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11 janvier 2009

La pyramide

Trois actualités sans rapport évident entre elles, sauf, bien sûr, le lien avec le Président de la République.

  • La suppression du juge d'instruction.
  • La soumission de la recherche au pouvoir politique et à l'économie.
  • L'idée de faire de Jean Sarkozy (fils de...) l'adjoint du chef de l'UMP.

On sait que Nicolas Sarkozy n'aime pas les sachants. Il n'aime pas non plus le fait qu'il existe quelque chose qui s'appelle La Princesse de Clèves quelque chose qui lui échappe totalement, et qui lui a fait "tant souffir".

Que le même Nicolas Sarkozy n'apprécie pas non plus les juges est une autre histoire, plus complexe et ambiguë comme l'affaire Clearstream. On sent que là, c'est plutôt sa caste qui est menacé par ces gêneurs.

Et puis, il y a Jean S. (Juan nous rappelle qu'il faut signer la pétition) dont le bel avenir ne fait plus aucun doute, qui, en refusant ce poste d'adjoint a fait un grand pas vers un rôle national de premier plan dans le dispositif sarkozyën.

Sur la recherche, le TGH a dit récemment, (c'est ici, dans France Soir!) :

« qu'il faut en finir avec cette distinction entre recherche fondamentale et appliquée. Il n'y a pas de barrière entre les deux ».

Oui, d'accord : c'est la même science. Mais supprimer la distinction entre recherche fondamentale et recherche appliquée, c'est tout simplement supprimer la recherche fondamentale qui n'existe que grâce à cette terrible "barrière". Pourquoi la supprimer, d'ailleurs? C'est une barrière contre la pression du marché, contre la pression politique. Le principe de la recherche fondamentale est qu'on laisse faire la science, on laisse les scientifiques poursuivre leurs propres interrogations.

Qu'est-ce qui gêne, dans l'indépendance des chercheurs ? Bien sûr, comme le rappelle fidèlement Les Echos, les chercheurs français sont des fonctionnaires fainéants ("la léthargie des chercheurs hexagonaux anesthésiés par le doux oreiller du fonctionnariat") qui ont besoin du marché, de la pression et même de la précarisation pour se mettre en marche.

J'ai quand même le sentiment que ça va plus loin, du moins dans l'inconscient politique du Président de la R. De même que les juges d'instruction seraient bien plus "efficaces" (disons) s'ils dépendaient plus directement de la Garde des Sceaux, les chercheurs, gêneurs d'une autre espèce, seraient plus rentables si l'on pouvait les soumettre à des instances extérieures.

Ce qui est indépendant gène. Je pense que l'on peut inclure ce principe dans le bréviaire de la pensée sarkozyste. Que ce soit des médias, des juges, des chercheurs, les blogueurs (Marc Vasseur se demandait se matin pour combien de temps encore on va nous laisser sévir impunément), les différentes poches de résistance sont les ennemis du sarkozysme.

"Ensemble tout devient possible". Je n'avais pas pensé jusqu'à présent que ce "ensemble" n'était pas dit dans le vide : "ensemble", dans le sarkozysme, veut dire : tous dans le même réseau de pouvoir et d'influences, tous dans la même pyramide. Mais pas tous à la même place. Car une pyramide n'a qu'un sommet et je n'ai pas besoin d'indiquer l'identité de celui qui l'occupe. Des considérations vieux-jeu et abstraites comme "justice", "vérité", "le Bien" (oui, on peut rigoler un petit peu) n'ont pas de place dans la pyramide et sont donc éliminées petit à petit. De telles considérations sont, oui, gênantes, car elles n'ont rien à voir avec l'ordre pyramidal et la question essentielle de "qui est au-dessus de qui ?"

Et c'est là qu'intervient dans le scénario le jeune et tellement prometteur Jean Sarkozy, celui qui "n'intégrera pas la direction de l'UMP" (pensez: un mois sans citer le Figaro, c'était long). Jean Sarkozy est le contraire d'un juge d'instruction ou d'un chercheur qui ferait de la recherche fondamentale. Jean Sarkozy, sorte d'ombre blonde qui plane désormais au-dessus des destins des Xavier Bertrand, Jean-François Copé et Patrick Devedjian, représente l'essence même de la logique pyramidale : un garçon qui n'a rien pour lui sauf un père ultra-puissant. Autrement dit, son seul mérite est sa capacité à occuper une place dans la pyramide. C'est déjà beaucoup. Un jour, ce sera tout.

25 juin 2008

Loudéac (la guerre aux blogs)

C'est triste, mais on ne compte plus les cas de blogueurs politiques à qui on fait des procès. Enfin, si, on les compte, car s'il y a un domaine où les blogueurs doivent d'être tout particulièrement, c'est bien celui-là, la protection de leur propre liberté d'expression.

N'étant pas juriste, je ne sais pas quelle est la stratégie appropriée. Etant en revanche blogueur, j'ai néanmoins l'impression qu'il est surtout important de faire du bruit, afin que les auteurs de ces procès paient un prix, en termes d'image.

Le face-à-face entre un élu UMP et un blogueur n'est pas à armes égales dès lors qu'il s'agit de la justice. Les blogueurs, qui ne sont même pas bénévoles (puisque ne travaillant que pour eux-mêmes, au fond), n'ont pas, la plupart du temps, de ressources pour résister à ce genre d'attaque. La seule façon de rétablir la symétrie, c'est donc de crier plus fort, et là, la blogosphère a quelques atouts qui ne sont pas forcément négligeable.

Ainsi, j'espère que personne n'oubliera qu'Yves Jégo a traîné en justice un blogueur qui a osé le traité d'"apparatchik". Franchement, dire de Monsieur Jégo que c'est un "apparatchik", c'est inadmissible. On peut se demander si le pauvre s'en est remis de ce traumatisme. Heureusement que François Fillon lui a donné un poste pour le consoler.

Mais venons-en aux faits. C'est Nicolas J. qui nous renseigne sur le cas de Louis, ce blogueur à Loudéac, la municipalité surtout connue pour avoir produit l'un de nos blogueurs les plus influents, traîné en justice par le maire de la commune, apparamment pour avoir parler de "fascisme" dans un billet traitant des élections municipales. Gaël en parle aussi, ainsi qu'Antoine_B.

Espérons que le bruit se transformera en buzz, et que le buzz se transforme en bruit, et ainsi de suite.

14 septembre 2007

De la culture du résultat, du rendement et des chiffres

Nous sommes, semble-t-il, désormais dans la culture du résultat. C'est le Très Grand Homme (TGH), Nicolas Sarkozy, qui a fait advenir cette chose en France. Auparavant, ce n'était pas la culture du résultat.

La référence est très clairement au monde des affaires. Cette idée de "résultat" correspond à peu près à l'exigeance de résultat pour la direction d'une grosse boîte qui doit répondre aux actionnaires. Le rendement serait à peu près l'équivalent des dividendes que ces mêmes actionnaires entendent empocher. Je devine que "faire du chiffre" doit être issu du vocabulaire des commerciaux censés réussir beaucoup de ventes.

L'idée de gérer l'Etat comme une entreprise est aussi vieille que les droites modernes, en France et ailleurs, et le fait que Sarkozy et les siens empruntent ce vocabulaire n'est pas si surprenant. Cela va de paire avec un style "chef de boîte" que le TGH affectionne.

Bien sûr, on est un peu plus choqués quand une expression comme "faire du chiffre" est associée à la justice, notamment les expulsions de sans-papiers. Pourtant, ce n'est pas l'invention de l'ignoble Brice Hortefeux, mais plutôt celle du Très Grand Homme lui-même quand il n'était que Ministre de l'Intérieur, qui alors exigeait du chiffre de ses policiers. Voir à ce sujet Ruptures, le livre de Serge Pontelli.

Le problème avec cette "culture du résultat" ou cette course aux chiffres, dès lors qu'il s'agit de la justice, et non la production de Nike ou d'armes pour la Libye, c'est qu'elle donne à la justice une orientation guerrière, qui la réduit à une lutte contre un camp, contre les délinquants, contre les clandestins, comme si ces "camps" pouvaient de toute façon fournir une quantité infinie de "soldats" ennemis. Cet esprit clanique est omniprésent chez Sarkozy, dans tous les domaines de la réflexion sociale. Le but de la justice n'est plus la justice, mais de marquer des points dans le "conflit des civilisations" supposé exister à l'intérieur même de la France.

Comme le dit très bien Serge Portelli,

la mission de l'Etat n'est pas de "produire" des gardes à vue, des expulsions ou toute autre mesure de contrainte. L'Etat a au contraire, parce que nous sommes en démocratie, l'obligation de limiter l'emploi de la force à ce qui est strictement nécessaire. La Déclaration des Droits de l'Homme n'est pas soluble dans la statistique.

En poussant jusqu'à l'absurde, on peut imaginer une société parfaitement juste, sans crime, sans délinquants, sans clandestins, où la justice aurait réussit son oeuvre. Pourrait-elle alors continuer sur le chemin du chiffre, même s'il fallait trouver des coupables chez les innocents? Serait-ce encore juste?

Voilà l'un des aspects les plus sombres de cette histoire : faire du chiffre suppose l'existence des crimes et des coupables avant même qu'ils existent. Et même si, faute de criminels réels, on doit multiplier des gardes à vue bidons simplement pour plaire au patron.

Il semblerait, de plus, que cette prétendue "culture" du résultat ait pour finalité non pas davantage de justice, par exemple, mais de rendre palpable -- et je veux dire : médiatiquement palpable -- l'action d'un homme politique. Le bonheur ou la justice présents dans une société sont difficiles à mesurer. En comptant les gardes à vue, Sarkozy rend visible sa propre activité, quel qu'en soit le résultat réel. Autrement dit, dans la culture du résultat, le résultat n'est pas ce que l'on prétend. Le vrai résultat est celui que l'on mesure en unités de bruit médiatique, et en votes.

9 septembre 2007

Être libéral avec ses amis

Depuis quelques temps, l'hypothèse d'un Nicolas Sarkozy néo-conservateur, sur le mode américain, commence à s'imposer, du moins chez les confrères atteint, comme votre serviteur, de l'anti-sarkozysme primaire. Malgré des ressemblances certaines, il est encore difficile de se prononcer sur la question, tant les contextes américain et français sont différents, et tant la "philosophie politique" de Sarkozy est confuse et opportuniste.

L'un des points de convergence est sûrement la vision du rôle de l'Etat dans l'économie. Là où l'on s'attendait à un Sarkozy libéral, soucieux de réduire les déficits publics, on trouve un Sarkozy interventioniste et dépensier. Cela a été amplement commenté déjà. C'est un point commun avec les neo-cons, qui aux Etats-Unis se font élire en promettant la responsabilité fiscale pour ensuite jeter l'argent par les fenêtres. Selon la philosophie neo-con (néo-conne), la droite doit se servir de son pouvoir pour bousculer la société et la terre entière pour les refaire à l'image de leurs délires autoritaires et religieux.

Cette "grande volonté de réforme" qu'affiche sans cesse le Très Grand Homme (TGH) hésite entre une version responsable, droite chiraco-balladurienne traditionnelle tendance pensée-unique (personne n'ose s'occuper des retraites, nous on le fera), et une version enivrée du pouvoir qui voudrait dégommer tout ce qui appartient non seulement au passé de la gauche, mais aussi la droite catholique - au sens de la démocratie chrétienne, la chretienneté dans ce cas censée agir comme frein (quoique) aux puissances de l'argent. Car, Christine Boutin, le Cardinal Lustiger et la Turquie nonobstant, la véritable rupture sarkozyenne est celle d'avec la tradition catholique. Mais c'est là le sujet d'un autre billet, écrit peut-être par quelqu'un d'autre, car je ne suis pas expert dans les fondements philosophiques de la droite catholique. C'est cette seconde branche du sarkozyzme qui ressemble à l'activisme de droite théorisé outre-atlantique par les neo-cons.

De ce point de vue, il n'y a pas de contradiction véritable entre les positions interventionnistes de Sarkozy, comme GDF-Suez, et un certain libéralisme. Tout est bon pour renforcer ce pôle pouvoir-argent. En effet, pourquoi réduire l'action de l'Etat, quand il pourrait se mettre encore plus directement au service du capital?

C'est en tout cas en ces termes que je comprends cette nouvelle proposition qui consisterait à dépénaliser bon nombre d'infractions commises dans ou par des entreprises, en espérant que des procès civiles suffisent à faire respecter la loi. Le Figaro (merci encore à Juan) la résume ainsi:

Sont plus précisément visées les peines prononcées par les tribunaux qui interviennent après les sanctions administratives décidées par des autorités indépendantes comme le Conseil de la concurrence en cas d'entente ou l'Autorité des marchés financiers en matière de délits d'initiés.

La philosophie de Nicolas Sarkozy ne consiste pas à dépénaliser toutes les infractions, mais à concentrer l'action pénale là où des intérêts publics sont en cause. Pour le reste, dès que des procédures civiles peuvent être mises en oeuvre, la puissance publique n'aurait aucune raison d'interférer dans le conflit opposant deux parties privées.

(Ils me font rire, au Figaro, avec leur "philosophie de Nicolas Sarkozy".) L'idée, sous sa forme la plus abstraite, semble vaguement équitable : laisser les entreprises défendre leurs intérêts, plutôt que de faire intervenir l'Etat. Mais regardez les deux exemples d'infractions proposés : entente entre concurrents et délit d'initiés (ce de quoi on accuse un certain Arnaud L., d'ailleurs). Dans les deux cas, ce n'est pas seulement une entreprise qui est la victime d'une autre, mais tout potentiellement de nombreux acteurs économiques. Si deux producteurs de chaussures à glands se mettent d'accord sur leurs prix pour casser les autres producteurs, c'est tout le secteur qui est lésé. Pour le délit d'initié, c'est encore pire, car de telles infractions risque de compromettre le fonctionnement même de la Bourse (dans un cas comme celui d'Arnaud L., par exemple) et donc nuisent à tout le système.

C'est donc une sorte de libéralisme que Sarkozy entend mettre en place, mais un libéralisme dont l'effet sera sûrement de rendre la vie plus facile aux puissants, qui désormais ne risqueront pas d'aller en prison mais seulement de perdre un peu d'argent. Ainsi on retrouve la véritable philosophie de Sarkozy, qui est de favoriser une caste, la caste bling-bling.

7 septembre 2007

Dati, l'apparatchik

Rachida Dati s'est encore fait remarquer mardi pour cette inoubliable explication des fondements du droit dans une grande et ancienne démocratie comme la France:

"La justice est indépendante dans son acte de juger (...) mais j'ai une autorité dans l'application de la loi et de la politique pénale. Je suis chef du parquet, ça veut dire quoi ? Je suis chef des procureurs, ils sont là pour appliquer la loi et une politique pénale", a déclaré le Garde des sceaux lundi sur l'antenne de Canal+.

"La légitimité suprême, c'est celle des Français qui ont élu (Nicolas Sarkozy NDLR) pour restaurer l'autorité. Les magistrats rendent la justice au nom de cette légitimité suprême", a-t-elle ajouté.

Anaclet de Paxatagore, qui s'y connaît beaucoup mieux que moi, a fait un billet intéressant sur la question (billet que j'ai trouvé grâce aux Lectures de Damien).

Venons en au second point : la légitimité des juges. C'est une question extrêmement délicate en démocratie. On peut soutenir différents points de vue : les juges tirent leur légitimité de la constitution ou de la loi, ou encore de leur mode de nomination (qui, il est vrai, fait intervenir, mais marginalement le président de la République). On peut également soutenir que le juge est légitime parce que ses décisions sont sages et respectueuses de la loi, et sur le fond, et sur la procédure. Mais en tout état de cause, il est difficile de soutenir que la légitimité des juges provient du président de la République.

Manifestement, Dati a manqué de subtilité.

Ce qui me surprend encore plus dans cette déclaration, même si on n'est plus vraiment surpris, à vrai dire, c'est la conception carrément monarchique de la justice qui s'y énonce. Les démocraties modernes sont à la fois des démocraties (il y a des élections) mais aussi des états de droit : personne n'est au dessus de la loi, y compris les élus; la loi, et surtout la constitution, détermine la conduite de la démocratie. Faire dépendre toute la "légitimité" du droit en France de la petite personne du Président est un non-sens, et, avec un peu de paranoïa, un non-sens dangereux. La légitimité du Président est-elle telle qu'il peut faire dévier la justice à sa guise? Personne ne soutient cette position, et pourtant c'est ce que Dati est en train de nous dire.

Ensuite, il y a un autre problème constitutionnel dans cette affaire. Dati parle comme si la chaîne de la "légitimité" (je n'en peux plus de ce mot mais l'UMP adore) et du pouvoir allait directement de Sarkozy, à elle, aux procureurs. Et, dans un sens, elle a raison, pour ce qui concerne ce nouveau régime de l'ultra-président. Mais normalement, le président préside et le gouvernement gouverne. Elle appartient d'abord au gouvernement de François Fillon. Ce dernier a bien été nommé par le président, mais sa "légimité" dépend tout autant du vote de confiance de l'Assemblée Nationale. Mais tout cela est oublié, désormais. Il y a une seule élection et un seul homme. Le reste (Premier Ministre, Assemblée Nationale, Constitution, etc.), ce ne sont que des vieilleries qui nuisent à la capacité du Très Grand Homme de mener différentes actions (autre mot fétiche).

Normalement, Rachida Dati, Garde des Sceaux, n'est pas n'importe qui. Elle devrait comprendre tout cela, elle devrait respirer le droit. Je me souviens encore de l'enthousiasme que sa nomination avait suscité, au début. Voici, par exemple, Claude Askolovitch, le 19 mai 2007:

Tournez ça comme vous voulez, et chantez même l'histoire de l'arbre qui cache la forêt, et cela ne prouve rien et la morale est de notre côté mes camarades, mais les faits sont têtus. Depuis le temps qu'on l'attendait, un ministre de la République de plein exercice et de plein respect issu de l'immigration maghrébine, c'est la droite qui l'a installée, et quelle droite: le Président Sarkozy, Sarko le terrible, le quasi-raciste, le kärcherisateur de racailles et qui acclimatait, fi donc, les thêmes du Front national à dde vulgaires fins électorales, et le gentil Noah que nous aimons tant quitterait le pays s'il était élu, Sarkozy donc, qui a nommé Garde des Sceaux, ministre de la Justice, Madame Rachida Dati, fille de maçon, fille d'immigrés algériens et marocains, fille d'une famille de douze enfants.

Ce n'est peut-être qu'une impression, ceci étant entièrement subjectif, mais j'ai quand même le sentiment que les origines de Madame Dati sont oubliées. On ne voit plus en elle "l'Arabe", mais plutôt l'apparatchik de son maître, l'idéologue la plus zelée, la sarkozyste la plus fervente, prête à sacrifier une bonne partie de la tradition du droit pour avancer la cause du Très Grand Homme (TGH).

2 juillet 2007

Dati : aimer les enfants, c'est les incarcérer comme des adultes

Rachida Dati déclare

"Quand un mineur se comporte comme un majeur, il faut qu'il sache qu'il encourt en théorie une peine du même ordre que celle encourue par un majeur. Refuser de le comprendre, c'est refuser de les aider à devenir adultes".

Ces phrases sont le signe d'un manque de... comment dire ? ... subtilité théorique. Le problème posé par les crimes des mineurs n'est pas qu'ils sont d'une autre nature que les crimes des adultes. Il n'y a pas d'un côté des crimes d'enfant (voler des bonbons, cracher sur le trottoir), et de l'autre des crimes d'adulte. Quand les mineurs commettent des crimes, ce sont toujours des crimes d'adultes. Evidemment. Sinon ce ne seraient pas des crimes du tout.

Donc le problème posé par les mineurs, c'est qu'ils ne sont pas (ou n'étaient pas) considérés comme étant responsables de la même façon qu'un adulte pour leurs crimes. Si on veut être logique, la nature de l'acte ne devrait pas changer la nature de la responsabilité.

Je ne dis là que des banalités, mais des banalités qui sont en train de se démoder apparamment.

Ce que je trouve dommage, c'est que Mademoiselle Dati semble chercher à éviter la réflexion sur la responsabilité. La déclaration plus haut est une pirouette qui cache le vrai problème. D'où cette impression d'une défaillance philosophique.

Update: ai mis le bon lien.

1 juin 2007

Rachida Dati : premières impressions

Premier paragraphe de l'entretien de Rachida Dati dans le Monde:

Le sens des interventions de Nicolas Sarkozy n'a jamais été la remise en cause du travail des juges ou de leur indépendance. La justice a pour fonction de protéger la société, de défendre les victimes, et non de protéger les délinquants. Je veux remettre les victimes au cœur de la justice et donner à celle-ci les moyens de mieux lutter contre la délinquance la plus grave, celle qui crée le plus de troubles. Les Français ont élu le président de la République sur un projet, qui incluait ce que nous proposons pour la justice.

Pour s'échauffer un peu, relevons d'abord ce même thème de la légitimité politique : "Les Français ont élu le président de la République sur un projet, qui incluait ce que nous proposons pour la justice." Ils n'arrêtent pas avec ça, et on se demande pendant combien de temps ils pourront tout fonder sur la campagne présidentielle. C'est bon pour les premiers mois d'un mandat, mais quand nous en serons au troisième ou quatrième projet?

Mais parlons plutôt de ce que dit la Garde des Sceaux sur la justice. Premièrement, cette phrase Le sens des interventions de Nicolas Sarkozy n'a jamais été la remise en cause du travail des juges ou de leur indépendance. Pourquoi la forme négative ? En effet, Nicolas Sarkozy n'a pas dit pendant la campagne qu'il mettrait la magistrature sur une courte laisse et qu'elle servirait surtout à le venger de la manipulation Clearstream et à protéger Arnaud Lagardère. Ces choses là ne se disent pas, et la France qui se lève quand le réveil sonne n'aurait pas compris. On ne peut pas dire, en revanche, que ce soit un signe très fort dans le sens de l'indépendance de la justice.

En regardant la forme que prend le pouvoir sarkozyen, ce qui saute aux yeux, c'est le brouillage des contours des domaines du pouvoir: entre les branches exécutives et législatives, entre l'Etat et l'entreprise, entre le pouvoir et l'UMP, entre le pouvoir et la presse (TF1, LCI, Paris-Match (à tel point que même les journalistes de la revue protestent, mais aussi l'auguste Monde), entre la présidence et le gouvernement, et ainsi de suite. Il restait (ou : il reste) à savoir quel serait l'attitude de Sarkozy vis-à-vis de la justice.

Etant mauvais esprit, je dois dire que la chose se présente mal, sans qu'il y ait véritablement encore de confirmation. Il y a d'abord les antécédents de notre Lider Bien-Aimé lorsqu'il était à l'Intérieur (merci à Juan à Sarkofrance: ça fait froid dans le dos). Ensuite, vous avez cette expansion permanente du pouvoir avec brouillage des frontières. Une justice indépendante est, évidemment, l'un des contre-pouvoirs les plus essentiels à l'état de droit (mais pas forcément "de droite"). Puis la nomination d'une Garde des Sceaux qui, malgré ses qualifications, est d'abord connue comme figure essentielle de Team Sarkozy, et ses déclarations assez tièdes sur l'indépendance de la magistrature. Et on rajoute sa proposition pour rendre la Justice plus efficace:

Je veux mettre en place une véritable gestion des ressources humaines de la magistrature. Il s'agit pour moi d'un chantier prioritaire. Je souhaite que les magistrats soient accompagnés tout au long de leur carrière, que leurs compétences soient mieux identifiées, que leur parcours soit mieux valorisé, en interne et en externe, qu'il y ait une meilleure adéquation entre compétences et fonctions. Les talents de la magistrature ne sont pas suffisamment reconnus à mes yeux.

A première vue, on dirait une gentille réorganisation, simple renforcement de la DRH de la Justice. Peut-être que ce sera que ça. Espérons. Le problème que j'anticipe (en mauvais esprit, vous êtes prévenus), c'est que cette gestion améliorée de la carrière des magistrats soit une manière d'exercer un contrôle plus subtil des juges. Même s'il n'y a plus, ou moins, des coups de fil pour donner des ordres ("lâchez Arnaud, c'est un pote au patron"), les juges qui deviennent embêtants pourraient ainsi recevoir des mauvaises notes, ou surtout, savoir à l'avance qu'ils risquent d'en recevoir s'ils s'acharnent trop sur des dossiers "sensibles".

Et j'arrive maintenant au sujet qui m'intéressait en premier. Reprenons une autre phrase du milieu du texte cité en début de post: La justice a pour fonction de protéger la société, de défendre les victimes, et non de protéger les délinquants. Ce que je trouve inquiétant, c'est l'idée que le rôle de la Justice est d'intervenir dans un combat entre des groupes déjà constitués, les victimes et les délinquants. Bien sûr, il y a dans notre Grande Nation des délinquants et des victimes, et moins il y en a, des deux camps, mieux c'est. Cela va de soi. Mais, moi, qui suis non seulement mauvais esprit, mais aussi un grand naïf, je croyais que le rôle de la justice était de décider si quelqu'un est, ou non, un délinquant, et, le cas échéant, de le punir. Mademoiselle Dati procède comme s'il fallait prendre parti dans une lutte entre deux groupes déjà définis. La présomption d'innocence, c'est-à-dire la protection non des victimes, mais de ceux qu'on accuserait d'être délinquants, sera réservé aux cols blancs, avec mention spéciale pour les hommes politiques.