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9 novembre 2007

Se battre avec une image

Dans son commentaire à mon précédent billet, où je comparais Sarkozy à ces pères que l'on voit au supermarché, qui engueulent leurs enfants juste avant de céder à leurs demandes de bonbons, Juan posait une question existentielle:

J'essaie d'éviter de QUALIFIER le bonhomme (ie Sarkozy). Seule l'action parle, compte et fait mal. Non ?

Tout d'abord, on voit là ce qui doit donner à Juan l'énergie nécessaire pour faire l'énorme travail de veille et de commentaire qu'est Sarkofrance. Il dit qu'il a un travail, une femme et des enfants ; on se demande comment il arrive à publier autant d'informations. L'idée est très clairement de fournir, contre les manipulations médiatiques de Sarkozy, des faits, des faits et encore des faits afin que, contre l'illusion, il nous reste un peu, ou beaucoup, de vérité.

Je ne remets absolumment pas en cause cette approche, car il est nécessaire, dans le combat contre les illusions, de fonder son action dans la vérité. Je me souviens d'un essai de Vaclav Havel, qui parlait de ses années d'opposition au régime communiste Tchèque. Pour lui, la meilleure forme de résistance était de simple dire la vérité. C'était ce contre quoi le régime pouvait le moins bien se défendre. Quand Noël Mamère disait, à l'Assemblée, des mots durs mais justes contre la loi Hortefeux et l'amendement Mariani, il suivait la même ligne. La vérité est souvent le discours le plus blessant.

A ces considérations s'ajoute un autre ensemble de questions tactiques. Lorsque nous parlons de la personnalité de Sarkozy, ou de son divorce, de sa montre, de ses footings, ou des différents aspects hyper- du personnage, ne sommes-nous pas justement en train de solidifier l'image de l'homme, en contribuant, même avec un peu de mauvaise presse, à confirmer son statut de Grand Homme (Très Grand), larger than life? Ne faudrait-il pas se limiter aux faits, à du concret, en opposant la vérité et la raison aux mensonges et aux illusions médiatiques?

Voici pourquoi je ne suis pas tout à fait d'accord, malgré tout cela, avec l'objection de Juan : dans le monde politique dans lequel nous vivons, les faits et la raison n'ont pas malheureusement le poids qu'ils méritent. Ils sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas. Les sondages du Très Grand Homme (TGH) sont en légère baisse, mais il arrive, encore, à courir plus vite que les faits, du moins dans l'oeil des médias et du grand public. Un jour, sûrement, les faits le rattrapperont. Mais en attendant, la force de la personnalité du Président -- et je veux dire par là sa personnalité publique, médiatique et politique, on s'en fout à peu près de sa vraie personnalité intime --, la perception publique de sa personnalité continue à être pour lui une arme ou un levier politique. Le voyage au Tchad était une préparation aux conflits sociaux ; si l'on aime déjà Sarkozy, on lui pardonnera sa dureté dans les conflits, on lui donnera raison contre les syndicats.

Du coup, il devient nécessaire de proposer d'autres interprétations de la personnalité du TGH. C'est ce que je faisais, rapidement et sans réfléchir, en l'imaginant au supermarché. C'est ce que faisait Raphaël Anglade quand il décrivait Sarkozy comme un président qui se couche chaque fois qu'il rencontre une quelconque résistance. Une image qui est aux antipodes de l'image populaire de Sarkozy, parfois même chez ceux qui ne l'aiment pas (je ne parle pas de la blogosphère, là, bien évidemment), et une image qui pourrait s'avérer destructrice pour Sarkozy, tellement la construction de sa personnalité politique est basée sur l'image d'un homme fort et ferme. Une image qui a aussi le mérite d'être vraie. D'où, bien sûr, sa puissance.

Donc, finalement, pas de désaccord, ni avec Juan, ni avec Vaclav Havel. Seulement, il me semble important d'admettre cette extension du domaine de la lutte pour inclure l'univers de l'image. Il est tout à fait possible que la réélection (ou pas) de Nicolas Sarkozy se jouera, dans l'inconscient populaire, dans sa façon se raconter son divorce d'avec Cécilia. Il ne l'a pas encore fait, mais il le fera. Et cela se jouera sur les pages glacées de Gala et de Voici. En s'opposant à Sarkozy, il est essentiel d'opposer à son image d'autres images de lui, moins flatteuses et, surtout, plus vraies.

19 octobre 2007

Être, c'est être people

Et déjà on parle de Sarkozy et Carole Bouquet!

Je ne peux plus suivre ce soap opera, fût-il lourd de conséquences pour la suite.

"Ils ne feront aucun commentaire"

Nous ne pourrions pas connaître avant longtemps les véritables retombées du traitement médiatique du divorce Sarkozy/Sarkozy. Pour l'instant, il semblerait que Sarkozy aurait mieux fait de faire appel à une boîte de com' spécialisée dans le disaster management. Le si habile Sarkozy était visiblement empètré dans une situation où il n'était plus maître à bord et soudain il se comporte à nouveau en Président distant, avec ses quinze mots, dont presque un tiers pour dire qu'il n'y aura pas de commentaire. "Ils ne feront aucun commentaire", oui, ça fait cinq mots.

Pourquoi annoncer qu'il n'y aura pas de commentaire? De toute façon, dès aujourd'hui nous avons eu droit aux commentaires de Cécilia. Etait-ce pour justifier le silence gêné qui fut matérialisé par les pas de commentaire répétés de David Martinon? Par justifier, je veux dire : faire comme si le "pas de commentaire" était une politique délibérément choisie et parfaitement cohérent avec la hauteur prise par le Très Grand Homme (TGH)? Curieux qu'après 23 semaines passées à tirer tous les regards sur lui, et parfois sur son couple quand l'occasion se présentait, curieux que Sarkozy se réfugie soudain dans une réserve digne de ces prédécesseurs.

C'était tout de même malin de faire tomber l'annonce le jour de la grève, histoire de profiter, malgré tout, de sa vie privée pour encore une fois qu'on parle de lui plutôt que d'autre chose. En effet, autant concentrer les mauvaises nouvelles : élimination du XV de France, divorce, mouvement social.

On s'interroge beaucoup sur l'état d'esprit de notre divorcé national. Va-t-il "exploser en vol", comme le suggèrent Dagrouik et Chirac? Je ne vais pas me hasarder dans les méandres de la psychologie du bonhomme, c'est-à-dire la partie non-politique de la psychologie sarkozyenne, que l'on imagine tourmentée, tout de même. Je vois quand même dans ce refus de commentaires, cependant, un certain durcissement des positions, qui pourrait confirmer une tendance paranoïaque chez lui dont j'avais parlé il y a quelques mois. Le "pas de commentaire", c'est un retour sur l'autre pôle de la bipolarité présidentielle. D'un côté il y a le type affable, souriant, et de l'autre l'homme autoritaire, grave, rancunier.

Tout cela serait sans importance si on pouvait penser que ce durcissement n'allait pas contaminer le comportement politique de l'omni-homme.

17 octobre 2007

Et toi aussi, LCI ?

Visiblement, je deviens un Cécilia-junkie. Tant pis, c'est un tel défi pour un communicant politique comme Nicolas Sarkozy, notre Très Grand Homme (TGH) que la séparation entre vie privée et vie publique ne me préoccupe pas beaucoup.

Aujourd'hui, ça se corse, car les rumeurs se précisent, et l'absence de démenti commence à peser lourd. Le déroulement des événements médiatiques est assez clair, ce sont Le Nouvel Obs et LCI qui ouvrent le bal, en déballant l'info cruciale, le voyage de Cécilia non à Genève mais à Nanterre.

Mais voilà ce qui m'intéresse : LCI? LCI qui, pendant la campagne présidentielle était « l'annexe » de l'UMP ?

Comment se fait-il que c'est cette chaîne amie qui plante l'un des premiers couteaux ?

13 octobre 2007

Défaite du XV, une bonne nouvelle pour Sarkozy

Suite du post précédent, maintenant que l'Angleterre a battu la France en demi-finale de la Coupe du Monde de Rugby.

Je sais que la victoire de l'équipe de France en finale était censée aider le Très Grand Homme (TGH) à ramener ses points de croissance avec ses petits bras, et que c'est pour cette raison que Bernard Laporte fut préselectionné en tant que Secretaire d'Etat. On pourrait imaginer que cette défaite est un revers pour Sarkozy.

C'était sans compter sur Cécilia.

Tout à l'heure je disais que le resultat du match allait déterminer comment le couple royal présidentiel allait annoncer leur séparation. L'ennui, c'est qu'en cas de victoire des Bleus, ce n'était pas terrible que le Président impose au pays une sorte de deuil national (car ce sera ça, si Cécilia se casse). C'était demander aux pauvres gens d'éprouver simultanément dans deux émotions contradictoires.

Grâce à cette magnifique défaite, Sarkozy peut tranquillement ajouter son deuil personnel et national à celui, sportif, du pays. Il sera super en phase avec ses sujets, et tout ira pour le mieux.

Cécilia et le XV de France

Comme disait Dagrouik tout à l'heure dans un commentaire, le seul intérêt véritable dans cette histoire de couple est de savoir comment Sarkozy va réinventer son personnage dans un avenir sans Cécilia. Il y a aussi une certaine fascination à observer comment l'Elysée va essayer de créer du spin pour cette histoire. Car là, quand même, Sarkozy n'a pas pu établir son propre agenda. Pour une fois, tout le monde, et surtout la Suisse, sait ce qu'il va dire, et il ne l'a pas encore dit. Comment alors créer l'évenement, comment créer l'émotion quand, d'une certaine façon, l'événement et l'émotion sont déjà là?

C'est en tout cas une démonstration intéressante du pouvoir de l'Internet, car il y a 15 ans, la mainmise sarkozyste sur les médias français aurait suffit à étouffer l'affaire jusqu'au moment que Guéant et Guaino auraient jugé opportun pour une annonce solonelle. Raté.

A propos du moment, il est évident que le résultat du match de ce soir va être déterminant dans la stratégie médiatique de Sarkozy et des siens. A supposer, en tout cas, que tout n'est pas bloqué par des ultimes tractations entre les époux présidentiels... (Ou peut-être que tout cela n'est que du bruit. Libération semble faire marche arrière.)

Mais dans l'hypothèse d'un divorce, il est clair que beaucoup de l'avenir politique de Sarkozy se jouera sur les pages des revues de Prisma Presse, surtout Gala et VSD. On imagine déjà les titres : Sarkozy meurtri!, Sarkozy : j'aime encore Cécilia!, puis Sarkozy : je suis apaisé, "Avec Cécilia, nous avons su rester amis, et enfin, mais c'est peut-être Voici cette fois: Sarkozy se console avec.... Je parie que Sarkozy et ses spin doctors sont en train de prévoir cette ligne narrative.

L'appétit national pour ce roman à l'eau de rose va dépendre, cependant, de ce que font les Bleus ce soir. Donc prudence.

Ma prévision pour l'après-Cécilia

L'Elysée a du mal à trouver commenter cadrer l'annonce de la séparation présidentielle. Sarkozy a du mal à imposer l'agenda en ce moment. Certes.

Voici ma prévision sur comment cette histoire sera enfin rendue, comment dire, publique. Sarkozy, tout en paraissant raisonnable et équilibré, genre « Cécilia et moi, on s'aime toujours autant », va se poser en victime. C'est une facette étrange de son système de séduction et qui va très bien à sa paranoïa, genre Clearstream.

Le défi pour Sarkozy maintenant est de trouver comment tirer parti d'un nouveau rôle de victime.

28 juillet 2007

L'amour du pouvoir

Non, l'amour du pouvoir n'est pas celui que porte Sarkozy à la fonction qu'il habite, c'est la fascination, le coup de foudre permanent qu'exerce le Très Grand Homme (TGH) sur les journalistes.

Voici un exemple tristement banal, un papier dans Le Monde signé Jean-Baptiste de Montvalon : "RSS" ("Rien sinon Sarkozy"), ou la semaine - presque - ordinaire d'un "hyper-président".

Je préviens : il n'y a rien d'explosivement pro-Sarkozy, pas de capitulation particulièrement visible devant le pouvoir. Il y a même quelques signes d'esprit critique, comme la mention de l'« hyperprésident » dans le titre, ou encore l'accent mis sur l'habilité médiatique « Les images (hautes en couleur) de l'accueil que lui réserve le colonel Kadhafi viennent à point nommé pour nourrir les journaux télévisés. ». Mais ce ne sont là que les signes d'un esprit critique, dont la fonction est d'apaiser la colère naturelle du lecteur devant ce qui est par ailleurs, sous ses airs vaguement journalistiques, une longue reprise des différents points forts de la représentation narcisso-mythologique du président : énergique, partout, bosseur, etc.

Quelques exemples. Je cite:

  • LE "TSS" ("Tout sauf Sarkozy") qui se répandait sur la Toile pendant la campagne présidentielle n'est plus qu'un lointain souvenir. Depuis l'élection du nouveau chef de l'Etat, il a de facto cédé la place au "RSS" ("Rien sinon Sarkozy").
  • Chassé-croisé dans le (vrai) couple exécutif : Cécilia Sarkozy rentre de Libye - via Sofia, où l'avion de la République française a déposé les infirmières bulgares ; son mari annonce qu'il s'y rendra le lendemain.
  • Tandis qu'à la "une" du Monde le premier secrétaire du PS, François Hollande, dénonce - à défaut de pouvoir la contrer - la stratégie du "coup d'éclat permanent", l'après-midi se poursuit au même rythme.

La blague tout simplement nulle du RSS à la place du TSS, censé paraître encore plus moderne - et donc approprié pour le TGH - par confusion avec les fils d'information (Really Simple Syndication), concrétise cette fascination pour la manipulation médiatique qui ne révolte que superficiellement le sage journaliste du Monde, qui très évidemment admire cet exercice du pouvoir de communication. La communication sarkozyenne se résume finalement à un style, et avoir du style, c'est bien. On admire. Le fait que ce « style » est une manière de détourner tous les obstacles démocratiques (y compris la presse).

Que le vrai « couple exécutif » soit désormais Nico et Cécilia n'est qu'un problème mineur largement compensé par « l'éclat » que dénonce le pauvre François Hollande, forcément représenté comme un frustré qui ne peut que parler dans son coin, « faute de pouvoir [...] contrer » la force médiatique du TGH.

Est-ce parce que les journalistes comprennent si bien qu'ils sont manipulés qu'ils sont si admiratifs?

27 juillet 2007

Brûleur d'étapes

La réunion des ministres européens des finances, où Sarkozy s'est présenté à la place de sa ministre des finances, était le premier exemple. L'hyper-omni-people-président décide de ne pas respecter les hiérarchies. Il sait d'ailleurs, on suppose, que sa ministre à lui va avoir du mal à soutenir le feu des autres ministres, pas contents qu'il renvoie aux calendes grecques l'équilibre budgétaire de la France. Donc il y va, confiant que sa supériorité hiérarchique et son élan de nouvel élu et sa bonne mine lui permettront de se tirer d'affaire. Or, Sarkozy se fait engueuler par le ministre allemand et doit faire des promesses qu'il n'avait pas l'intention de faire (et encore moins l'intention de tenir). Première claque.

Maintenant, après avoir envoyé sa chère et tendre épouse sauver les infirmières Bulgares, Sarkozy lâche beaucoup. Voici la liste, via La France de demain:

  • Fourniture d'un réacteur nucléaire
  • Accord de coopération dans le domaine de la défense et d'industrie de défense
  • Accord de coopération dans le domaine de la recherche scientifique
  • Accord de coopération dans le domaine de l'enseignement supérieur
  • Programme triennal de mise en oeuvre de la coopération culturelle, scientifique et technique
  • Projet de programme de recherche d'Uranium

Je suppose qu'il y a derrière tout cela une ambition de resserer les liens avec la Libye (voir l'édito du Monde). C'est tout de même un gros cadeau, ou plusieurs gros cadeaux.

Voici enfin ma question : Sarkozy a-t-il été obligé de lâcher beaucoup de choses justement parce qu'il avait à ce point personnalisé l'affaire en envoyant Cécilia négocier avec le dictateur ?

Si c'est le cas, c'est non seulement un échec du style personnel du Très Grand Homme (TGH), mais également un échec de l'« ouverture ». Pouvait-il vraiment donner à Kouchner (pourtant dévoué) un si beau rôle ?

Le problème, c'est que la hierarchie a du bon. Elle instaure des distances qui permettent de mieux négocier sans débourser autant. C'est ça la diplomatie avec tous ses codes et ses arcanes. Cela existe pour des raisons, c'est un système éprouvé. En voulant brûler toutes les étapes, Sarkozy (ou plutôt la France) paie un prix à chaque fois.

28 mai 2007

Lagard'Elle: la paille ou la poutre ?

Un moment que l’idée me trotte dans la tête, que l’agacement, la petite gêne insistante à la lecture d’un magazine dont je fréquente régulièrement les pages depuis des années viennent chatouiller le désir de leur donner lieu d’expression. Oui, depuis la dernière campagne présidentielle, l’hebdomadaire Elle n’est insidieusement plus tout à fait le même, pour ceux ou celles que l’antipathie pour l’élu de la droite rend un peu plus sensibles que d’autres à la question. Après avoir, avant les primaires du PS, chanté un peu fort les louanges de Ségolène Royal, quelque chose s’est passé, difficile à cerner, dans le choix des sujets, les mots, le ton, le refus même de s’engager pour une femme et pour des idées sociales et humanitaires que le magazine a toujours eu – du moins le croit-on – pour mission de défendre. Depuis l’automne dernier, le duel Sarko-Sego est pourtant omniprésent dans les pages de Elle, cuisiné à des sauces variées selon les rubriques, Psycho (de la psycho-couple au jeu du test), Enquête, Humour, plusieurs éditoriaux, drôles ou sérieux, au point de fatiguer, ce dont le journal lui-même prend acte sous la plume d’Alix Girod de l’Ain pour s’en amuser d’un « je persiste et signe » blagueur.

Le journal n’a pas vocation politique et on ne lui contestera pas le droit de traiter le sujet avec une liberté absolue et de toutes les manières qu’il le souhaite. Seulement voilà, la liberté ne paraît pas si grande. Et le détachement si complet. La tendance à ramener les éditoriaux à de plaisantes platitudes décrivant (par exemple), selon un stéréotype bien installé, l’affrontement idéologique comme un sport où le meilleur l’emportera, l’absence, dans les dernières semaines, de prise de position véritable (ne serait-ce que sous couvert d’un « c’est mon opinion ») en faveur de la candidate, alors qu’il paraît difficile de croire qu’aucun membre de l’équipe de rédaction n’ait eu cette vocation ou ce désir (est-ce possible?), tout ceci est étrange. Elle n’est pas un lieu pour l’engagement? Il l’a été en d’autres occasions à de nombreuses reprises. Pas dans le débat pour l’élection à la présidence de la République française? Mais pour quelles raisons ce sujet seul recommanderait-il la discrétion? J’ai pu, c’est possible, manquer telle ou telle intervention dans tel ou tel numéro. En ce cas, j’aimerais qu’on me le signale pour me soulager d’un (petit?) poids. Il est vrai, certes, qu’aucune déclaration objective ne prête allégeance au leader de la droite au détriment de la représentante de la gauche. Pourtant, la complaisance à parler de Sarkozy est incontestable et son triomphe – puisque c’est en ces termes héroïques qu’il convient de parler de la présidence et de son prématuré succès d’estime – lui laisse définitivement une place que les semaines électorales– objectivité oblige – le contraignait à partager. Même s’il ne s’agissait que de tenir son rang dans le mouvement général des magazines à grand tirage dits populaires et bien oui, je le redis, Elle a changé.

Parcourant ce matin les premières pages du numéro de la semaine, la dernière paille – « the last straw » comme disent les anglophones – vient cette fois piquer plus que chatouiller le dos du chameau et me pousser à saisir mon clavier. Une paille, je dis, mais bien visible: quatre pages dans les pages d’info de l’hebdo composées habituellement de flash tendances et micro-actu pêle-mêle, quatre grandes pages suivies sur le style de Cecilia. Certes Elle, c’est la mode, les femmes, les vêtements. Mais quatre pages, alors que Ségolène Royal n’avait eu droit qu’à une malheureuse page chargée de décrypter « objectivement » une tenue, soin confié d’ailleurs, comme c’est bizarre, à l'une des journalistes auteurs de Femme Fatale, dont les éloges furent on ne peut plus mesurés. Il est vrai qu’il ne s’agissait pas de la « première dame de France ». Les pages consacrées à la femme du président, elles, sont résolument celles de zélatrices. Reprenant la mise en page habituellement réservée aux actrices et top models, celle de l’histoire d’un look au fil de photos choisies, Cecilia y est présentée comme la reine de la fidélité... à ses classiques et à sa coupe au carré (sans ironie aucune, et que la coupe soit visiblement très différente d’une photo à l’autre, sauf à n’avoir qu’une idée très vague de ce qu’est « une coupe », ne perturbe aucunement l’auteur de l’article, peu importe ce qu’on voit, seul importe ce qu’on dit), comme une élégante en pantalon, « l'anti-Ségo », qui « fait voir la vie autrement », comme « la victoire du cœur sur les carats ». De Jackie Kennedy, dont les photographies en regard ornent l’une des pages, (comparaison déjà devenue poncif et que le magazine ne se soucie même pas de renouveler), à la princesse des coeurs, on reste stupéfait devant tant d’enthousiasme et de lyrisme à un sou sans second degré lisible. Ou de vue basse. Allez, mauvaise langue (on n’est pas lectrice de Elle pour rien), on se console en se disant que si l’on cherchait la paille, c’est bien la poutre qui se trouvait dans l’oeil de nos chère rédactrices en cette fin de mai. Car elle fait pâle figure Cecilia à côté de Jackie O. On en rirait presque tant le contraste est flagrant. Ce n’est pas grave, direz-vous, rien de très consistant. Non, mais, il n’est pas de détail anodin dans cette orchestration des images et ce trafic de formules innocentes par les media les plus en vue. Je fais confiance à mon malaise. Et pour adopter la rhétorique politique à la mode, celle du bon sens près de chez vous, je dirai pour terminer cette histoire, qu’il n’y a jamais de fumée sans feu....de paille ou de poutre.

21 mai 2007

Point presse

Les relations entre notre nouveau Leader Numéro One et la presse font déjà beaucoup de bruit, et c'est tant mieux. J'ai déjà parlé de l'episode de Cecilia l'abstentioniste, qui sera emblématique de la situation, car il a permis une narration où l'Argent (joué par Arnaud Lagardère) décroche vraiment son téléphone.

Un autre épisode, qui a fait un moins de bruit est raconté par Rue89. Selon cette information, la chaîne LCI (c'est-à-dire TF1) aurait annulé sa collaboration avec Le Monde sur l'émission, Le Monde des idées, à cause d'un papier dans le journal rapportant les propos anonyme d'un sarkozyste quittant les studios d'Europe 1 :

'Je file à LCI', lance dans les couloirs l'un des invités. 'Je fais les deux annexes de l'UMP.
Et Guy Birenbaum a quelques informations supplémentaires qui exposent un peu plus les ficelles.

Et depuis quelques jours, on parle beaucoup des nominations des journalistes Cathérine Pégard du Point à l'Elysée et Myriam Lévy du Figaro à Matignon. Connaissant les orientations politiques de ses deux publications, on ne peut pas être véritablement surpris, même si l'esprit d'ouverture de Nicolas Sarkozy aurait dû évidemment le conduire à débaucher plutôt des journalistes chez Libé ou L'Huma.

Dans son numéro du 19 mai, Le Monde consacre à la question un assez long article. Je me suis dit, "Ah, enfin un mot critique sur le copinage entre le pouvoir et les médias." Les trois vaillants journalistes, Guillaume Fraissard, Sylvie Kervel et Daniel Psenny, vont même jusqu'à citer la réaction du blogosphère, dont ils disent que c'est là où l'on trouve les réactions les plus sévères. Cependant, ils ne fréquent pas la même "blogosphère" que moi, apparamment, car ils ne citent qu'une réaction assez tiède sur un forum du Point, et un autre, défendant les journalistes portant désormais les couleurs de l'UMP, sur le site du Monde. Je cite, tellement c'est tiède et à côté de la plaque:

Un président conseillé par des journalistes, c'est logique. Car, depuis quelques années, on a constaté qu'il y avait un microcosme politique-affaires-média et il est naturel que des circulent d'une place à l'autre dans ce petit cercle.
Je rêve. Les dominés (de l'information) se félicitant de l'imbrication des médias et du pouvoir.

Mais il n'y a pas que les participants aux forums du Monde pour défendre les consoeurs sarkoziennes. L'article n'a d'autre but que d'excuser Pégard et Lévy en citant tous ceux qui sont passés du journalisme au pouvoir depuis des décénnies. En somme, c'est normal que quelqu'un qui suit la politique décide d'en faire. Dans un entretien avec le sociologue Jean-Marie Charron, on apprend que cela date de la Révolution française, et que Jaurès a fondé L'Humanité (dont l'objectivité journalistique n'a jamais une seule fois était questionnée, comme on sait), alors qu'il était député.

Circulez, il n'y a rien à voir ! C'est décevant, vu que le journal a pris la peine de traiter cette histoire, qu'il n'ait cherché qu'à l'enterrer. Qu'il y ait eu, "depuis la Révolution française", des passages entre la presse et le pouvoir n'excuse pas ce genre de connivence. La question n'est pas de savoir si les journalistes font des bons hommes-ou-femmes politiques, mais de savoir ce qu'on écrit lorsqu'on travaille pour le Point ou le Figaro, ou chez LCI, ou Europe 1, et que, dans quelques mois on va passer de l'autre côté. L'article du Monde énonce, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde : "A force de suivre au polus près les politiques, des journalistes finissent par épouser leurs idées", mais ne se demande pas, incroyablement je trouve, quelle influence cela exerce sur leurs productions journalistiques. Ce n'est malheureusement pas si étonnant, car typique de la résistance très molle, voire la passivité du journal devant les excès sarkozistes.

Car le problème au fond n'est pas que deux journalistes politiques décident d'entrer dans la bataille. Elles font ce qu'elles veulent, après tout. Mais pour chaque Catherine Pégard et chaque Myriam Lévy, qui franchissent carrément la séparation entre presse et pouvoir, combien y a-t-il de journalistes semblables qui ne sont pas tout à fait aussi bien connectés, ou qui pour diverses raisons décident de maintenir ce qu'on doit finir par appeler leur "couverture" journalistique.

Comme pour Cécilia, Lagardère et le JDD, cette histoire n'est que le signe d'un problème sous-jacent beaucoup plus difficile à cerner, à monter en épingle. L'influence du pouvoir et de l'argent sur les médias est d'habitude plus souterraine, et donc plus dangeureuse. C'est pour cela qu'il faut une autre sorte de vigilance, comme dans le compte-rendu télévisuel que nous donne Sauce. Il n'y a rien de véritablement repréhensible dans aucun acte ou parole précis, mais la somme des orientations et présupposés finit pas donner au terrain de jeu une pente artificielle et néfaste.

14 mai 2007

La presse libre de se taire

L'empire Sarkozy déjà épinglé pour interférence dans les médias ! Enfin, je fais semblant d'être surpris, car évidemment ce n'est que la suite d'une longue histoire.

C'est grâce à Rue89 que l'on peut même parler de tout cela, et on peut se consoler un peu du fait que l'internet fournit un nouvel accès aux faits. Le récit publié par Rue89 de comment Largardère Active Média, propriétaire du Journal de Dimanche, serait intervenu pour empêcher le journal de révéler l'abstention de Cécilia Sarkozy, donne beaucoup de détails sur les acteurs et la chronologie de cette intervention. Cette version des faits est bien sûr niée par la rédaction (voir ici par exemple). Jacques Espérandieu, le directeur de la réadaction du JDD, insiste:

"C'est moi qui ai pris la décision de ne pas passer le papier, j'assume totalement en mon âme et conscience".

Le Monde publie, hier, un papier qui résume l'histoire à un conflit entre deux versions. Rue89 dit qu'il y a eu intervention de Lagardère, le JDD nie. Puisqu'il s'agit de coups de fil entre M. Espérandieu et ses patrons dont on ne pourra jamais savoir le contenu, le lecteur reste dans le doute. Comment savoir, en effet? On ne saura peut-être jamais.

Fin de l'histoire ? Oui, mais pas de l'interprétation. La question ne devrait pas être : « Arnaud Largadère a-t-il vraiment décroché son portable pour dire à Espérandieu d'étouffer l'histoire ? » Nous sommes censés penser que si que M. Espérandieu a agit librement, il n'y a aucun problème. Mais c'est là justement tout le problème. Personnellement, je préférais que Largardère ait dû téléphoner, menacer, car cela voudrait dire que la presse cherche activement à faire son travail, et qu'il faut une influence extérieure pour l'en empêcher. La version « non scandaleuse » (où Espérandieu agit seul) est bien plus inquiétante, car dans ce cas, la presse se musèle toute seule.

On objectera qu'Espérandieu pouvait avoir de bonnes raisons de ne pas publier l'abstention de Cécilia, sachant que « le vote est une affaire personnelle ». Oui, le contenu du vote est personnel, et c'est pour cela qu'il y a l'isoloir et l'envéloppe. Si Cécilia a voté pour Ségolène Royal, effectivement, ce n'est pas notre affaire. En revanche, le fait de voter ou non n'est pas privé. Le registre électoral est un document public. Rien ne vous empêche de passer le dimanche devant les bureaux de vote pour voir qui s'y présente. Nous sommes ici très loin des paparazzi qui poursuivent les célébrités jusqu'à dans leurs yachts... D'autant plus que les votes des hommes et des femmes politiques sont habituellement photographiés, filmés, relayés par la presse. On savait déjà que le mari de Cécilia avait voté sans sa femme. Et comme Cécilia va être la nouvelle Bernadette Chirac, il est permis de dire qu'elle est désormais une figure publique.

Pour revenir à l'essentiel de l'histoire, l'autocensure est bien plus grave que la censure. Si Largardère est intervenu, ce n'est pas sans un certain coût, un certain risque. Si Espérandieu savait tout seul qu'il devait cacher l'histoire, il n'a fait que faciliter la vie à ses censeurs.