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27 mai 2007

Le divin Président

Le discours de Nicolas Sarkozy à l'Hôtel de Ville de Paris est, à première vue simplement sentencieux et cérémonial, rempli de banalités pour faire passer le temps, tout en lançant un avertissement à Delanoë et au PS en général, le PS des municipalités et des régions qui garde encore un peu pouvoir. Toutefois, en regardant de plus près, le discours, malgré sont côté pompeux, contient un condensé du sarkozyzme qui nous attend.

Commençons l'explication de texte par cette phrase où le Président de la République explique pourquoi Paris est si central à la France, et pourquoi la décentralisation est si difficile:

Il y a dans la prééminence de Paris quelque chose qui ne dépend pas seulement de la volonté humaine mais qui est consubstantiel à la façon dont la France s'est construite.
Dans l'interprétation « laïque », la signification de la phrase pourrait être :la « prééminence de Paris » est une réalité historique, culturelle, et sociale difficile à modifier avec les outils dont dispose un Etat moderne. En filigrane, on pourrait même penser que cela veut dire que le gouvernement Sarkozy ne va pas s'acharner à transférer des compétences aux régions gouvernées par la gauche.

Mais pour dire cela, est-il besoin de parler des limites de « la volonté humaine » et de la consubstantialité entre la réalité de la France et le « génie » de son histoire ? Une seconde lecture se superpose à la première, que l'on pourrait résumer, sans vraiment exagérer, par : la prééminence de Paris fait partie du Mystère de la France et de sa Destinée Sacrée. La décentralisation et le transfert de compétences aux régions se heurte donc à la volonté Divine qui a fait que la France est ce qu'elle est aujourd'hui. Car ce « je ne sais quoi » qui échappe à la « volonté humaine » est justement « consubstantiel » à la France elle-même.

Ainsi, Sarkozy peut se réaffirmer dans son rôle de guide spirituel du pays :

Et quand on préside aux destinées de la France, on se doit de connaître l'histoire de France.
Je ne sais pas pourquoi il se sent obligé de nous dire qu'il connaît bien son histoire, ou en tout cas qu'il devrait la connaître... cela doit faire partie des grandes responsabilités morales qui vous tombent dessus, par révélation, quand vous devenez président. « Présider aux destinées de la France » pourrait être, je suppose, une expression assez banale pour un chef d'état, s'il n'y avait pas ce contexte religieux (déjà développé depuis au moins la campagne présidentielle) où le Président se replace encore une fois devant ses devoirs :
C'est pour moi une obligation, mais il faut comprendre, c'est une obligation morale, ce n'est pas seulement une obligation politique.
C'est moral parce qu'il est, en tant que berger du peuple, responsable de cette grande Destinée. Et, très logiquement, c'est tout à fait immoral de s'opposer à ce que veut le Berger de l'Etat et du Peuple.

Encore une fois, tout cela n'est pas théologique ou relgieux, à proprement parler, sauf si l'on reconnaît que Sarkozy cherche à appuyer son pouvoir sur une sorte de « religion révélée de l'Etat ». C'est cela qui me surprend constamment dans les discours de Sarkozy et qui, il me semble, n'a pas été souvent relevé par les commentateurs.

Il y a pourtant une finalité politique à ce jeu, car le Président Sarkozy qui se permet de participer aux meetings de son parti politique, annonce qu'il sera, par l'obligation morale que je viens de citer, intraitable avec les « jeux politiciens ».

Alors même que les Français attendent autant de la politique comme ils l'ont montré en votant massivement aux élections présidentielles, rien ne serait pire que le sectarisme et que l'intolérance. C'est toute la France qui s'est rendue aux urnes lors de la dernière élection présidentielle.

Quant à moi, je n'ai pas l'intention de céder, ni au sectarisme, ni à l'esprit de clan, ni à l'intolérance. Je vais continuer à tendre la main à toutes les femmes et à tous les hommes de bonne volonté qui aiment leur pays et qui veulent le servir.
Toute opposition politique revient à s'opposer aux devoirs moraux du Président, et est donc immoral. En revanche, Sarkozy, en tendant la main « à toutes les femmes et à tous les hommes de bonne volonté » n'a rien à faire que vous soyez de gauche ou de droite, à condition que vous l'acceptiez comme sauveur de la France et que vous vous mettiez de son bord politique.

Ainsi, tout est relié très proprement. La hauteur de la fonction, qu'il avait songé à « habiter » en s'enfermant dans un monastère (mais en choisissant plutôt le yacht...), l'immense poids de la responsabilité morale qui lui incombe, servent à l'élever au-dessus de la politique. L'ouverture à gauche de son gouvernement coïncide avec cet effacement des contours politiques. S'opposer à Sarkozy serait alors s'opposer à cette grande force mystico-patriotique incarnée par l'ancien maire de Neuilly.

15 mai 2007

S'y croire

J'étais en train de lire certains des discours de campagne du président élu, et soudain je me suis senti choisi par une force étrange pour poster les mots suivants dans cet humble blog:

Ce jour-là, ce qui me frappa, ce furent l'écoute et l'attention, ce fut la communion, ce fut la gravité presque religieuse, ce fut l'espérance, ce fut non les applaudissements mais cette sorte de prière silencieuse que cent mille personnes m'adressèrent : il faut faire quelque chose, cela ne peut pas continuer ainsi, nous devons changer notre façon de faire de la politique.

Les italiques, c'est moi. Le texte, c'est Nicolas Sarkozy, le 29 avril 2007 à Bercy, en train de raconter son premier meeting de la campagne, Porte de Versailles.

Normalement, je ne suis pas quelqu'un qui cherche la petite bête au nom d'une laïcité incorruptible. Ce n'est pas un problème de laïcité ici. La religion ici, c'est n'est pas l'Eglise. C'est Sarkozy lui-même.

14 mai 2007

Explication de texte : Sarkozy parle à l'UMP

Nicolas Sarkozy devant l'UMP, en train de démissionner en tant que président du Parti (cité dans Le Monde) :

"La haute idée que je me fais de la fonction présidentielle (...), la nécessité pour le président de la République d'incarner l'autorité de l'Etat, de parler pour tous les Français, de faire en sorte que chaque Français puisse se reconnaître dans ce qu'il dit et dans ce qu'il fait, la nécessité qu'aucun d'entre eux ne puisse douter de son impartialité, me font l'obligation morale de cesser d'exercer les fonctions de président de l'UMP", a-t-il ajouté.

Je voudrais juste remarquer que l'on retrouve encore les mêmes thèmes que précédemment, mais qui méritent d'être détaillés à nouveau. A première vue, on a l'impression que c'est simplement un discours pompeux habituel. Je pense néanmoins que ce n'est pas seulement cela.

La haute idée que je me fais de la fonction présidentielle...
C'était cette même « haute idée » qui avait motivé le plan A (avorté par yacht interposé), de l'après élection, la retraite monacale pour « habiter la fonction ». Préférant se montrer en chevalier de Malte, Sarkozy n'a pourtant pas oublié cet axe de sa communication. La « hauteur » de la fonction : Sarkozy devient enfin « grand ». Faire honneur à la fonction, c'est évidemment faire honneur à la personne qu'il sera, lui, Nicolas, pendant les cinq, dix, quinze ans à venir. Je n'ai pas encore la preuve définitive (même si le monastère imaginaire fait pencher largement dans ce sens), la « hauteur » dont il s'agit est, je crois, celle d'une sorte de religion de l'état.
la nécessité pour le président de la République d'incarner l'autorité de l'Etat

« Habiter la fonction », c'est à apprendre à devenir l'incarnation de l'Etat. « L'état, c'est moi », je crois l'avoir déjà entendue, celle-là. Mais peut-être devrions-nous apprendre à remercier l'Etat de nous avoir donner l'un de ses fils pour l'incarner. (L'autre fils est au MEDEF, bien sûr.)

Et bien sûr, c'est surtout incarner l'autorité, valeur suprême du secte. Autrement dit, « l'autorité » comme valeur prônée par Sarkozy tout au long de la campagne, le contraire des barbarismes de mai 68, c'est finalement l'autorité personnelle de Sarkozy, incarnation de l'Etat.

de parler pour tous les Français, de faire en sorte que chaque Français puisse se reconnaître dans ce qu'il dit et dans ce qu'il fait
J'ai déjà parlé de Sarkozy en intercesseur. Il parle pour, à notre place, et nous nous reconnaissons dans ce qu'il dit.
la nécessité qu'aucun d'entre eux ne puisse douter de son impartialité, me font l'obligation morale de cesser d'exercer les fonctions de président de l'UMP

Pas un seul français ne pourra plus douter de l'impartialité de l'Incarnation de l'Autorité, tellement il est haut et capable de parler à notre place. Evidemment, il ne pouvait pas continuer à garder les manettes du Parti, même de l'UMP.

Lorsque Sarkozy cherche à nous donner l'impression qu'il sort du politique, méfiance!

L'obligation est carrément morale. On sait que Sarkozy est ravi d'avoir remis ce mot au goût du jour, et du coup de nous avoir sortis enfin des affres de mai 68 (quarante ans, ça commençait à faire un peu long, d'ailleurs). Ce qui est moral ici, c'est son devoir envers sa très haute fonction. Il serait immoral de ne pas être à la hauteur (de laisser entrer des mésquines considérations politiques). Préparons-nous à ce type de pirouette : « vous les socialistes, gauchistes, etc., vous dites cela par calcul politicien, tandis que Moi, l'Incarnation de l'Autorité de l'Etat, je m'oppose à vous par un devoir Moral. Voyez, je ne puis faire autrement. »

L'ouverture à gauche du président élu, dont on parle beaucoup en ce moment, est à comprendre aussi dans cette même logique. Il faudra attendre pour voir comment Sarkozy va l'organiser cette Union au-delà de l'Union de la Majorité Présidentielle.

10 mai 2007

Toujours ce yacht...

Le yacht de Sarkozy (ou plutôt de Bolloré) n'a rien de surprenant. Comme le signale Le Monde, Sarkozy n'a jamais caché ses goûts de luxe et ses amis riches.

Ce n'est surprenant, ou même choquant, que sur le plan symbolique, sur le plan de la communication. Le plus étrange reste le passage fulgurant du monastère au yacht, comme je l'ai déjà dit. Le yacht fait partie de l'autoportrait que le nouveau président est en train de faire.

Ces vacances sont à comprendre dans la logique du culte de pouvoir. Nous somme prévenus, l'une des valeurs essentielles de la présidence de Sarkozy sera, comme il le disait le soir du 6 mai, "l'autorité". (J'aurai encore une ou deux choses à dire sur ce discours d'ailleurs.) Le yacht, le copinage avec Vincent Bolloré, ce sont autant de signes de la puissance du grand homme, un peu comme sa grosse montre.

Il y a une autre dimension, cependant, dans ce portrait : c'est Sarkozy en tant que "people". Il sait pertinement qu'exister sur ce plan est une des clés à la puissance de son image. Se ballader sur un yacht, c'est exister comme Johnny.

UPDATE: Claude Askolovitch écrit, naïvement je crois, sur cette question :

Ce n'est pas le yacht qui coince dans cette histore, ni le fric, ni le soleil... c'est l'insouciance. L’innocence fantastique des grands. Nicolas Sarkozy, tellement le centre de son propre univers, tellement persuadé que les cadeaux qu’on lui fait ne l’engagent pas, qu’il ne comprend pas que le temps des invitations est révolu? Président Sarkozy, qui ne voit pas que Vincent Bolloré, toujours tycoon français, ne peut plus être l’ami Vincent dès lors que lui, Sarkozy, n’est plus seulement l’ami Nicolas?

A mon avis il ne faut pas sous-estimer la com' chez Nicolas Sarkozy. Le message dans cette affaire, c'est justement qu'il est assez grand et assez puissant pour se payer le luxe de se foutre de ce que le peuple pense de lui, sachant qu'inconsciemment on va l'admirer pour cette démonstration de sa supériorité.

UPDATE 2: Sarko a vu juste : tout le monde s'en fout. 58% des français ne sont pas choqués.

8 mai 2007

Le yacht de Bolloré

Cette nuit, j'ai mentionné en passant la transformation de l'emploi du temps du nouveau président, du monastère au yacht, et je vois qu'entretemps la question est devenue le premier mini-scandale de l'ère Sarkozy, avec François Hollande qui se bagarre déjà.

(Dans vingt ans, on rigolera en disant : les scandales du premier mandat de Sarkozy n'étaient rien à côté de ceux du quatrième. Et pourtant il a réussi à se faire réélire encore. Non, désolé, mauvaise plaisanterie.)

C'est bien que la gauche ne se laisse pas intimider et saisisse la première occasion pour monter au créneau. Il vaut mieux taper sur Sarkozy que sur ses frères (et soeurs) socialistes. Soit.

Ce qui est intéressant dans cette histoire pour ce qui concerne la personnalité de Sarkozy, ainsi que son futur comportement politique, c'est d'abord l'instabilité. D'où est venue cette idée d'une retraite dans un monastère ? J'imagine l'heureux élu se rendant compte, après cinq minutes : "mais qu'est-ce qu'on se fait chier dans un monastère" et sortant le portable: "Vincent?" Le monastère répondait à un besoin symbolique, mais les vacances au bord du yacht sont plutôt l'affirmation de la liberté de l'homme désormais supérieur, qui déjà trouve qu'il n'a aucun compte à rendre. Semblable en fait aux interminables vacances de George W. Bush dans son ranch texan. En tout cas, on passe de l'un à l'autre, du monastère au yacht, en l'espace de quelques heures. Confusion et instabilité, d'un côté, et de l'autre le mépris du super-patron.

Ascèse

De la campagne présidentielle, Sarkozy dit à la fin du débat du 2 mai que c'était pour lui comme une ascèse. Quelques jours plus tard, alors que les sondages nous assurent qu'il sera élu, on apprend qu'il a déjà choisi le lieu où il ira se recueillir. Et maintenant, plutôt que de composer son gouvernement, il va s'enfermer dans un monastère en Corse. Curieux pour quelqu'un qui trouve stupide le connais-toi toi-même socratique. Ce qui explique pourquoi finalement ce sera plutôt le yacht.

Certes, il cherche à donner de la profondeur à son personnage, et créer, avec le plateau des Glières, des symboles. Mais ce qui est assez inquiétant, c'est une certaine dérive vers le sacré. Point commun avec Tony Blair et George W. Bush? Si Blair semble agir avec une conscience chrétienne (lorsqu'il envoie ses soldats se battre contre les infidèles, par exemple), et si Bush se croit, en bon protestant fondamentaliste, plus ou moins en dialogue permanent avec son sauveur, Nicolas Sarkozy semble déjà se peindre dans un rôle beaucoup plus catholique, comme une sorte d'intercesseur avec l'Esprit de la Sainte Patrie. Dans le discours qu'il a prononcé le soir du triomphe, c'est bien le rôle qu'il se donne:

Je veux leur dire que je serai le Président de tous les Français, que je parlerai pour chacun d'entre eux.

Parler à qui ? Ou plutôt : parler à Qui ? Sarkozy l'intercesseur.

Il y a quelque chose d'embryonnaire là, quelque chose qui n'a pas encore eu le temps de se développer. Mais j'ai confiance...