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13 mars 2012

Brouiller pour mieux règner

La prestation du Très Grand Homme (TGH) sur TF1 hier soir, ainsi que le croisement des courbes (du premier tour) laissent une abondance de sujets à traiter. Pour repartir sur l'episode Paroles de candidat d'hier, je voudrais revenir à ce que je disais hier :

En 2007, Sarkozy, aidé beaucoup je crois par Emmanuelle Mignon, réussissait à se placer sur chaque question en créant la confusion sur la répartition gauche/droite.

C'était un peu plus tard, mais avec la burqa la technique marchait bien : les droites républicaine, catholique, souverainiste et xénophobe trouvaient forcément leur compte ; à gauche, les arguments de laïcité et droits de femmes semaient le doute également, prenant le dessus sur les considérations des droits individuels, des réalités d'une société, oui, multiculturelle moderne.

[…]

Aujourd'hui, on a quand même l'impression que cette méthode de brouiller les pistes est moins efficace, ou même plus efficace du tout.

Et je donnais comme explication le succès relatif depuis deux ou trois ans de Marine Le Pen, qui, grâce à ce que les communicants appelleraient sa "pédagogie", a rendu visible, lisible, compréhensible les ficelles des brouillages de piste de Sarkozy.

Hier soir, j'ai vu que Sarkozy avait retrouvé le chemin du brouillage. L'idée était sans doute lancée déjà à Villepinte, mais elle est devenue claire (dans toute sa confusion) pour moi hier, et encore plus claire ce matin quand j'ai observé des "vrais gens" en train d'essayer de démêler tout cela.

Nous avons donc les éléments suivants :

  1. Les étrangers viennent en France pour bénéficier de nos minimas sociaux.
  2. Les comptes sociaux sont en déficit à cause des étrangers.
  3. La mondialisation est dangereux, avec risque de délocalisation. La finance aussi.
  4. La frontière entre la Grèce (pays représentant la faiblesse) et la Turquie (pays représentant l'Islam et tous ses dangers).
  5. Le "Buy European Act" va protéger l'Europe des étrangers. (Le Japon n'achète que l'eau.)
  6. Revenir sur Schengen va nous protéger des étrangers.

Je dois oublier une ou deux pièces dans cet non-argumentaire, mais déjà on peut voir comment ça marche. Fondamentalement, il y a un mélange de l'économique (délocalisation, mondialisation, déficits) et de la petite cuisine xénophobe (trop d'étrangers). Sans vraiment le dire, Sarkozy distille l'idée (idée totalement absurde, bien entendu) selon laquelle en fermant ses frontières, la France s'enrichit et se protège des Chinois.

Jamais Sarkozy et les siens ne le diront aussi clairement. La technique consiste à multiplier les juxtapositions de ces idées. À force, les thématiques se concrétisent dans la tête des gens qui finissent par croire que le TGH a résolu tous leurs problèmes.

22 septembre 2007

Aller vite

J'ai commencé à regarder l'entretien du Très Grand Homme (TGH) avec PPDA et Arlette. (Juan nous donne les liens.) Ca risque de me prendre plusieurs jours...

Depuis à peu près le 6 mai, on entend au moins quotidiennement que Sarkozy veut aller vite, réformer vite, etc. C'est une obsession, visiblement.

Nous sommes censés voir dans cette course à la réforme la réaction à une situation urgente. L'homme de la rupture prend enfin le pouvoir; il n'y a pas une seconde à perdre, sinon la France sera définitivement perdue, mangée par les Chinois.

Lorsqu'on est mauvais esprit et, pire encore, atteint de anti-sarkozysme primaire, on voit dans cette obsession plutôt une manière de bousculer ceux qui pourraient résister, mais qui ont besoin de temps pour se mobiliser.

Je continue à retenir cette dernière interprétation, bien entendu. Mais voir cet entretien, du moins le début, me fait penser que, de toute façon, Sarkozy ne serait pas capable de faire autrement, et que cette façon d'être constamment en phase d'accéleration fait partie sinon de sa personnalité, du moins du seul comportement politique qu'il connaisse.

Voici un exemple. Au cours de l'entretien, on en vient à la question des "marges arrières" dans la grande distribution:

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Les fameuses marges arrières.

LE PRESIDENT - ... Qu'ils obtiennent des fournisseurs. Personne n'y comprend rien, c'est extrêmement compliqué. Les grandes surfaces discutent...

ARLETTE CHABOT - Les prix vont baisser, en clair !

LE PRESIDENT - Voilà. Les grandes surfaces discutent avec les fournisseurs, obtiennent des ristournes. Ces ristournes, on ne les retrouve pas chez le consommateur, qui voit bien que, depuis l'euro, les prix ont augmenté. Je souhaite que les prix baissent. Donc, on va libérer les possibilités de négociation entre fournisseurs et distributeurs de grandes surfaces. Je dis tout de suite d'ailleurs que pour les prix agricoles, je ferai une exception. Parce que je considère que les prix en matière agricole et alimentaire ne se fabriquent pas de la même façon que pour les grandes marques, que je ne citerai pas parce que je n'ai pas le droit de faire de la publicité.

Sarkozy coupe la parole à PPDA pour dire que de toute façon "personne n'y comprend rien" : on n'ira pas chercher la petite bête, on va aller droit au but. Pas question d'expliquer que ces ristournes ne sont pas simplement le fruit de négociations, mais sont payés par les fournisseurs pour que leur produit apparaissent à un endroit stratégique dans le magasin. Pas question, non plus, d'expliquer que faire ce que le TGH propose, c'est concrétiser un avantage définitif pour les grandes surfaces vis-à-vis de leurs concurrents plus modestes, souvent des PME qui votent UMP/RPR d'ailleurs. Mais évoquer tout cela, c'est ne pas aller vite, et pire, c'est compliqué. Donc on réduit tout à "faire baisser les prix".

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Dans le même temps, vous avez quand même prévu la franchise médicale, ce qui est un problème aussi pour le pouvoir d'achat des gens. Cela veut dire aussi que ça va les pousser à avoir des assurances privées et peut-être à aller vers une médecine à deux vitesses.

LE PRESIDENT - C'est une affaire compliquée, il faut essayer d'en parler simplement. Nous avons un gigantesque défi devant nous, celui de la maladie d'Alzheimer. Près de 900 000 Français qui ont cette maladie, qui est un drame, un drame absolu. Nous avons le cancer qui est la première cause de mortalité, qui brise et qui cause des tragédies dans toutes les familles. Nous avons moitié moins de lits de soins palliatifs pour les malheureux malades condamnés pour les accompagner dignement vers la mort. Il faut de l'argent supplémentaire. Où est-ce que je vais le trouver ? De tous les côtés, on me dit : Plus pour la recherche Alzheimer, plus pour la recherche sur le cancer, plus pour les soins palliatifs. Où est-ce qu'on les trouve ?

ARLETTE CHABOT - Et la dépendance.

LE PRESIDENT - La dépendance, pareil, on vit plus longtemps, où est-ce qu'on les trouve ? A ceux qui me disent que la franchise, ce n'est pas gentil, peut-être. Mais où est-ce qu'on trouve l'argent ? Je ne le fabrique pas. Je veux dire la vérité aux Français. Si on veut dépenser...

Là encore, bien sûr, "c'est une affaire compliquée". Malgré nous, nous l'imaginons en train de dire "mais les français m'ont pas élu pour résoudre que les questions simples". "C'est une affaire compliquée, il faut essayer d'en parler simplement". Encore une fois, puisque les français sont des cons, on va tout réduire à un argument d'une simplicité proprement imparable, à savoir: "Alzheimer, c'est terrible, ça coûte cher. "Il faut de l'argent supplémentaire. Où est-ce que je vais le trouver ?" Il n'y a pas le choix, il n'y a qu'un choix, c'est le choix que je fais. T'es contre la franchise? Alors t'es contre les vieux.

Quand on lit ce texte, que l'Elysée met gentiment en ligne, on n'apprécie pas tout à fait le rythme du TGH. Il va très vite. Et les sauts logiques, de la franchise médicale à la maladie d'Alzheimer, ou des marges arrières à la baisse des prix, arrivent si vite que l'interlocuteur n'a pas le temps de formuler la réfutation. On a à peine le temps d'ouvrir la bouche que l'association "franchise médicale"-"aider les vieux" est faite, et que toute autre réponse à la question "où est-ce que je vais le trouver, l'argent?" est condamnée à n'être qu'au mieux une pinaillerie mesquine, sinon une insulte aux personnes âgées.

Aller vite, donc, pour faire taire les critiques. C'est essentiel au système Sarkozy.

23 juin 2007

TVA: Faire ce qu'il doit dire pour avoir l'air de faire ce qu'il dit

Petit à petit, je visionne l'entretien du Très Grand Homme (TGH) sur TF1. C'est plus digeste si on n'avale que des petits bouts. (J'en ai déjà parlé ici.)

Encore une fois, Nicolas Sarkozy se sent obligé de répondre aux critiques de Ségolène Royal, ce qui est, malgré tout, une forme de reconnaissance : la seule opposante qui compte, c'est elle.

Plus précisément, le TGH répondait au problème d'une "TVA sociale anti-délocalisation" par expérimentation. En effet, comment savoir si une TVA va réduire ou pas le pouvoir d'achat? Donc, on essaye (maintenant dans des domaines précis), pour voir.

La position de la "TVA sociale par expérimentation" n'est pas le résultat d'une mûre réflexion économique, mais la conséquence d'une série de prises de position.

"Au fond", comme le TGH aime commencer ses phrases, Sarkozy reprend l'intégralité de l'analyse de Jean Arthuis sur la TVA sociale: le rapport entre la TVA et les charges salariales, celui entre la TVA et la délocalisation, et l'idée d'une absence d'inflation dans l'espoir que les entreprises baissent leurs prix. Voici ce qu'Arthuis n'a de cesse de proclamer:

Le président de la commission des Finances du Sénat Jean Arthuis a prôné mardi une hausse du taux de TVA allant "jusqu'à cinq points", tout en assurant qu'"il n'y aura pas de supplément de prix". "Je suis désolé de voir les socialistes se livrer à un exercice de désinformation", car "la TVA sociale, c'est (...) constater que nous finançons la santé et les politiques familiales par des cotisations assises sur les salaires", a-t-il expliqué sur RTL, confirmant son souhait de voir une réforme "forte". L'ancien ministre de l'Economie et sénateur (UC-UDF) de la Mayenne a souligné que les choses fonctionnaient "bien lorsque l'économie nationale était relativement étanche. Aujourd'hui, nous sommes dans un économie mondialisée". "L'idée, c'est de retrouver la compétitivité pour recréer du travail en France, et donc d'alléger les charges sociales et compenser par un supplément de TVA", a-t-il précisé. Mais "il ne s'agit pas d'accroître les prélèvements obligatoires". Pour Jean Arthuis, "la TVA sera la même sur les produits, mais l'exonération des cotisations sociales permettra de baisser le prix hors taxe et le supplément de TVA n'entraînera pas un supplément de prix". Et d'assurer: "Il n'y aura pas d'inflation". (Je souligne, o16o)

C'est là l'essence du paquet idéologique que Sarkozy peine à vendre aux Français, qui, allez savoir pourquoi, ne croient pas que les vertueuses entreprises vont automatiquement baisser leurs prix à la réception du cadeau fiscal qu'on leur offre. Sentant que cela ne passe pas, Sarkozy fait ce qu'il fait toujours quand les arguments commencent à lui manquer, il s'engage.

On observe cette façon de faire des pirouettes à maintes reprises pendant l'entretien (pourtant avec des questions très complaisantes), avec des conclusions dans le style : "je fais pas ça pour perdre, je fais ça pour gagner"; "j'ai pas été élu pour échouer, mais pour réussir". Cette technique ne marchera pas très longtemps, mais convient à cette période post-campagne.

Donc, Sarkozy s'engage sur la TVA: il n'y aura pas de hausse de la TVA si cela pourrait réduire le pouvoir d'achat. Il l'a dit, donc c'est vrai, car il fait toujours ce qu'il dit. Du moins, il dit toujours qu'il fait ce qu'il dit. On verra.

Mais avec cet engagement perso-présidentiel, il y a un gros problème: comment savoir ce qui va se passer ? En fait, Sarkozy se heurte à un problème de fond dans la science économique. Une économie est quelque chose d'extrêment complexe, il est difficile, même pour des économistes, de prévoir tout ce qui va se passer. Les interactions sont multiples, concernent des acteurs assez divers, etc. Sarkozy n'est pas un économiste, et on commence à comprendre que, malgré son passage à Bercy, qu'il ne maîtrise pas si bien que cela les questions économiques. Ce que montre le papier dans le Canard Enchaîné de cette semaine, qui révèle que l'actuel directeur de cabinet d'Eric Woerth, avait, sous le règne de Thierry Breton, rédigé une petite étude qui, dans les termes du Canard, "flinguait" les deux mesures sarkozyztes phares : les heures sup' et la réduction des impôts sur les intérêts des prêts immobiliers.

Sarkozy n'a pas la tête théorique -- il le dit pendant l'entretien d'ailleurs. Il veut de l'action, de l'action et toujours de l'action. Donc, enfin on y arrive, il va expérimenter la TVA sociale avant de l'appliquer. Mais c'est encore ignorer la complexité de la question. Dans le meilleur des cas, les véritables effets d'une telle modification ne seraient visibles qu'au bout de plusieurs années, le temps de comprendre l'effet de cette politique sur le comportement des consommateurs, sur les budgets des entreprises, sur leurs pratiques salariales, et sur d'éventuelles délocalisations qui dépendent de bien d'autres facteurs encore.

Quand on ignore la théorie économique, on fait des expériences "concrètes". Surtout, le TGH laisse ses prises de position succèssives l'oblige à suivre une ligne très peu sage, et surtout, très peu praticable. Il m'étonnerait beaucoup de voir Sarkozy attendre trois, quature, cinq ans pour évaluer les effets de son expérimentation, lui qui affectionne tant l'action.

Plutôt que de ressembler à un "rouleau compresseur", la politique de Sarkozy évolue rapidement en fonction d'une série de prises de position tactiques : je dis ceci pour river le clou à un tel (ou une telle, plutôt), et je dis cela pour répondre à un autre. Et au fil des ces prises de position, son projet se modifie, au point de devenir ridicule et impraticable. La qualité de la politique est bien à l'image de la qualité du discours qui sert à vendre tout cela aux pauvres Français.

Update: Suite du feuilleton.

21 juin 2007

Le sélectionneur de la République

L'entretien, hier, du Président de la République, sur TF1, avec les très complaisants Claire Chazal et PPDA (qui suggère des mots lorsque Sarkozy hésite), est assez étrange à regarder. Je suis surpris par un décalage chez le Très Grand Homme (TGH) entre un ton très solonnel -- Qu'est-ce que c'est grave d'être Président de la République -- et un langage très peu soigné, du genre : "Mais bon, voilà, c'est pas possible" ou "je dis pas que j'ai réussi". Dans mon souvenir, son langage était beaucoup plus soigné lors du débat avec Ségolène Royal; j'irais jusqu'à le créditer d'une certaine clarté pédagogique (sans parler de la validité du contenu, bien sûr) qu'il semble avoir laissée de côté. L'entretien d'hier mélangeait bizarrement les genres : le solonnel avec la mise en scène du "Bureau Oval" de Sarkozy, le familier lorsque Claire Chazal se permet de couper la parole du Président; le Très Grand Homme d'Etat et le type sympa, franc. Avec Chirac, on était censé deviner le type sympa derrière l'orateur crispé. Avec Sarkozy, les deux se superposent.

La première remarque de fond je voudrais faire sur cet entretien (j'y reviendrai si j'ai le temps...), concerne la métaphore sportive. C'est très loin d'être une nouveauté : nous avons été suffisamment abreuvés des "match Ségo-Sarko", des "en finale" pour le second tour, et ainsi de suite. Et bien sûr, il y a eu le jogging (un peu moins maintenant, d'ailleurs). Hier, dans son entretien au Parisien, Sarkozy parlait de l'élaboration du nouveau gouvernement:

La soirée électorale de dimanche, il l'a passée à la Lanterne, comme la précédente. Les résultats tombaient ; lui dînait avec son épouse et deux couples d'amis. Nicolas Sarkozy se surprend presque lui-même d'avoir passé ces soirées folles si sereinement, loin de son bureau et de l'excitation générale. « Comme cela, quand je suis arrivé lundi ici, j'étais frais, raconte-t-il. J'ai appelé François (NDLR : Fillon) pour qu'on prenne tout de suite les décisions. » (C'est moi qui souligne, o16o.)

"J'étais frais", comme un basketteur qui arrive dans le match au moment décisif, qui joue vite, etc. (Plus frais qu'au G8, où il a été de monter un escalier.)

Maintenant, on voit la composition du gouvernement comparée au travail du sélectionneur qui doit créer son "équipe A". Et là j'en viens à la nomination de Bernard Laporte en tant que Secretaire d'Etat. Nicolas Sarkozy admire la "pensée structurée" de Laporte, et surtout:

J'ai toujours beaucoup apprécié la façon dont il expliquait victoire et défaite, problèmes et réussites.

Je dois m'arrêter là pour l'instant, mais permettez-moi de rire un bon coup. Je ne suis pas le rugby, donc je n'ai jamais vu les interventions de M. Laporte, et je ne doute pas une seconde de leur très grande pertinence. Mais quand même : s'il y a un exercice suprême de la langue de bois, c'est le commentaire d'après-match : "J'avais de bonnes sensations", "on n'a pas été assez percutants", "des problèmes de réussite", "les jambes n'ont pas suivi", etc. etc. A priori, cette nomination me semble assez anodine, même si Lilian Thuram aurait mieux incarné l'ouverture ; ce qui n'est pas anodin, en revanche, c'est le fait d'élever le langage du commentaire sportif au rang du discours politique. Ou plutôt: de le placer au dessus du discours politique.