Petit à petit, je visionne l'entretien
du Très Grand Homme (TGH) sur TF1. C'est plus digeste si on n'avale
que des petits bouts. (J'en ai déjà parlé ici.)
Encore une fois, Nicolas Sarkozy se sent obligé de répondre aux
critiques
de Ségolène Royal, ce qui est, malgré tout, une forme de
reconnaissance : la seule opposante qui compte, c'est elle.
Plus précisément, le TGH répondait au problème d'une "TVA sociale
anti-délocalisation" par expérimentation. En effet, comment savoir
si une TVA va réduire ou pas le pouvoir d'achat? Donc, on essaye
(maintenant dans des domaines précis), pour voir.
La position de la "TVA sociale par expérimentation" n'est pas le
résultat d'une mûre réflexion économique, mais la conséquence d'une
série de prises de position.
"Au fond", comme le TGH aime commencer ses phrases, Sarkozy reprend
l'intégralité de l'analyse de Jean Arthuis sur la TVA sociale: le
rapport entre la TVA et les charges salariales, celui entre la TVA et
la délocalisation, et l'idée d'une absence d'inflation dans l'espoir
que les entreprises baissent leurs prix. Voici
ce qu'Arthuis n'a de cesse de proclamer:
Le président de la commission des Finances du Sénat Jean Arthuis a
prôné mardi une hausse du taux de TVA allant "jusqu'à cinq points",
tout en assurant qu'"il n'y aura pas de supplément de prix". "Je
suis désolé de voir les socialistes se livrer à un exercice de
désinformation", car "la TVA sociale, c'est (...) constater que nous
finançons la santé et les politiques familiales par des cotisations
assises sur les salaires", a-t-il expliqué sur RTL, confirmant son
souhait de voir une réforme "forte". L'ancien ministre de
l'Economie et sénateur (UC-UDF) de la Mayenne a souligné que les
choses fonctionnaient "bien lorsque l'économie nationale était
relativement étanche. Aujourd'hui, nous sommes dans un économie
mondialisée". "L'idée, c'est de retrouver la compétitivité pour
recréer du travail en France, et donc d'alléger les charges sociales
et compenser par un supplément de TVA", a-t-il précisé. Mais "il ne
s'agit pas d'accroître les prélèvements obligatoires". Pour Jean
Arthuis, "la TVA sera la même sur les produits, mais
l'exonération des cotisations sociales permettra de baisser le
prix hors taxe et le supplément de TVA n'entraînera pas un
supplément de prix". Et d'assurer: "Il n'y aura pas
d'inflation". (Je souligne, o16o)
C'est là l'essence du paquet idéologique que Sarkozy peine à vendre
aux Français, qui, allez savoir pourquoi, ne croient pas que les
vertueuses entreprises vont automatiquement baisser leurs prix à la
réception du cadeau fiscal qu'on leur offre. Sentant que cela ne
passe pas, Sarkozy fait ce qu'il fait toujours quand les arguments
commencent à lui manquer, il s'engage.
On observe cette façon de faire des pirouettes à maintes reprises
pendant l'entretien (pourtant avec des questions très
complaisantes), avec des conclusions dans le style : "je fais pas ça
pour perdre, je fais ça pour gagner"; "j'ai pas été élu pour
échouer, mais pour réussir". Cette technique ne marchera pas très
longtemps, mais convient à cette période post-campagne.
Donc, Sarkozy s'engage sur la TVA: il n'y aura pas de hausse de la
TVA si cela pourrait réduire le pouvoir d'achat. Il l'a dit, donc
c'est vrai, car il fait toujours ce qu'il dit. Du moins, il dit
toujours qu'il fait ce qu'il dit. On verra.
Mais avec cet engagement perso-présidentiel, il y a un gros
problème: comment savoir ce qui va se passer ? En fait, Sarkozy se
heurte à un problème de fond dans la science économique. Une
économie est quelque chose d'extrêment complexe, il est difficile,
même pour des économistes, de prévoir tout ce qui va se
passer. Les interactions sont multiples, concernent des acteurs
assez divers, etc. Sarkozy n'est pas un économiste, et on commence à
comprendre que, malgré son passage à Bercy, qu'il ne maîtrise pas si
bien que cela les questions économiques. Ce que montre le papier
dans le Canard Enchaîné de cette semaine, qui révèle que
l'actuel directeur de cabinet d'Eric Woerth, avait, sous le règne de
Thierry Breton, rédigé une petite étude qui, dans les termes du
Canard, "flinguait" les deux mesures sarkozyztes phares :
les heures sup' et la réduction des impôts sur les intérêts des
prêts immobiliers.
Sarkozy n'a pas la tête théorique -- il le dit pendant l'entretien
d'ailleurs. Il veut de l'action, de l'action et toujours de
l'action. Donc, enfin on y arrive, il va expérimenter la TVA sociale
avant de l'appliquer. Mais c'est encore ignorer la complexité de la
question. Dans le meilleur des cas, les véritables effets d'une
telle modification ne seraient visibles qu'au bout de plusieurs
années, le temps de comprendre l'effet de cette politique sur le
comportement des consommateurs, sur les budgets des entreprises, sur
leurs pratiques salariales, et sur d'éventuelles délocalisations qui
dépendent de bien d'autres facteurs encore.
Quand on ignore la théorie économique, on fait des expériences
"concrètes". Surtout, le TGH laisse ses prises de position
succèssives l'oblige à suivre une ligne très peu sage, et surtout,
très peu praticable. Il m'étonnerait beaucoup de voir Sarkozy
attendre trois, quature, cinq ans pour évaluer les effets de son
expérimentation, lui qui affectionne tant l'action.
Plutôt que de ressembler à un "rouleau compresseur", la politique de
Sarkozy évolue rapidement en fonction d'une série de prises de
position tactiques : je dis ceci pour river le clou à un
tel (ou une telle, plutôt), et je dis cela pour répondre à un
autre. Et au fil des ces prises de position, son projet se modifie,
au point de devenir ridicule et impraticable. La qualité de la
politique est bien à l'image de la qualité du discours qui sert à
vendre tout cela aux pauvres Français.
Update: Suite du feuilleton.