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9 juin 2008

Gauchitudes 4 (Point de vente)

Dans les deux dernières livraisons dans cette série de gauchitudes, j'ai voulu mettre l'accent sur l'aspect local et fragmentaire du pouvoir politique qu'une future gauche pourrait chercher à mettre en place. Maintenant, je voudrais revenir à la question pratique : comment vendre politiquement, électoralement, une telle idée. Pendant la campagne de 2007, la démocratie participative a posé quelques véritables problèmes de communication. On a souvent reproché à Ségolène Royal d'avoir passé plusieurs semaines à écouter les Français, période qui a servi à Nicolas Sarkozy pour démarrer tranquillement sa machine à communiquer, occuper déjà pleinement la scène, etc. Martin P. disait quelque part que la démocratie participative avait comme faiblesse tactique le fait de faire taire celle qui voulait l'imposer. Et plus grave encore, peut-être, la démocratie participative semblerait incompatible avec le format de plus en plus individualiste de l'élection présidentielle.

Suite à une conversation web 0.7pl12 que j'ai eue avec lui, Dagrouik résume ainsi la situation :

[...] le français à peur du bordel, de l'inconnu et en même temps veut donner son avis sur tout. Face au saut dans l'inconnu, il a préféré le caporalisme et la présidence à la Berlusconi de Sarkozy. Le français a peur du bordel (et du changement ), mais il vit dedans, et au final l'organise lui même avec tous les moyens qu'il dispose.

Il ne faut pas oublier non plus que si chacun veut s'exprimer, et à la rigueur être écouté, il est moins évident que notre électeur accepte que les autres aient le même droit à l'expression et soient tout aussi bien écoutés. Le Très Grand Homme (TGH) a réussi sa campagne grâce à sa capacité à convaincre les téléspectateurs que quand il disait : "les Français sont des fainéants", chacun comprenait qu'il parlait seulement des autres. Il ne faudrait pas négliger cet aspect des choses.

Ainsi, même si je pense que la démocratie participative pourrait être une très bonne chose, il ne faut pas se faire d'illusions sur les faiblesses tactiques qu'elle engendre. Il faut donc la vendre autrement.

Un peu de mercatique

Vous vous souvenez? La "mercatique", c'est le mot censé être l'équivalent officiel de l'anglais marketing. (Le mot n'a pas bénéficié d'assez de marketing pour s'imposer. Il a peut-être l'air trop mercantile aussi...)

Comment donc vendre l'idée d'un rapprochement entre le citoyen et les instances de décision collective, sans paraître faible soi-même, ou encore ? Je parle pas, là, seulement de la démocratie participative à la Royal, mais des toutes les mesures de démocratisation imaginables : le candidat qui proposera de limiter le pouvoir de président pour augmenter celui du parlément (autrement qu'avec des micro-mesures même pas symboliques), passera pour faiblard, cherchant à botter en touche et donc pas à la hauteur, limite incompétente. Pardon : je voulais dire : "incompétent". (Cela ne vous rappelle rien?)

Imaginons que toute la gauche se mette derrière cette idée. Deux approches se présentent alors : vendre ces idées comme une manière de contrer des siècles d'injustice, la victoire des faibles contre les forts... ou bien comme une façon de doper l'économie, libérer les énergies, rendre la vie plus amusante, positiver un max, "ensemble on peut tout faire sauter", "on va se marrer", etc.

(Dans le prochain numéro j'essaie de fournir quelques idées plus concrètes pour vendre.)

2 juin 2008

Gauchitudes 2 (Boucle locale)

Suite de la série des Gauchitudes.

Boucle locale

Je suis de ceux qui pensent que le marché peut faire bien certaines choses, souvent mieux qu'une planification étatique. Hier je parlais de la confrontation entre le marché et l'Etat, et jmfayard a souligné l'intérêt qu'il y avait à ne pas rester dans la simple opposition Etat/marché. Cette idée me semble essentielle, en effet, pour sortir de certaines des vieilles habitudes qui font que les désirs de la gauche se heurtent à des réalités financières comme le pacte de stablité. Il n'y a pas que la gauche pour s'y heurter, bien sûr... mais passons. D'un côté, l'Etat est l'expression du collectif, et donc le rempart contre la dureté des "fins de cycle", mais d'un autre, l'étatisme n'est pas, en soi, une valeur de gauche. Et pourtant, c'est ce que l'on a souvent reproché à la gauche, parfois avec raison.

Le rapport entre l'Etat et le marché n'est pas seulement une question de bonne gestion, ou d'efficacité, mais une question éminement politique, une "conviction" comme le disais hier Monsieur Poireau. Quel choix veut-on faire entre l'efficacité des marchés et la souffrance humaine engendrée par krachs et autres couacs ? Que vaut cette souffrance?

Reprenons ces arguments d'efficacité du marché, qui dissimule un autre type de problème politique. L'efficacité du privé est devenue une idée reçue, que même la gauche n'essaie plus de renverser. Encore une fois, je ne veux pas m'enfoncer dans l'opposition entre l'État et l'entreprise, mais suggérer que l'avantage de l'entreprise (toujours en termes d'efficacité) sur l'État n'est pas nécessairement une loi économique, mais, en partie du moins, une question d'échelle : les petites structures sont parfois plus efficaces que les grandes. Et l'Etat est l'une des plus grandes structures, avec une mention spéciale pour l'Etat français avec sa prédilection pour la centralisation. Mais même à l'intérieur du monde de l'entreprise, il ne manque pas d'exemples qui montrent la même chose : souvent la très grosse boîte où il faut faire des centaines de réunions pour faire ci ou ça, n'est, comparée à une petite start-up, ni efficace ni innovante, n'arrive pas à s'adapter aux réalités du monde, partage en fait la plupart des défauts habituellement attribuées à l'État, seulement à une échelle différente.

Souvent nos amis libéraux semblent penser que la légendaire efficacité du "privé" est due à la pression des resultats sonnant et trébuchants et au poids des actionnaires, alors que souvent ces supposés avantages sont dûs simplement au fait que l'entreprise peut agir dans une logique plus locale, avec moins de distance entre les instances de décision et l'application de ces décisions. Et quand on dit les choss comme ça, on s'aperçoit que cette efficacité là n'est pas nécessairement réservée aux entreprises, mais peut être partagée des entités collectives.

Voilà donc une valeur de gauche qu'il me semble important, et utile, de défendre. Certes, c'est François Mitterrand qui a lancé la décentralisation, certes le PS est globalement crédité pour être efficace (tiens!) sur le plan local et régional, mais il faudrait encore enfoncer le clou pour en faire une valeur de premier plan. La démocratie participative, est, me semble-t-il, une tentative d'aller dans cette direction, même si pour l'instant le cadre reste celui d'une prise de décision nationale.

Et, bien sûr, ce n'est pas seulement une question d'"efficacité". Le rapprochement entre le citoyen et les instances de décision est un enjeu profondément démocratique, et profondément "gauchiste".

2 mai 2008

Un blog dans chaque gamelle

Tout à l'heure, on parlait du dernier classement Wikio, et Eric Mainville disait, soulignant que Wikio n'est ni de droite, ni de gauche, dans les commentaires, ceci :

Mais attention, gardons toujours un esprit critique, notamment vis-à-vis de wikio, entreprise certes sympathique, efficace, mais dont le but n'est pas de promouvoir des idées de gauche. L'outil ne doit pas nous bouffer.

Et, enfin, dernière remarque grinçante: il faut sortir, agir vers l'extérieur. Sinon ce militantisme sur le net sera contre productif, sans aucun effet sur le réel.

Et il a raison, sur le fond : un classement des blogs, c'est léger. Il nous faut en effet du lourd. Il ne faut pas que les blogs se réduisent à un jeu. J'ai tendance à penser, cependant, que cette victoire n'est pas sans importance, justement parce qu'un classement peut servir de vecteur à des idées, à un certain discours rival.

Et, puis, il y a le fait que le Web devient un enjeu politique en soi. Je ne veux pas verser dans le boboïsme 2.0, mais il suffit de voir à la fois la maladresse des hommes politiques à s'emparer d'un outil aussi simple qu'un blog (voir le billet de Julien Tolédano à ce sujet), ou encore cette tentative, tout aussi maladroit semble-t-il, du pouvoir d'occuper ce même espace. (On ne veut pas laisser ce terrain à Désirs d'avenir et au Congrès utile et serein.) Je parle des Assises du numérique, lancées par Eric Besson himself. C'est un enjeu tellement important que Sarkozy y a lancé l'un de ses plus fidèles serviteurs. Besson explique:

La création d'un secrétariat d'Etat en charge de l'économie numérique constitue une première dans l'histoire des institutions de la République. En désignant un membre de son exécutif pour conduire sa politique numérique, elle pourra renouer avec une véritable ambition : devenir une grande nation numérique. A ce titre, le Président de la République et le Premier Ministre m'ont demandé de présenter avant le 31 juillet 2008 un plan de développement de l'économie numérique pour qu'à l'horizon 2012, la France ait retrouvé les premiers rangs du monde numérique.

"... une grande nation du numérique". Il a oublié de mentionner le Minitel. Ensuite, on arrive au plan d'action, décidé déjà avant les Assises qui n'auront donc pas grande chose à asseoir:

Ce plan comportera trois grands volets : accélérer le déploiement des réseaux numériques sur l'ensemble des territoires ; libérer la création de valeur et favoriser la diffusion des contenus ; promouvoir la diversification et l'appropriation des usages pour une approche renouvelée de la citoyenneté.

Alors, point par point :

  1. "accélérer le déploiement des réseaux numériques sur l'ensemble des territoires" ... Bref, de sous pour les industriels. Le réseau français est déjà très performant par rapport aux autres "grandes nations numériques".
  2. "libérer la création de valeur et favoriser la diffusion des contenus" ou Comment dire une chose et son contraire. Ce sera quoi ? Une sorte d'iTunes national...?
  3. "promouvoir la diversification et l'appropriation des usages pour une approche renouvelée de la citoyenneté". Et voilà ce à quoi je voulais en venir : faut-il attendre l'Etat, et surtout l'Etat de Sarkozy pour que les citoyens se réappropient leur citoyenneté grâce au "numérique"? Un blog dans chaque gamelle...

J'ai horreur d'être mauvais esprit, mais il faut bien que quelqu'un le fasse : ne s'agit-il pas, avec cette promotion de la "diversification" et de "l'appropriation des usages", pour l'Etat de s'approprier toute cette énergie démocratique qui de toute façon déborde de partout sans attendre personne, et la canaliser dans une sorte de Grand Machin National pour éviter que ça fasse du mal à l'ordre établi?

Edit: une petite précision pour nuancer le propos d'Eric.

2 mars 2008

Verrouiller le changement

Avant hier, un peu perdu dans une librairie, je tombe sur un petit livre noir par Edgar Morin, Où va le monde ? Comme c'est tout petit, et comme je ne connais pas grand'chose à la pensée de de ce penseur, je l'achète et je commence à le lire. Je me rends compte, au bout de quelques pages, que le livre a été écrit en 1981 et réédité en 2007, quelques mois avant le lancement, par notre Très Grand Homme (TGH), du thème de la "politique de civilisation" dont je parlais déjà l'autre jour. Autant essayer de voir à quoi ressemble une "vraie" politique de civilisation, non?

Pour tout avouer, je ne sais pas encore ce que c'est, en détail en tout cas. Je n'ai encore lu que les 40 premières pages, qui sont parfaitement abordables, même quand on n'est pas historien-philosophe-sociologue-économiste de formation. Et en fait, ces première pages m'ont fait réfléchir un peu, et j'en suis revenu à notre Lider Maximo à nous.

Il y a quinze jours, Dagrouik publiait la réflexion de l'un de ses lecteurs libéraux, sur la question : Sarkozy est-il libéral? Je me souviens d'avoir lu un édito que je ne retrouve plus dans les Echos ou dans La Tribune qui parlait du désarroi et de la déception des "vrais" libéraux après quelques mois de Sarkozy. Je viens de trouver ce billet (en anglais), écrit pendant la campagne par un vrai libéral londonien pour qui le TGH représente surtout la droite dure ("hard right wing"), bien plus qu'une véritable pensée libérale. Pour cet auteur, Sarkozy est surtout un colbertiste avec une vision "authoritarian and paternalistic" de la politique, qui croit que l'Etat doit protéger certaines entreprises privilégiées contre la libre concurrence, fût-elle européenne. Les positions de Sarkozy sur la pêche et Arcelor-Mittal ont bien montré, en effet, les limites de sa foi en la liberté du marché.

Pour ma part, je reste scéptique quant à l'existence d'une véritable pensée politique sarkozyste, encore moins une pensée économique. Ce qui compte chez lui, ce sont les valeurs (genre "travailler dur"), un système de caste (les gens bien contre les autres), un certain opportunisme politique permanent et versatile, et une soif narcissique de pouvoir. C'est ce dernier élément qui l'empêchera pour toujours d'être un "vrai" libéral. Pour cela il faudrait consentir non seulement d'entreprendre des choses très peu populaires auxquelles les français sont résolument opposés, mais surtout, il faudrait qu'il lâche des bouts de pouvoir. Le "volontarisme politique" est par définition anti-libéral car il est narcissique, centralisant, paternaliste.

La grande transformation de la société, toutes ces "réformes" rêvées et promises qui devaient balayer toutes les choses que tous les électeurs n'aimaient pas dans leur propre pays, grand chantier sarkozyste qui fut si bien vendu aux téléspectateurs pendant la campage, cette grande transformation était peut-être impossible. Car pour "vaincre les conservatismes", il aurait fallu pouvoir briser les systèmes de castes, la domination des très grandes entreprises qui, protégés en effet par l'Etat empêchent l'innovation et la rénovation de l'économie française, autrement dit briser tout ce système de connivence entre le pouvoir et l'argent, ce système dont Sarkozy est l'emblème, la mascotte en peluche.

Et c'est là où j'en viens enfin à Edgar Morin. Le bouquin que je lisais était donc écrit en pleine guerre froide et cherche à montrer, entre autres, comment - si j'ai bien compris - la rigidité du pouvoir et de l'organisation sociale et économique est néfaste pour le développement d'une société. Ses exemples sont l'URSS et les Etats-Unis des années soixante, soixante-dix et quatre-vingts, mais on peut assez bien les transposer vers la France d'aujourd'hui.

La marche de l'histoire, pour Edgar Morin, ne se commande pas et ne peut pas se deviner à partir du passé et du présent, car notre vision même du présent est imparfaite. Du coup, l'image que nous faisons du passé l'est tout autant : nous choisissons le passé qui nous convient au moment. Les "germes" du futur qui sont déjà présents aujourd'hui sont encore invisibles, trop marginales pour qu'on puisse deviner que ce sont elles qui vont tout fixer. Chaque innovation est d'abord marginal, puis déviant, puis tendance, puis nouvelle norme. On voit comment les politiques gestionnaires pour la recherche et la culture, prônées par Sarkozy pour leur "efficacité" sont justement inefficaces : elles sont faites pour répondre à une évaluation immédiate, dans les termes d'aujourd'hui, ou à satisfaire les envies des nos "consommateurs culturels" sans avoir l'audace de vouloir de influencer ou même détraquer ces envies. Tout, dans un monde sarkozysé, doit pouvoir se diriger à partir du pouvoir centre. Devinez qui occupe ce pouvoir central.

Le progrès viendra du marginal, de l'inattendu. Ce n'est pas Lagardère, Bolloré, EADS qui vont inventer le monde de demain, mais plutôt des inconnus avec des idées bizarres. Des petits, des faibles qui vont devoir se battre contre les champions économiques protégés par l'Etat paternaliste. Dans ce que j'ai compris de ma lecture un peu rapide de la notion de "complexité" chez Edgar Morin : on ne peut pas contrôler, maîtriser l'Histoire, on peut juste espérer l'influencer.

Sarkozy s'est vendu comme incarnant le changement, le bouleversement de toutes les vieilleries dont il faut "libérer" le pays. Et pourtant il représente en réalité une nouvelle variante sur le vieux conservatisme qui est encore mieux incarné par François Fillon. La décentralisation semble bloquée, les seules mesures du rapport Attali qui auraient pu aller dans ce sens, comme la suppression des départements, ont été les premières à être écartées. Et pourtant, le rapport Attali est marquée de la même contradiction entre la volonté d'en finir avec le dirigisme à la française et la volonté de décider, de façon dirigiste, la fin du dirigisme...

Le changement viendra quand la décentralisation avancera, quand l'Etat cédera un peu de son pouvoir. La démocratie participative de Ségolène Royal n'était pas assez fignolée pour être efficace dans une campagne électorale. Pourtant, ce n'est que ce genre de changement qui pourrait effectivement ouvrir véritablement les choses.