1 septembre 2007

Claude Guéant, François Fillon et l'hyperprésidentialisation

L'humilité presque masochiste - que dis-je, "presque"? carrément masochiste - de François Fillon commence, semble-t-il à s'éffriter. C'était une chose d'être éclipsé par l'ultra-hyper-méga-super-président, le Très Grand Homme (TGH) en toute sa splendeur et toute sa légitimité électorale, mais c'en est une autre de devoir se battre pour s'affirmer devant le Secretaire Général de l'Elysée. Et voilà que le Figaro enfonce le clou en lançant déjà des spéculations sur le successeur du brave Fillon, dont la seule originalité jusqu'à présent était d'avoir imaginé la suppression de son propre poste.

Claude Guéant sera-t-il premier ministre en 2008 après les élections municipales ou bien en 2010 au lendemain des régionales ? La question paraît à tout le moins prématurée. Mais, à force de voir en première ligne le secrétaire général de l'Élysée et, surtout, de l'entendre s'exprimer dans les médias, certains, dans la majorité, commencent à s'interroger.

J'avais parlé, il y a quelques semaines, de cet épisode révélé par le Canard entre Georges-Marc Benamou, conseiller élyséen pour la Culture et l'Audiovisuel, et Christine Albanel, notre Ministre de la Culture et de la Com'. C'était surprenant, je trouvais en tout cas, qu'un membre du cabinet de Sarkozy tente de s'approprier un peu de reconnaissance publique, ne se contentant pas de manier le véritable pouvoir dans l'ombre. Cela doit être dur, en effet, pour ces "conseillers" : savoir que ce sont eux qui gouvernent le pays, sans pouvoir vraiment le dire. D'ailleurs, c'est plus fort qu'eux, et ils finissent par le dire quand même.

Fillon et ses pauvres ministres devaient compter sur le fait que Sarkozy et les siens respecteraient les convenances, pensaient sans doute que l'illusion d'un véritable gouvernement avec un véritable premier ministre était nécessaire au bon déroulement des choses, à la paix sociale et à la Constitution. C'était, malheureusement pour eux, oublier que désormais le pouvoir est définitivement décomplexé. Si t'en as, tu le montres. Claude Guéant en a et ça finit par sortir. Fillon en est réduit à dire qu'il n'est pas un vulgaire collaborateur du TGH, mais un véritable chef d'Etat. Avec un bureau, et un parlément, et tout et tout.

Sans illusion sur la liberté de ton dévolue à Henri Guaino, François Fillon ne s'attendait certainement pas à voir Claude Guéant monter en première ligne à la télévision. « Lorsque les séances d'actualité reprendront, ce sont le premier ministre et les membres du gouvernement qui répondront, pas les collaborateurs de l'Élysée », confiait-il la semaine dernière, comme pour se rassurer.

Avant les législatives, Fillon était intarissable sur la légitimité que procure les élections, et Juppé a payé le prix de cette insolente doctrine cumularde. La légitimité du suffrage, c'était bien entendu une critique implicite de Dominique de Villepin, qui fut Premier Ministre sans être élu. Tout content de son élection du 6 mai, Sarkozy trouvait encore plus qu'avant qu'une élection, c'est bien.

Il se trouve maintenant que la seule élection qui compte est la présidentielle. L'Assemblée et surtout le gouvernement constituent un spectacle démocratique nécessaire pour éviter les critiques et occuper le bon peuple, mais l'on sait que le véritable pouvoir n'est pas là, que l'Assemblée UMP votera tout ce qu'on lui envoie, et que les ministres, y compris le premier, subiront, aux mains des conseillers de l'Elysée, différentes sortes de corrections s'ils se montrent inéfficaces (Christine Lagarde qui est trop longtemps restée en vacances pendant les premiers jours de la crise des subprimes). Autrement dit, avec la présidentialisation du régime, toutes ces centaines de petites élections législatives ne servent qu'à remplir des sièges, mais pas du tout à exercer le pouvoir.

L'ironie est donc que ce rapport de forces, pourtant extrêmement favorable au pouvoir élyséen - on peut difficilement imaginer une situation qui lui serait encore plus favorable -, ne suffit pas. Il faut maintenant que les élyséens occupent aussi le cirque démocratique. Selon ce même article du Fig:

[Sarkozy] casse les codes de la communication politique et autorise ses plus proches collaborateurs à s'exprimer dans les médias.

Et on en vient à imaginer, dans le Figaro en tout cas, Claude Guéant en Premier Ministre. Un nouveau Dominique de V., qui n'a jamais été élu, non plus. "C'est peut-être un DDV, mais c'est mon DDV".

Tout cela n'est que spéculation figaroesque, bien sûr. Mais confirme en tout cas que pour l'instant, le pire énnemi de la droite, c'est la droite.

4 commentaires:

Juan a dit…

c'est énorme.
Nous nous sommes croisés: je fais un renvoi sur ce billet. Bravo.
Fillon démissionné pourt Guéant. La Sarkozie dévore ses enfants...

Editions Filaplomb / Philippe Braye a dit…

En fait, c'est l'autre face (la cachée !) du travail d'ouverture vers la gauche de Sarkozy : pendant qu'il chope tout ce qu'il peut comme pointure du PS, il interdit à quiconque dans son camps de prendre de l'expérience, de l'épaisseur, bref d'exister !

omelette16oeufs a dit…

@juan

Merci pour le lien. En effet, on a posté en même temps. Je suis très surpris que le Fig lance ce genre de spéculation, qui normalement desservirait l'équipe en place.

@filaplomb

Sarkozy, veut-il vider la droite, ou simplement l'asphyxier?

Il y a un système en place qui révolutionne le partage du pouvoir entre l'Elysée et Matignon. Et pourtant, personne à droite ne semble comprendre comment ce système fonctionne. On s'énerve (à droite) à cause de l'"ouverture", sans comprendre qu'être ministre est une sorte de titre honorifique désormais. Pauvre Sarkozy! Il ne peut quand même pas aller annoncer que ça ne sert à rien d'être ministre ou premier ministre...

Didier Goux a dit…

Vous me faites rire, avec vos feintes naïvetés (enfin, je les espère feintes, sinon c'est grave) ! Quelle "autonomie" pensez-vous que pouvait avoir un Premier ministre de Charles de Gaulle ? Ou même de Pompidou ? Ou de Mitterrand hors période de cohabitation ?

La seule différence, en réalité, c'est que Nicolas Sarkozy (qui représente l'accession au pouvoir suprême de la petite-bourgeoisie) ne respecte pas le protocole que ses prédécesseurs (authentiques bourgeois, eux) prenaient bien garde de respecter.

On vous montre la lune, vous regardez le doigt...