a tant donné pour son Pays. Il faudra donc trouver ailleurs cette fameuse identité. Comme je disais l'autre jour, une bidouille qui remplace.

Mais a-t-on vraiment besoin de MM. Sarkozy, Besson, Hortefeux et Raoult de nous dire qui nous sommes ?

A force de cultiver la haine de soi nous avons fermé les portes de l’avenir. On ne bâtit rien sur la haine de soi, sur la haine des siens et sur la détestation de son propre pays.

L'identité Nationaliste (pardon, nationale) serait surtout un bouclier anti-« détestation de soi », autrement dit : la France a toujours était grande, y compris quand elle a fait des saloperies colonialistes. Interdit de critique, de la même manière que le député UMP Éric Raoult voudrait obliger Marie NDiaye à se taire, puisqu'elle a reçu un prix.

La finalité de la bidouille nationalistique sera donc l'amour des siens ? Je dirais plutôt, et en cela je crois avoir bien compris le message d'Éric Raoult, qui s'inquiétait qu'on puisse dire « monstrueux » et « Sarkozy » ou « Hortefeux » dans la même phrase, qui nous donnait un exemple très réfléchi du futur règne de l'IdentNat, je dirais plutôt : l'amour de soi, ou même, venant de Sarkozy, l'amour de Moi. Nous oublierons notre haine de nous-mêmes et de notre passé et notre manque d'identité dans l'amour infini que nous devons à notre Petit Prince.

19 janvier 2008

La religion : le parafoudre de Dieu

Sarkozy continue à parler religion, et j'allais (re)dire ce que j'en pense, en somme qu'il s'agit de rétablir un ordre colonial sans colonies, dans lequel les colonisés (anciennement : "immigrés"; anciennement : "jeunesse issue de l'immigration"; bientôt : "vieux et jeunes issus de l'immigration"...) n'ont qu'à bien se tenir : ils ne partagent pas les "racines chrétiennes" de la classe coloniale, ne pourront jamais être des vrais français, et ainsi de suite. On comprend de mieux en mieux comment la politique de l'Identité Raciale de Brice Hortefeux n'est pas ni un détail, ni un accident, ni une concession à l'extrême droite, mais la pièce maîtresse dans le symbolisme idéologique de Nicolas Sarkozy. Enlever le racisme et la xénophobie et tout s'écroule.

Voilà donc le billet auquel vous avez échappé. Pour le moment en tout cas.

C'est ce que j'allais écrire avant de lire ce matin le billet de Juan concernant les dernières élucubrations mystiques de notre Très Grand Chanoine (TGC). Juan conclut son billet ainsi :

J'ai tendance à penser qu'il faut réserver les combats aux "causes réelles et sérieuses" d'inquiétudes. La laïcité, aujourd'hui, est-elle menacée par une décision du gouvernement Sarkozy ? Non. La sécurité sociale, oui. L'intégration, oui. La démocratie parlementaire, oui. Le pouvoir d'achat des plus pauvres, oui.

Au contraire, ne s'agit il pas d'un "vacarme" supplémentaire ? Il est toujours plus facile pour la gauche de pousser des cries effrayés sur la laïcité (qui leur reprochera ?), que de se mettre d'accord sur des contre-propositions contre les mesures de destructions sociales ou le mini Traité Européen. Cela n'empêche pas la vigilance, bien au contraire. Mais on a l'habitude.

Voilà ce qui fait "Tilt!" Chez moi en tout cas. N'oublions pas l'un des fondements essentiels du sarkozysme : les mots ne coûtent rien, le pognon est pour les amis. Il y a deux Sarkozy (je sais : un suffit largement, mais c'est pour les besoins de la démonstration) : l'un a un complexe identitaire qui le pouse à affirmer ses racines chrétiennes, à proclamer qu'il y a trop de musulmans en Europe, à montrer Bigard au Pape ; l'autre ne pense qu'à solidifier son pouvoir et à en profiter, en faisant profiter ses copains, les membres de sa caste par la même occasion. Celui-ci est prêt à dire n'importe quoi si d'aventure cela peut l'arranger : pleurer la lettre de Guy Môquet, pratiquer "l'ouverture", promettre de revaloriser le pouvoir d'achat et les petites retraites.

Bien sûr, quand Sarkozy met en cause la laïcité, oublie qu'il existe en France encore quelques athées, ce sont les deux Sarkozy qui parlent en même temps. Je ne sais pas grand'chose de ses convictions intimes (à la rigueur je m'en fous), mais j'ai le soupçon qu'avec ce thème nous ne sommes pas loin de ce que le bonhomme pense vraiment. Mais peu importe. Car l'autre Sarkozy, le narcissique qui est prêt à raconter n'importe quoi du moment que ça lui est utile, parle en même temps. Et celui-ci ne pense qu'en termes tactiques.

Quel intérêt y a-t-il à émeuter les défenseurs de la laïcité ? Comme le dit Juan, il faut créer du "vacarme". La religion est le paratonnerre du moment, comme les tests ADN avaient servi de chiffon rouge au moment de la loi Hortefeux (l'ignoble, l'infâme, l'abominable...). Il faut bien que les gauchistes aient des sujets de polémique, laissons-les dépenser leurs forces et leur salive pour des conneries, pour quelque chose qui de toute façon ne mange pas de pain. Tout est bon, en fait, qui remet la gauche en position de "donneur de leçon", tout en donnant des gages à la bonne vieille droite.

Carla Bruni est une diversion, la religion l'est aussi. Je pense. Mais c'est une diversion plus grave et plus perverse que sa vie de flambeur avec Carla B. Car s'il ne recontrait pas de résistance sur ce chemin, il est certain qu'il ne se priverait pas d'aller plus loin, avec des conséquences que l'on peut trop facilement imaginer. Comme le dit encore Juan, il faut rester vigilants.

UPDATE: je rajoute le tag "vacarme" après avoir lu ceci.

4 janvier 2008

Politique de civilisation

Fi... Monsieur Poireau écrit, à propos des voeux de notre Très Grand Homme (TGH) :

Et moi, dès qu'un homme politique se met à me parler de civilisation, je l'avoue, je suis très inquiet. Pas vous ?

Oui, Monsieur Poireau, moi aussi je suis très inquiet.

Surtout quand l'homme politique en question est Nicolas Sarkozy, celui qui croit qu'il y a un « trop grand nombre de musulmans présents en Europe » (le lien va vers le désormais célèbre billet de Jean Quatremer) , et qui s'attend à un "choc des civilisations" entre les musulmans et l'occident.

Surtout quand le TGH en question vient d'aller à Rome chanter la "profondeur de l'inscription du christianisme dans notre histoire et dans notre culture", et les "racines chrétiennes de la France", ces mêmes "racines" qui ont servi traditionnellement à justifier le refus de l'adhésion de la Turquie à l'UE.

Dans les Voeux, "la politique de civilisation" a l'air tout gentil, surtout quand on écoute les phrases déclamées en hâte et en directe-live à des téléspectateurs déjà à leur deuxième ou troisième bouteille de champ'. Car la civilisation, c'est, en vrac: la ville, l'école, l'intégration, la diversité, la justice, les droits de l'homme, l'environement. En gros, que des choses bien, tellement "bien", d'ailleurs, qu'on comprend mal en quoi ce nouveau souci pourrait constituer une politique. Sauf que, comme souvent, sous la surface, il y a une pensée beaucoup moins gentille et curieusement beaucoup plus théorique. Dans ses voeux, Sarkozy disait:

Avec 2008, une deuxième étape s'ouvre : celle d'une politique qui touche davantage encore à l'essentiel, à notre façon d'être dans la société et dans le monde, à notre culture, à notre identité, à nos valeurs, à notre rapport aux autres, c'est-à-dire au fond à tout ce qui fait une civilisation. (C'est moi qui souligne, o16o.)

Il veut redéfinir notre tissu social, et plutôt que de faire dans la "gestion" ("depuis trop longtemps la politique se réduit à la gestion restant à l'écart des causes réelles de nos maux qui sont souvent plus profondes"), où il faut lire : l'économie, pas si important que ça, apparamment, un truc pour des pinailleurs, nous allons faire dans les valeurs et l'identité. Identité, forcément Nationale. Mais la pièce manquante dans ce discours, c'est justement le discours de Rome. Prenez par exemple ce beau morceau :

La laïcité n'a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n'aurait pas dû. Comme Benoît XVI, je considère qu'une nation qui ignore l'héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture, contre ce mélange d'histoire, de patrimoine, d'art et de traditions populaires, qui imprègne si profondément notre manière de vivre et de penser. Arracher la racine, c'est perdre la signification, c'est affaiblir le ciment de l'identité nationale, c'est dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire.

Notre ciment social version Sarkozy sera donc le christianisme, voire le catholicisime. C'est lui qui fournira les "symboles de mémoire" dont nous avons "tant besoin", et ce même pour des Français qui n'ont pas participé à cette "mémoire" chrétienne, qui n'ont rien à voir avec elle, qui ne s'y reconnaissent pas. Le peuple réclame des symboles, donnons leurs des crucifix et des saints (ou peut-être des seins...). L'identité Nationale est chrétienne. Voilà tout. Voilà pourquoi il fallait amener Bigard voir le pape. Voilà pourquoi la Turquie ne saurait faire partie de l'Union européenne. Voilà pourquoi il y trop de musulmans en Europe.

Voilà pourquoi... la politique de la civilisation dissimule (mal) le fantasme d'une politique identitaire, où l'on veut "civiliser" le monde un peu comme la France a voulu "civiliser" les sauvages de ses colonies.

Je ne pense pas que Sarkozy soit quelqu'un de très pieux. Il a, après tout, Bigard dans le rôle du croyant de service. C'est dire. Sarkozy est quelqu'un (il me semble en tout cas) qui pense par des oppositions entre groupes. Nous contre eux. Nous, les méritants, les bosseurs, etc., contre eux les fainéants, les musulmans, les noirs, les chômeurs. Etc. La religion, le catholicisme est pour lui une manière d'affirmer un nous, des gens "bien", qui servira de bouclier moral dans le choc contre les autres. Dans mes plus intimes convictions, je suis athée, mais suis plutôt un agnostique pratiquant (voir la discussion de tout cela chez Nea, en plusieurs salves). Ce que déteste par dessus tout dans la religion ordinaire, c'est quand elle sert à signifier une supériorité en affichant l'appartenance à un groupe. Et pourtant, on dirait qu'il n'y a que cela qui intéresse notre Très Grand Chanoine dans le christianisme.